" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

lundi 31 octobre 2016

Béton, Thomas Bernhard

Quatrième de couverture :

Pour écrire son étude sur Mendelssohn-Bartholdy, Rudolf a besoin d'être seul chez lui, à la campagne. Il a attendu avec impatience le départ de sa sœur qui était venue passer quelques jours avec lui. Mais n'est-ce pas lui qui l'avait invitée, justement parce qu'il n'arrivait pas à se mettre au travail ? Après son départ, il ne parvient pas davantage à écrire. Il sent partout sa présence, envahissante, il entend son discours, protecteur, ironique, provocant. Pour s'échapper, il part à Palma où il retrouve le souvenir atroce d'un drame qu'il a connu quelques années auparavant ; un suicide, un fait divers d'une banalité navrante. Thomas Bernhard construit une machine qui fonctionne à la perfection et se resserre comme un garrot : impossibilité d'être seul ou de ne pas l'être, impossibilité d'écrire et de renoncer à écrire.


Parmi les nombreux livres de Thomas Bernhard que j’ai lus ces derniers mois, deux se distinguent particulièrement dans mon esprit, bien qu’ils soient tous excellents : le présent roman Béton (qui fait l’objet d’une relecture), et Maîtres anciens, ce dernier ayant provoqué chez moi quelques fous rires mémorables.
Comme je l’ai dit dans mon billet sur L’Origine, l’humour de Thomas Bernhard est d’un genre très particulier et lors de ma découverte de cet auteur, avec Le Naufragé, je n’avais pas bien saisi l’ampleur de son aspect comique, ce qui m’avait gâché quelque peu cette première plongée en contrée bernhardienne si je puis dire.
De prime abord, l’aspect « pessimiste » de Bernhard peut en rebuter certains : cela se traduit dans ses romans par un retour incessant sur les thèmes de la mort, du suicide, de la misanthropie (par sa détestation de la société et par conséquent d’une grande partie de l’humanité), par ses sarcasmes répétés (et largement amplifiés) envers toute forme d’institution, que ce soit l’État autrichien (sa victime favorite), les écoles (de tous les niveaux, du primaire à l’université), la religion, et surtout la famille (en particulier les parents). Vu sous cette aune, Bernhard serait un imprécateur qui cracherait sa haine de tout et sur tout, ce qui le réduirait à un rôle grand-guignolesque de misanthrope pessimiste quelque peu illuminé, ce qui n’est pas une définition entièrement fausse.
Mais elle n’est pas non plus entièrement vraie. Béton est à cet égard particulièrement adéquat pour montrer une autre facette (ou pour être plus exact, pour sortir de cet aspect réducteur d’écrivain uniquement pessimiste) de Bernhard. 

La première moitié de Béton est peut-être ma partie préférée de toute l’œuvre de Bernhard (pour ce que j’en ai lu jusqu’à présent) : la quatrième de couverture l’indique, nous avons affaire à un énième personnage misanthrope, Rudolf, rongé et obsédé jour et nuit par la rédaction d’une étude sur Mendelssohn-Bartholdy. Si Bernhard adore tourner en dérision, se moquer du reste de la société… il aime tout autant se moquer des obsessions/manies de ses personnages principaux, qui sont en quelque sorte ses doubles de fiction.  Ainsi, Rudolf, bien qu’il travaille depuis près de dix ans sur cette étude, n’en a toujours pas écrit le moindre mot, et cherche désespérément l’inspiration :
« … je pensais de nouveau à mon travail, me demandant avant tout comment j’allais commencer ce travail, ce que serait la première phrase de ce travail, car je ne savais toujours pas comment serait formulée cette première phrase et, tant que je sais pas comment est formulée la première phrase, je ne peux commencer aucun travail, si bien que tout le temps cela me torturait de prêter l’oreille en me demandant si ma sœur n’était pas revenue et de me demander quelle première phrase je devais écrire sur Mendelssohn Bartholdy, sans cesse j’écoutais et j’étais désespéré et sans cesse je réfléchissais à la première phrase de mon travail sur Mendelssohn, avec un égal désespoir. Pendant près de deux heures j’ai réfléchi à la première phrase de mon travail sur Mendelssohn, en même temps que je prêtais l’oreille en me demandant si ma sœur n’était pas revenue pour réduire à néant mon travail sur Mendelssohn avant même que je l’eusse commencé. » (p. 11)

                L'habitude qu'ont beaucoup de personnages de Bernhard d’observer/critiquer le monde, mais surtout soi-même, et d’en tirer sarcasmes et ironie, est un écho à Montaigne, qui fut l’auteur préféré de Bernhard. Ce dernier refusait tout lyrisme, toute description poussée, pour concentrer sa prose toute entière dans les pensées/réflexions de ses protagonistes. Ainsi, tous ses romans se présentent sous la forme de longs soliloques ininterrompus où nous sommes en permanence dans la tête du personnage, un procédé similaire que l’on retrouve dans la trilogie romanesque de Beckett. Voici le passage où Rudolf, ayant pris la décision soudaine de partir pour Palma afin d’échapper à ce qu’il appelle l’influence néfaste de sa sœur, se rend compte en même temps de l’absurdité d’une telle décision :
« … j’ai essayé de me calmer, mais en même temps je me disais, comment, dans ma disposition d’esprit momentanée, peut-il me venir à l’idée d’être en mesure de me calmer, c’était effectivement une pensée absurde de ma part, alors que j’étais complètement affaissé dans le fauteuil et que j’avais même l’impression de ne plus pouvoir me lever. Et un tel homme, déjà à demi mort, prend l’avion pour Palma, me suis-je répété plusieurs fois, tout haut, comme c’est devenu mon habitude indéracinable, comme ces vieilles personnes qui sont seules à longueur d’année et n’attendent plus que de pouvoir mourir enfin. J’étais déjà l’une de ces vieilles personnes, tandis que j’étais assis là, dans le fauteuil, vieillard, déjà de l’autre côté, du côté des morts, plus que de celui des vivants, j’avais dû faire une impression lamentable, et assurément, oui, digne de pitié, sur mon observateur, qui n’était pas là, si toutefois je ne veux pas me désigner comme cet observateur de moi-même, ce qui est pourtant une sottise, car je suis mon observateur, je m’observe effectivement moi-même continuellement depuis des années, sinon des décennies, je ne vis plus que dans l’observation de moi-même et dans la contemplation de moi-même et le reniement de moi-même et la dérision de moi-même. Je vis depuis des années dans cet état de malédiction de moi-même, de reniement de moi-même et de dérision de moi-même, à quoi je dois toujours recourir finalement, afin de me sauver. Seulement je me demande tout le temps : me sauver de quoi ? Est-ce donc vraiment si terrible, ce dont je veux continuellement me sauver ? Non, ce n’est pas si terrible, me suis-je dit en reprenant aussitôt mon observation de moi-même et mon reniement de moi-même et ma dérision de moi-même. » (p. 105-106).

Avec sa personnalité si singulière, on se demande parfois comment Bernhard a fait pour ne pas se suicider (il est mort de sa maladie pulmonaire, dont le narrateur de Béton souffre également), lui dont la question du suicide revient de manière obsessionnelle dans son œuvre. C’est d’ailleurs l’une des questions qui lui ont été posées le plus souvent, si l’on en croit  l’entretien que l’on peut lire dans le volume Récits (1971-1982) publié en Quarto chez Gallimard. Sa réponse est que, si la vie est absurde, ridicule, le suicide l’est encore plus à ses yeux. C’est la curiosité, principalement,  qui selon lui le maintient en vie (avec le plaisir qu’il ressent en écrivant ses romans), à l’image du narrateur du Naufragé, qui ne s’est pas suicidé, au contraire de son ami Wertheimer. « Les négatifs ne se suicident pas tellement parce qu’ils sont du genre spéculatifs, et donc plutôt curieux », dit-il dans cet entretien.

Toutefois, Bernhard, si l’option du suicide dans son cas personnel lui paraît ridicule, absurde, ne se moque jamais de ceux qui, poussés par le désespoir, en viennent à cette extrémité. La fin de Béton est centrée sur les circonstances qui ont conduit au suicide d’une jeune femme Anna Härdtl. Le narrateur, arrivé à Palma, se remémore cet épisode qu’il avait tenté d’oublier mais auquel il ne peut s’empêcher de repenser lorsqu’il s’arrête à une terrasse de café. Cet épisode, et la longueur qui lui est consacrée (en fait les trente dernières pages du livre), casse complètement la trame du roman, qui était jusqu’alors centré sur les réflexions de Rudolf relativement à son travail et à son rapport complexe avec sa sœur. Mais s’il peut sembler étrange (c’est ce qu’il m’avait semblé à ma première lecture) de voir le roman bifurquer d’une telle manière, il participe pleinement à la cohérence du roman (et de l’œuvre de Bernhard dans son ensemble). L’expérience personnelle de Bernhard lui a donné une vision foncièrement « pessimiste » du monde, celle d’un monde inhumain, égoïste, indifférent aux souffrances qu’il inflige. L’écriture fut pour Bernhard une forme de revanche sur le monde, afin de désigner ses bourreaux, d’exprimer sa voix. Bien que fictifs, les personnages d’Anna et de son mari sont deux de ses victimes de la société dont Bernhard prend la défense, en leur donnant une voix, eux dont la mort fut anonyme.
Rudolf écrit leur histoire pour se débarrasser de sa mauvaise conscience ainsi que pour exprimer la  révolte/l’indignation qu’il ressent après avoir appris leur histoire tragique. Il se garde toutefois de parler de compassion, mais il n’est pas indifférent aux souffrances puis au destin tragique de la jeune femme, poussée à cette extrémité suite à la mort (accidentelle ?) de son mari. Bernhard est très sensible au malheur d’autrui, et ses personnages sont, avant d’être des imprécateurs, avant tout des victimes, qui ont beaucoup souffert durant leur existence. C’est le cas de Reger dans Maîtres anciens, de Roithamer dans Corrections, etc. Ils se sont transformés, à l’instar de Bernhard lui-même, en imprécateur pour se défendre d’une société qui les fit souffrir et dont ils sont parvenus à se libérer, à se détacher, au prix d'immenses souffrances. Mais d’autres n’ont pas eu cette chance, et c’est le cas par exemple d’un personnage tel que celui d’Anna dans le présent roman.

Drôle et humoristique à souhait pour l’essentiel, Béton se termine sur une note plus tragique et le récit, presque relevant du fait divers (sans connotation péjorative), d’une jeune femme poussée par ses malheurs à cette extrémité. On retient souvent de Bernhard l’image du misanthrope pessimiste et imprécateur, mais Béton nous fait clairement voir deux autres facettes essentielles de l’œuvre de Bernhard, à savoir cette formidable capacité d’autodérision envers soi-même (également présente dans ses autres romans, mais de manière plus discrète) et la révolte face aux souffrances et au malheur humain rencontrés dans leurs formes les plus diverses et extrêmes.

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