" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

lundi 15 août 2016

Siloé, Paul Gadenne

Note : 8,5/10


Quatrième de couverture :

Simon n’est pas quelqu’un qui attend. Étudiant à la Sorbonne, il aime la vitesse, la fantaisie, sentir bouillonner en lui une ivresse confuse. Le monde alentour lui paraît triste, monotone. Jusqu’au jour où il est frappé par la maladie. Atteint de tuberculose, il doit partir vivre au Crêt d’Armenaz. Là, au sanatorium, il rencontre la douce Ariane et goûte autrement à la vie, entre magie et pureté.

Écrivain né en 1907 et décédé en 1956 de la tuberculose, Paul Gadenne était professeur de lettres. Son œuvre compte sept romans, une vingtaine de nouvelles, des carnets et une pièce de théâtre.

« Une langue, une réflexion, une écriture comme hélas on n’en voit plus guère ! »
Le Magazine littéraire


À la lecture de la quatrième de couverture, le rapprochement, inévitable, avec La Montagne magique de Thomas Mann, s’impose de lui-même. Passé la première centaine de pages centrée sur les études de lettres que suit Simon Delambre, le héros du roman, l’action se déroule, sur les plus de cinq cent pages restantes, dans un sanatorium dans lequel Simon passera en tout une année avant d’en sortir à la conclusion du roman.

Des thématiques sont communes au plus célèbre roman de Mann : la maladie s’y révèle davantage salvatrice pour le personnage malgré son évidente gravité en ce qu’elle lui permet de s’extraire de la vie aliénée qu’il menait « en bas », et le sanatorium un lieu propice à la méditation, à la contemplation intérieure malgré les contraintes imposées par la tuberculose.

Si l’action se déroulant au sanatorium pourra en déconcerter beaucoup (un point sur lequel je reviendrai dans un second temps dans ce billet), la première partie du roman, centrée sur la vie universitaire de Simon, devrait plaire à beaucoup. J’ai adoré cette partie pour des raisons surtout personnelles : Gadenne s’y livre en effet, avec une ironie très mordante, à une critique en règle et d’une grande justesse, selon moi, de l’enseignement de la littérature dans les milieux universitaires.

Simon est un étudiant de la Sorbonne qui ambitionne de passer le concours de l’agrégation de lettres classiques. Il y travaille d’arrache-pied et son temps libre se réduit à peau de chagrin. Le roman s’ouvre sur l’un des rares moments de liberté dont Simon puisse jouir dans la journée, c’est-à-dire lors du trajet en bus qu’il effectue pour se rendre à l’université. C’est le seul instant où Simon est en contact avec la vie, et on le sent, il observe avec avidité le monde qui l’entoure et duquel il est presque toujours coupé, accaparé qu’il est par ses études. Le roman s’ouvre splendidement dans des descriptions détaillées et les réflexions que se fait Simon sur les gens qu’il a l’habitude de côtoyer, en même temps que les premiers symptômes de sa future maladie se manifestent et qui lui donnent une vision plus aigüe qu'à l'accoutumée des choses :



« Mais ce jour-là – était-ce l’influence d’une sourde fatigue ? était-ce la tristesse du recommencement dont s’accompagne la semaine à son début ? tous les visages lui parurent flétris. Ils portaient ces marques d’usure, ces plis que les hommes contractent par l’habitude, à force de se frotter à leurs métiers, et qu’ils ont encore plus au lendemain d’une journée de repos. L’idée qu’il voyait les mêmes gens tous les jours à la même heure s’empara de Simon avec une violence inattendue, comme un fait qu’on relève pour la première fois. Oui, la fatigue sans doute !... Il découvrait, avec une netteté accablante, qu’il savait d’avance à quel arrêt chacun d’eux allait descendre. Il les suivait en imagination dans leurs petits bureaux où ils s’asseyaient tous les jours devant la même tâche, tous les jours à refaire, comme une toile de Pénélope que la nuit défait. C’était navrant. Le monde lui parut engagé dans un vaste mouvement de va-et-vient, où les gestes des hommes ne semblaient plus contenir de pensée que ceux de la navette qui suit fébrilement son chemin, selon une volonté qu’elle ignore. Comme l’employé se présentait, Simon lui tendit son ticket, machinalement. L’homme fit tourner la manivelle de la petite boîte qu’il portait sur le ventre et qui rendit un bruit de crécelle, énervant et acide. « Les journées de cet homme ! pensa Simon. Journées dévorées par des gestes auxquels il ne pense pas – auxquels il ne pense heureusement pas !... » Mais quoi, c’était aujourd’hui le fait de la plupart des métiers de laisser leur homme indifférent aux gestes qu’ils exigent d’eux. »

« Simon aimait surtout cette sensation de détachement et de force que lui donnait le mouvement qui emportait la voiture parmi l’imbroglio toujours renaissant de la circulation. […] Le mouvement recomposait d’après d’autres lois l’aspect du monde ; il créait, pour les voyageurs debout sur cette plate-forme, un monde à part, très différent de celui où ils poseraient leurs pieds tout à l’heure, un monde envers lequel ils n’avaient pas d’obligation sérieuse, et où ils circulaient en purs spectateurs. Ah ! comme tout devenait merveilleux alors ! Comme tout devenait passionnant à regarder avec ce recul que la vitesse donnait sur les choses, cette supériorité du détachement, de l’homme qui n’a pas d’affaires !... Avec quel plaisir le jeune homme regardait défiler les étalages de viandes et de fruits, les librairies, les jardins, les petites crémeries blanches et bleues, et puis encore les voiturettes chargées de fruits amoncelés en pyramides ! On était entré dans la rue Lecourbe ; elle offrait un spectacle multicolore, amusant comme une collection d’images, et combien savoureux dans son désordre et sa liberté. Il n’y avait là rien à comprendre, rien d’embarrassant pour l’esprit, aucune difficulté, aucun problème. Simon riait tout à coup en pensant à ces philosophes qui se demandent gravement si le monde extérieur existe. Eh parbleu, messieurs, allez donc le demander à la ménagère en train de palper la salade d’une main si étrangère à vos prétentieuses inquiétudes ! La rue vous répondra, la rue qui du matin au soir ne cesse de proclamer, avec une joyeuse truculence, les seuls besoins essentiels de la vie humaine, qui sont de manger et de se vêtir !...»

Simon est un brillant étudiant, dont tous s’attendent à ce qu’il réussisse le concours, ses condisciples, ses professeurs et sa famille. Il a certes un côté un peu rêveur, et, à de multiples reprises, mais plus encore depuis les premiers symptômes de fatigue de sa future maladie, il a le pressentiment, de loin en loin, que quelque chose cloche dans la vie toute tracée qu’il s’est fixée, à commencer par les cours universitaires de lettres qu’il suit et dont le travail accapare tout son temps. Son état maladif accentue la conscience qu’il a des choses, et dans le cours qu’il suit dans cette matinée durant laquelle s’ouvre le roman, Simon se surprend à se désintéresser totalement de ce que le professeur raconte :

« Cependant, contrairement à son habitude, il parvenait difficilement à suivre les explications de Larescaud et il laissa son attention se disperser sur le spectacle que lui offrait la salle : on eût dit des fidèles courbés devant leur dieu. Cette vue lui inspira une sorte de contentement cruel. Il était visible que la plupart de ses camarades ne se préoccupaient guère de savoir quel était exactement l’intérêt de toutes les notes qu’ils accumulaient sur la syntaxe, le vocabulaire, la métrique et le style du vieil Hésiode que l’on expliquait en ce moment. Ils acceptaient cette somme de faits grammaticaux, de métathèses et d’interpolations comme un monde un peu écrasant dont les clefs appartenaient à d’autres mais dont la connaissance était exigée en vue de cet événement mystérieux qui s’appelait le « Concours de l’agrégation ». […] il fallait noter, avec rage, tandis que Larescaud multipliait les références, les comparaisons, les rapprochements, analysait, critiquait, ricanait, dénonçant les lacunes, les erreurs, les absurdités des traducteurs, des commentateurs, et des commentateurs des traducteurs, tout cela avec un entrain suffocant, comme s’il jonglait !... […] C’était la première fois qu’il se donnait ainsi le luxe d’observer la salle. Et c’était surtout la première fois que les choses lui apparaissaient sous ce jour. Il avait l’impression que tout ce qui se passait ici ne le concernait pas. » (p. 26-27)

Gadenne utilise abondamment dans la première partie du roman de l’ironie, et l’emploi de « !... » est récurrent pour souligner ce procédé. Lui-même ayant été passé par les épreuves et la formation de son personnage principal, Gadenne pointe les défaillances selon lui des études littéraires. La surabondance de détails, de précisions, les analyses rivalisant entre elles pour disséquer le plus possible les œuvres littéraires, l’objectivité recherchée, etc. toutes ses tendances de l’enseignement de la littérature à l’université sont dénoncées pour leur abstraction, mais surtout pour leur inutilité, pour la grande majorité des « recherches » menées par les universitaires. Bien qu’en son for intérieur, Simon pressente que sa vie actuelle va à l’encontre de la « vraie vie » (la première partie du  roman s’ouvre par ailleurs sur la célèbre phrase de Rimbaud « La vraie vie est absente »), il n’en demeure pas moins appliqué, sérieux dans son travail, afin de remplir son ambition de devenir professeur de lettres. Gadenne, avec un humour moqueur, expose ainsi la « réussite » de son héros lors d’un exposé.

« Il exposa en termes sobres les données de la question, discuta avec une précision sévère les problèmes soulevés par un texte relatif à son sujet, enfin donna de ce texte un commentaire d’où étaient si soigneusement proscrits tout écart d’imagination et tout accent de passion personnelle qu’il éprouvait lui-même, en s’écoutant, l’étonnement élogieux de ses camarades. » (p. 47)

Par la bouche de Simon lui-même, Gadenne finit par dire l’aversion que lui inspire les milieux universitaires : il critique durement un de ses condisciples, Guéban, de se perdre « dans des détails d’histoire, de topographie, de grammaire, à n’en plus finir [sur son analyse du Phèdre de Racine] » ; Minusse, le passionné de grec (et qui de ce fait échouera au concours), en fait de même en reprochant à ce dernier, à propos d’un dialogue de Platon : « est-ce que tu crois nous intéresser avec tes disputes de commentateurs internationaux, tes sinistres histoires d’interpolateurs de copistes » (p. 59). Et Gadenne de résumer ainsi la journée type de son héros, entre travail et brefs instants de lucidité :

« La journée avait été dure. Malgré toute l’admiration qu’il éprouvait pour ces gigantesques labeurs, il lui venait un scrupule. Tant de recherches, tant de dates, tant de commentaires lui paraissaient peser sur les mânes légers de Ronsard, et ces gerbes lui semblaient lourdes sur la mince pierre de ce tombeau. Tant d’érudition pour critiquer l’érudition, n’était-ce pas un travail comparable à celui des Danaïdes, un mécanisme qui, une fois enclenché, menaçait de ne plus s’arrêter ? Après cette longue journée vécue loin de la lumière, tandis qu’il descendait la rue sous un ciel trouble qui ne distillait plus que de fausses lueurs mêlées de doutes cruels, le jeune homme se sentait un peu accablé à cette idée. […] Alors tandis qu’il descendait la rue, il eut encore une fois le sentiment qu’il devait exister, quelque part, une vie différente, dont personne ne parlait, n’osait parler, peut-être parce que personne n’était fait pour la vivre. Ce fut une impression très courte, mêlée d’anxiété, d’ignorance, de désir, comme lorsqu’on sent derrière soi une très belle femme que l’on ne peut pas voir… Mais cette impression s’évanouit d’elle-même, au bas de la rue, dans la lumière vive des cafés. (p. 66-67)

La préoccupation centrale de Siloé est cette attente de quelque chose d’autre, la recherche d’une autre vie. « Notre vie a besoin d’un aliment spirituel que toutes ces analyses ne nous fournissent pas » dit Simon à Elster, l’étudiant qui au contraire a épousé totalement les méthodes universitaires et se destine à une carrière de chercheur, une perspective que Simon tient en horreur en voyant l’ « indigence mentale [dans laquelle] végètent quelquefois ces esprits savants, et de quelles satisfactions ils se contentent… » (p. 71). « La vérité, c’est que nous aspirons depuis longtemps […] à autre chose » (p. 62). « Ce que je cherche, ce qui m’apparaît comme un devoir, c’est… je ne sais comment dire, moi… Tiens ! j’en reviens au mot que je prononçais tout à l’heure : c’est vivre, tu comprends, vivre ! Être un vivant, quoi ! Pas un homme mort. » (p. 72)


La vie de Simon au sanatorium accaparera ensuite la grande majorité du roman. Comme dans La Montagne magique, c’est, entre autres, un éloge de l’immobilité, du temps ralenti, ici par la bouche de Jérôme Cheylus, le peintre-ami de Simon, lors de deux conversations :

« … ici, le temps échappe à toute mesure. Dans cette vie où l’on n’a rien à faire, on ne perd pas une minute. […] Il n’y a pas pour moi d’heure perdue, de mauvaise saison. J’ai mis quelque temps à comprendre cela, venant de la ville où l’on gaspille son temps tout en croyant faire quelque chose. Mais croyez-moi : ici chaque minute qui s’écoule est une minute de vie… » (p. 136)


« On n’a pas le temps de s’arrêter, pas le temps de vivre, disait Jérôme. Ici seulement… […] Ici était la clairière brûlée de soleil où les mains des hommes cessaient de se mouvoir et simplement reposaient le long de leur corps ! La vie se dénudait, laissait apparaître cruellement, merveilleusement, ce que l’excès des gestes dissimule trop souvent aux yeux humains. Et c’était merveilleux, oui, mais combien effrayant de la contempler ainsi dépouillée de son vêtement d’habitudes et réduite à n’être plus qu’elle-même !... Est-ce que l’homme était fait pour un tel regard ? Est-ce que ce regard ne faisait pas surgir en lui une autre angoisse, peut-être plus terrible que la première et sou laquelle il risquait de succomber ? Simon s’aperçut qu’il pensait tout haut. […]

- Ces actes, ces besognes que nous nous donnons à tâche d’accomplir, voyez-vous, tout cela nous est bien nécessaire pour habiller la vie et, autant qu’il se peut, pour la rendre invisible : quand ce vêtement tombe, ce que nous découvrons nous est insupportable, si nous ne trouvons pas une clef, un symbole qui nous délivre… (p. 187).


             Mais là où Siloé se distingue du roman de Mann, c’est dans la part de mystique, la tentative de Gadenne de retranscrire la plénitude enfin trouvée, mais toujours fragile, que Simon parvient à trouver avec le monde qui l’entoure. C’est également l’attente de quelque chose, d’indicible, la vérité de la vie humaine, qui est sans cesse fuyante, que l’on ne peut qu’approcher, pressentir, et contre laquelle les mots se heurtent et révèlent leur limite. La partie consacrée au sanatorium abonde ainsi en parties descriptives de la nature, dans les sensations que Simon y éprouve, dans sa perception de cet indicible qu’il expérimente à travers la contemplation, et aussi et surtout au contact d’Ariane :



«  Il eut alors, avec une netteté exceptionnelle, il eut conscience que c’était l’été, que c’était un matin d’été qui se levait. C’était là le message que contenaient cette flamboyante lumière, ce fourmillement de fleurs et d’insectes, ce frémissement des herbes et des eaux. Et l’été finirait, tout ce brillant de la vie se ternirait, cette fougue impétueuse s’affaiblirait dans les veines de la terre, et en même temps disparaîtrait l’espoir de sortir, de fouler du pied ce sol parfumé qui de plus en plus le pénétrait d’un sauvage désir. Il était là, rempli soudain de sentiments contradictoires, écrasé par l’incroyable beauté, l’incroyable innocence du monde, tendant l’oreille vers le torrent qui se gonflait et étirait à travers les jours et les nuits son intarissable clameur… […] Voici qu’il découvrait l’existence des choses, voici que se montraient à lui, dans une explosion de couleurs, de formes, de sons, les plaisirs qui avaient de tout temps été dispensés aux autres hommes, ces plaisirs qu’on lui avait toujours cachés et que ses maîtres avaient toujours passés sous silence ! » (p. 152)



«  Il éprouva, un instant, le désir de prendre sa main. Mais il pensa aussitôt que ce geste n’eût en rien répondu au sentiment qui s’était emparé de lui. Ce n’était pas de la main, ni des lèvres, ni du corps d’Ariane qu’il avait besoin : ce n’était pas eux qui étaient cause de l’émotion qui l’envahissait ; il sentait qu’une telle émotion ne pouvait avoir sa source dans les lignes pourtant si pures que ce visage, ce corps dessinaient sous ses yeux : la source était plus loin, bien au-delà de ce corps, bien au-delà de cette âme elle-même ; Ariane tout entière semblait mise à la place de quelque chose qu’elle était chargée de signifier, et l’élan qui emportait Simon ne pouvait déjà plus s’arrêter à elle. C’était bien la première fois de sa vie qu’il éprouvait quelque chose de semblable en présence d’une femme, et il recula de quelques pas, comme pour envisager plus complètement la beauté de celle qui lui parlait. Il eût été bien incapable de traduire par un mot humain l’adoration qui montait en lui ; de prononcer un mot comme : Je vous aime. Il comprenait qu’à partir de cet instant, les mots devenaient inefficaces : c’est qu’il était entré enfin dans cette vie qu’il avait tant cherchée et pour laquelle il fallait apprendre une autre langue. C’était cela, la vie : c’était ce qui commençait là où les mots finissent. » (p. 268)


                Parmi les multiples connaissances que Simon fera durant son séjour au sanatorium, deux personnages se distinguent, aux côtés d’Ariane et Cheylus : Pondorge et Massube. Devant le premier, Simon « voyait se dresser devant lui une humanité simple, émouvante, celle des petits employés […], c’était la vie de quantité d’hommes et c’était un de ceux-là qu’il avait sous les yeux : et il comprit soudain qu’il aimait Pondorge » (p. 198). Pondorge, représentant d’une humanité modeste, mais qui est aussi un ardent chercheur de vérité, observateur infatigable et dénonciateur des clichés/mensonges dans lesquels vivent les hommes, sur lesquels il ira jusqu’à donner une conférence, d’abord moquée par ses camarades, puis attentivement écoutée, en adoptant le ton simple, proche et familier qui lui est caractéristique, et qui n’est pas sans rappeler sur certains aspects Montaigne :

« Ce n’était rien, les histoires de Pondorge, mais on les écoutait, parce qu’elles jaillissaient de lui, toutes vives, et qu’elles avaient, dans leur cocasserie, une espèce de beauté, de grâce qui vous prenaient aux endroits sensibles. On pouvait les trouver insignifiantes, oui, mais il arrivait ceci d’étonnant qu’à les entendre on se sentait devenir moins mauvais… Il raconta l’histoire de l’araignée […] d’une petite araignée qu’il avait découverte, un jour, au cours d’une visite dans un grenier. […] Des petites pattes en étoile, presque invisibles : c’était beau comme une étoile de mer, et avec ça, pas plus grand qu’un grain de sable. Et il y avait quelque chose de miraculeux dans ce grain de sable : cela bougeait ! cela vivait ! cela travaillait ! Mais oui ; silencieusement ! Voici que Pondorge enflait le ton. « Elle travaillait en silence, la petite araignée, la petite araignée rose,  un travail invisible, mes amis !... Je n’avais jamais eu d’émotion dans mon existence : et voilà que je comprenais tout d’un coup, sans réclame, sans propagande, sans TSF et sans maître d’école, que j’avais sous les yeux le plus étonnant des mystères : la vie !  Je n’avais jamais su ce que c’était, voyez-vous. Et voilà que je la prenais sur le fait, la vie, en flagrant délit pour ainsi dire, […] se moquant de nous, mais oui ! de nos inventions, de notre science, de nos assemblées, de tout ce qui me semblait alors prendre tant de place dans le monde ! Je comprenais que c’était nous qui étions insignifiants, ridicules ! j’avais appris l’histoire, et la géographie, et les Constitutions, et les quatre-vingts départements. Je croyais que la planète était organisée pour nous, je croyais au bienfait des révolutions, à la Déclaration des Droits, à l’importance des guerres. Et voilà que je découvrais tout à coup, contre la porte de mon grenier, […] une force au regard de laquelle toutes les manifestations de notre force n’étaient que rides à la surface de l’eau […] oui cette force cachée qui est répandue à flots autour de nous et qui ne se soucie ni de nos philosophies ni des dates de notre pauvre petite histoire humaine, parce qu’à travers tout cela elle continue son travail, […] et que rien ne peut empêcher les êtres d’engendrer les êtres […] je me sentais son frère, voyez-vous, de souffrance, d’ignorance, de désir […] » (p. 527)

« Une idée qui avait l’air de le tourmenter particulièrement, c’était que les hommes d’aujourd’hui étaient des dupes, qu’ils ne vivaient que sur des mensonges. Ils étaient dupes de leurs idées, de leurs machines, de tout ce qu’ils fabriquaient ; ils étaient dupes les uns des autres, et leurs idées n’étaient plus que des produits comme les autres produits ; elles étaient fabriquées en série, comme les conserves, et perdaient souvent leur fraîcheur. On avait oublié l’art essentiel, l’art de regarder, qui est tout l’art de vivre. Voilà à quoi il s’en prenait, Pondorge. […] Non, les gens d’aujourd’hui ne savaient plus regarder que ce qu’on leur montrait, à coups de publicité bouffonne. Mais ce mal, d’après lui, n’était qu’une manifestation parmi d’autres de la volonté sociale d’empêcher l’homme de penser seul. Il ne fallait pas que l’homme pût penser seul. Il fallait vivre en rond ! Le cercle de famille ! Le travail en série ! S’opposer à tout ce qui sort du commun. La rhétorique ! La morale ! Les jésuites ! Le radicalisme ! Et allez donc ! » (p. 528)


                Massube, lui, est le « négateur perpétuel, - [...] de ceux qui mettent leur plaisir à détruire » (p. 208), ce qui le rapproche de personnages tels le Iago d’Othello ou l’Hedda Gabler dans la pièce du même nom, qui a en même temps une conscience aigüe de son incapacité à être heureux, en repos :

« Mais se reposer, ça demande un talent qui n’est pas donné à tout le monde, voyez-vous. Le plus souvent, c’est une expérience ratée. Parce que je vais vous dire : il n’y a que Dieu qui sache se reposer. […] parce que l’homme ne sait pas se reposer, il se remue, il se démène, il a besoin, ce jour-là [le dimanche], d’entrer dans des trains, de fouler des pistes ! […] Ils font des visites de famille. Rien de plus amusant, comme vous savez. Le dimanche, au fond, est fait pour ça. Bon. Attendez. Tout cela fait que le lundi matin, chaque individu revient à son boulot avec quelque chose de désabusé, de triste, de cassé. Sans parler de l’air confiné qu’il a respiré dans les familles ! Donc chacun se rend compte qu’il lui était donné une journée pour se reposer, et qu’il n’y est pas arrivé. […] Voyez-vous, c’est bien ça qui rend le dimanche insupportable aux gens. Ils ont cru que quelque chose allait venir au bout de la semaine, quelque chose de miraculeux qui devait les rendre plus heureux que d’habitude. Ils s’étaient donné un jour pour être heureux, un jour tout exprès pour ça. Et ils sont tout étonnés qu’il n’arrive rien, tout étonnés que ce jour qui leur était alloué pour le bonheur ne contienne rien de plus que lui-même. Car ce n’est pas le repos qui est notre soif, Delambre, c’est ce qu’il y a dedans… c’est le bonheur ! Et le bonheur… » (p. 471-472)

                L’attente, l’espoir du miracle, de la révélation, est le fil rouge de Siloé. « Le miracle confusément attendu » (p. 45) par Simon lors de ses promenades « coupables » avec Hélène durant sa vie étudiante, « la réalité insaisissable aux sens » (p. 269), « le grand cœur invisible qui faisait mouvoir l’univers » (p. 585), l’expectative, la recherche de l’indicible absolu (de Dieu pourrait-on dire, dans un sens) meuvent Simon, Ariane, Cheylus, Pondorge. Je ne suis pas certain d’avoir entièrement saisi, ou plutôt je trouve difficile de retranscrire le ressenti vis-à-vis d’un roman qui tourne justement autour de la recherche de ce qui est au-delà des mots, de la parole, la recherche d’une conscience qui ne peut se laisser emprisonner par ce moyen. Ce qui est plus sûr, c’est que j’ai adoré ce roman, et que je le relirai certainement un jour, ainsi que d’autres œuvres de cet écrivain relativement méconnu mais dont la grandeur ne fait aucun doute à mes yeux au vu de ce premier roman.

9 commentaires:

  1. Je suis toujours un peu réfractaire de découvrir un nouvel auteur parce qu'à un moment donné cela ne finit plus, il y en a tellement que je n'ai pas lus. Je préfère lire l'oeuvre complète des écrivains que je connais déjà mais je dois dire que ce Paul Gadenne m'intéresse beaucoup, alors certainement qu'un jour je vais le lire. De plus, il semble avoir quelques thèmes en commun avec les romans de Thomas Bernhard (en plus de Thomas Mann), un des écrivains (Bernhard) que j'ai relu le plus dans les dernières années, un de mes préférés.

    A+

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    1. Je pense que tu aimeras ce livre. Il correspond tout à fait dans les thèmes qu’il aborde de ceux qui t’intéressent en littérature. La seule difficulté, c’est que parfois, j’ai l’impression d’être dépassé par l’intelligence de l’auteur, en particulier dans les longs passages descriptifs qui sont assez nombreux dans le livre (mais que j’ai beaucoup apprécié, et où d’ailleurs son style est le plus réussi) où le personnage principal tente de décrire la nouvelle façon de voir les choses qu’il ressent. Cela m’a rappelé la part plus mystique dans la seconde partie de l’Homme sans qualités de Musil. Comme pour Musil ou Mann, on a l’impression d’avoir affaire à un auteur dont l’intelligence dépasse largement la nôtre, ce qui arrive assez rarement en littérature.

      Moi aussi, je suis assez réfractaire pour découvrir de nouveaux auteurs, en général, je les prends lorsque c’est un écrivain ou un critique que j’apprécie qui les recommande chaleureusement. Concernant Bernhard, j’ai lu coup sur coup dernièrement Maîtres anciens (le livre qui m’a fait le plus rire cette année je crois, avec le Pickwick de Dickens que je suis en train de lire) et Corrections et je l’apprécie de plus en plus. J’ai relu quelques fragments du Naufragé et je pense le relire dans un futur proche, je pense que je ne l’ai pas apprécié à sa juste mesure à la première lecture (mais j’étais un assez mauvais lecteur à cette époque).

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  2. "Les hauts quartiers" et "le vent noir" sont deux lectures indispensables pour saisir la profondeur et la maitrise de cet auteur injustement méconnu.

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    1. J'en prends note. Merci. J'ai déjà acheté Les Hauts-quartiers que je vais lire très prochainement. Le Vent noir devrait suivre bientôt...

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  3. Bonjour K.,

    Effectivement, cela fait penser à La Montagne Magique qui est un de mes livres de chevet et où l'on trouve également beaucoup d'ironie et de belles descriptions de la nature. J'en profite pour te remercier de m'avoir donné envie de découvrir Robert Walser il y a quelques mois, dont j'ai lu et aimé L'institut Benjamenta, et également Roberto Bolano, dont je viens de lire Les Détectives Sauvages, qui m'a beaucoup ému.

    PS : Si tu le permets, j'aurais également une question très prosaïque sur tes billets : pourquoi retranscris-tu toujours les quatrièmes de couverture de livre ? Par expérience, elles en disent souvent trop, quand elles ne décrivent pas un livre de manière inexacte. Je me demandais donc quelle était la raison de cette inclusion au début de tes billets.
    A bientôt,
    Strum

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    1. Bonjour Strum,

      Pour répondre à ta question, je reproduis les quatrièmes de couverture, malgré leurs nombreux défauts, pour condenser l’intrigue du roman en question, afin de donner quelques points de repère au lecteur lors de la lecture de mes billets, qui par leur longueur sont peut-être difficiles à lire et à suivre (bien que j’essaie de les faire le plus clairement possible).

      La quatrième de couverture de Siloé est un bel exemple d’inexactitude et de mauvaise compréhension du roman par celui qui l’a rédigé. Il est faux de dire que Simon « aime la vitesse » et qu’il se retrouvera changé du tout au tout dans la partie sanatorium, la lecture du roman nous le dévoile bien plus tiraillé, avant sa maladie et la partie sanatorium, entre sa conscience (qui incline déjà et le prédispose à sa nouvelle façon de sentir au sanatorium) et son envie de bien faire dans ses études. De même, l’histoire d’amour avec Ariane semble assez prosaïque et banale (dans le thème « amour rédempteur ») au regard de ce résumé, alors qu’elle se révèle bien plus complexe, et assez difficile à définir (de par la part de « mystique » qu’elle comporte), plus proche de la relation entre Agathe et Ulrich dans la 2e partie de l’Homme sans qualités de Musil.

      Siloé est un livre qui devrait particulièrement te plaire au vu de ton admiration pour le roman de Mann. Il semble de prime abord un copié/collé de la Montagne magique mais je le trouve très différent dans le traitement malgré leur histoire commune. Si tu es friand de descriptions de la nature, tu seras gâté par ce livre, il y en a énormément et j’avoue avoir souvent dû faire un effort supplémentaire de concentration pour les lire avec l’attention qu’elles requièrent.

      Je suis heureux de voir que tu as aimé Walser et Bolano. J’avoue que l’Institut Benjamenta est celui que j’aime le moins (mais ça reste un excellent livre), lui préférant ses trois autres romans (que j’ai du mal à départager dans mon esprit).

      À bientôt.

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  4. Bonjour K. et merci de ta réponse,

    A ta place, plutôt que de reproduire des quatrièmes de couverture inexactes (personnellement, après plusieurs expériences malheureuses, je ne les lis jamais et m'en méfie comme la peste), je résumerais le début de l'intrigue en quelques lignes.

    Effectivement, Siloé semble avoir tout pour me plaire et puis je n'ai jamais lu de livre de Paul Gadenne, ce serait une bonne occasion - j'espère quand même que le style en est plus agréable que celui de L'homme sans qualités que tu cites, un roman certes très intéressant, mais dont le style est d'une grande lourdeur (la qualité du style est pour moi un critère littéraire essentiel et Musil n'est pas un grand styliste). De Walser, j'ai également acheté L'Intendant Tanner que je ne manquerai pas de lire. :)

    Strum

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  5. Pardon, je voulais bien sûr écrire "Les Enfants Tanner", mais ce mélange Walser-Mizoguchi ne doit pas être fait pour te déplaire !
    Strum

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  6. C’est une bonne idée effectivement d’écrire soi-même les quatrièmes de couverture, je pense que j’aviserais au cas par cas à l’avenir selon la qualité de celle « officielle ».
    J’ai fait le rapprochement avec Musil de manière purement thématique (et seulement pour le couple Simon/Ariane, le reste n’ayant rien à voir avec le roman de Musil), stylistiquement, il est beaucoup plus proche de Mann, la seule différence étant je trouve la présence moins importante de l’ironie dans la partie « sanatorium » passée la partie « études », ce livre a donc toutes les chances de te plaire.
    Et bonne future lecture des Enfants Tanner (ton lapsus est tout à fait excusé :D), le premier Walser que j’ai lu et qui occupe à ce titre une place particulière dans mon cœur !

    À bientôt

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