" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

dimanche 15 mai 2016

Les braves gens ne courent pas les rues, Flannery O'Connor

Note : 7,5/10


Quatrième de couverture :

Dix nouvelles de la grande romancière américaine. Tout le monde prend vie en quelques secondes, et s'impose à nous : tueurs évadés du bagne, un général de cent quatre ans, une sourde-muette, une jeune docteur en philosophie à la jambe de bois, un Polonais que la haine des paysans américains accule à une mort affreuse, et, grouillant à l'arrière-plan, les petits fermiers, les nègres paresseux et finauds.
Les braves gens ne courent pas les rues, telle est la morale assez pessimiste qui se dégage de ces récits. Flannery O'Connor possède, comme Dickens, le don de la caricature mais aussi un humour implacable, une fantaisie grinçante jusque dans le tragique et l'horreur.



1) Les braves gens ne courent pas les rues – 9/10
2) Le fleuve – 8,5/10
3) C’est peut-être votre vie que vous sauvez - 6/10
4) Un heureux événement - 6,5/10
5) Les temples du Saint-Esprit - 7,5/10
6) Le nègre factice - 9/10
7) Un cercle dans le feu – 8,5/10
8) Tardive rencontre avec l’ennemi – 6/10
9) Braves gens de la campagne – 8/10
10) La personne déplacée – 8,5/10


La littérature portant sur les États américains anciennement esclavagistes (dits du Sud), notamment sur la période difficile d’adaptation qui a suivi leur défaite durant la Guerre de Sécession, est très féconde, avec en chef de file William Faulkner, Mark Twain, Thomas Wolfe (pour ne citer que ceux que j’ai lus) ou plus récemment l’héritier le plus direct de Faulkner, Cormac McCarthy (bien que ses romans aient une portée plus large et peuvent s’apparenter au « western métaphysique »).
Flannery O’Connor s’inscrit dans le genre des écrivains que je viens de citer, écrivant et situant son œuvre dans ces États du Sud américain, des régions où le conservatisme, la religion prédominent, et où les valeurs qui lui sont souvent concomitantes subsistent et ont largement cours, à savoir la bêtise, la superstition, l’étroitesse d’esprit, et bien sûr le racisme. Sur des sujets qui ont été si souvent traités, entraînant parfois une certaine lassitude, comment Flannery O’Connor parvient-elle à se distinguer, à se différencier de ses illustres prédécesseurs ? La réponse, comme souvent en littérature, repose sur le style, sur l’originalité, l’étrangeté que l’écrivaine parvient, parfois très brillamment, à instiller dans ces dix nouvelles qui constituent ce recueil. Bien qu’elle traite de ce Sud américain largement connu pour nous lecteurs à travers la littérature existante, nous avons l’impression de voir les choses, les sujets traités de manière neuve, ou étrange, ce qui en fait je pense un recueil de qualité (pour les meilleures nouvelles qui le composent).
Pour ce faire, O’Connor use d’un procédé bien connu mais qui s’avère souvent efficace. Bien que la narration soit à la troisième personne, les choses nous sont souvent présentées du point de vue d’un enfant, d’un « idiot », d’un étranger, etc. pour redonner aux choses un aspect étrange, inconnu. On pense entre autres à l’usage de ce procédé dans Le Bruit et la fureur de Faulkner avec l’idiot Benny ou Macario dans le recueil du Llano en flammes de Rulfo. Tchekhov également a souvent utilisé ce procédé dans ses nouvelles qui se placent du point de vue d’un enfant, notamment dans le recueil Enfances.
La deuxième nouvelle du présent recueil, Le Fleuve, suit une journée dans la vie d’un petit garçon de quatre ou cinq ans, Harry Ashfield, qui par fantaisie, se présente sous un faux nom, « Bevel » à Mrs. Connin, la femme qui en a la garde pour la journée, reprenant avec malice le nom du prédicateur dont cette dernière veut l’emmener écouter un sermon sur la rive d’un fleuve qui donne son nom à la présente nouvelle. La religion, un thème présent dans tous les écrits de la romancière, prend un aspect neuf, insolite, dans l’appréhension qu’en a ce petit garçon, dont on découvre, bien plus tard dans la nouvelle, qu’il est négligé par ses parents alcooliques qui ne prennent pas la peine même d’assurer son éducation, ce qui explique la scène curieuse d’introduction de la nouvelle durant laquelle le jeune « Bevel », encore groggy de sommeil, est confié à Mrs. Connin. Arrivé au fleuve où va se tenir le sermon, « Bevel » est pris en charge par le prédicateur du même nom :

« - As-tu été baptisé ? demanda le prédicateur.
- Qu’est-ce que c’est que ça ? murmura-t-il.
- Si je te baptise, dit le prédicateur, tu pourras aller au Royaume du Christ. Tu seras, mon fils, purifié dans le Fleuve de la Souffrance, et tu suivras le Fleuve profond de la Vie. C’est ça que tu veux ?
- Oui, dit l’enfant, et il pensa : « Alors je ne retournerai pas à l’appartement, j’irai sous le Fleuve. »
-Tu ne seras plus le même, di le prédicateur. Tu deviendras quelqu’un.
Puis il tourna la tête vers la foule et reprit sa harangue ; par-dessus son épaule, Bevel regardait les fragments de soleil blanc éparpillés dans les eaux du fleuve. […]
- N’oubliez pas sa maman, s’écria Mrs. Connin. Il veut que vous disiez une prière pour sa maman. Elle est malade.
- Bien ! dit le prédicateur. Nous prions pour une de Vos créatures plongées dans l’afflition et qui n’est pas ici pour porter son témoignage. Ta mère est-elle à l’hôpital ? demanda-t-il, souffre-t-elle ?
L’enfant le regarda, stupéfait : « Elle est encore au lit, dit-il de sa petite voix aiguë ; elle a la gueule de bois. » Il y eut un tel silence qu’il crut entendre les morceaux de soleil s’entrechoquer dans l’eau. Le prédicateur semblait aussi furieux qu’interloqué. La couleur se retira de son visage et le ciel parut s’assombrir dans ses yeux. De la rive fusa un rire énorme et Mr. Paradise, en se tapant sur les cuisses, lança d’une voix tonitruante : « Te gêne plus ! guéris la femme affligée qu’a une cuite ! » (p. 48-9)


Fervente catholique, Flannery O’Connor ne se faisait toutefois aucune illusion sur la manière dont la religion est perçue et reçue par la majeure partie de la population, entre moqueries et dédains (la cinquième nouvelle intitulée ironiquement Les Temples du Saint-Esprit) ou récupération/opportunisme marchands (dans le Fleuve, la famille du jeune Bevel se propose de revendre à bon prix la Bible que le garçon a subtilisé à Mrs. Connin ; le vendeur de Bibles charlatan et nihiliste dans Braves gens de la campagne). En effet, un des reproches courants vis-à-vis de Flannery O’Connor, c’est l’extrême pessimisme, l’extrême noirceur des personnages qu’elle représente dans ses nouvelles. La très grande majorité des personnages auxquels nous avons affaire sont en effet des imbéciles, qu’ils tentent de s’escroquer les uns les autres (C’est peut-être votre vie que vous sauvez), ou mènent une vie superficielle (les deux filles des Temples du Saint-Esprit, qui « ne disaient jamais rien d’intelligent, et toutes leurs phrases commençaient ainsi : « Tu sais, ce garçon que je connais bien… ») et/ou mesquine (la famille de la nouvelle-éponyme Les braves gens ne courent pas les rues ; la femme aigrie d’Un heureux événement qui ne cesse de ruminer de sombres pensées sur sa famille et son entourage tout en se flattant elle-même). L’humanité est il est vrai dans ses nouvelles peu reluisante : pour résumer, nous avons pour ainsi dire une panoplie complète, et une grande variété de genres et de degrés, de la bêtise humaine que n’aurait sans doute pas renié Flaubert.

Malgré cette ambiance lourde en apparence, sur fond de pessimisme envers la nature humaine, les nouvelles vont au-delà d’une simple description de la médiocrité humaine. Dans les meilleures nouvelles de ce recueil, la dimension religieuse occupe une place prépondérante dans la métamorphose de quelques personnages, selon le principe religieux de la « grâce » (que l’on retrouve d'une manière similaire dans les romans de Bernanos ou les films de Robert Bresson), si important dans le catholicisme, intervention divine qui ne touche que certains individus « choisis » par Dieu qui aurait décidé de les sauver. Le jeune Bevel dans le Fleuve, prend ainsi conscience qu’il n’est plus le même, qu’il « compte maintenant », en reprenant les termes du prédicateur. Il s’extirpe ainsi, bien que maladroitement, du quotidien étouffant dans lequel il vit. La grâce surtout permet une perception nouvelle de la vie, une espérance de salut dans la vie mesquine jusqu’ici vécue. L’exemple le plus éclairant de cette grâce, cette révélation, que l’on peut également associer au concept d’épiphanie de Joyce, se retrouve le plus explicitement dans Le Nègre factice, l’une des meilleures nouvelles du recueil :

« Il n’avait pas fait cinq cent mètres lorsqu’il vit près de lui un nègre en plâtre penché au-dessus d’une clôture basse, en briques jaunes, qui encerclait une vaste pelouse. Le nègre était à peu près de la taille de Nelson et il penchait vers la rue en un équilibre incertain, parce que le mastic qui le fixait au mur s’était fendu. Il avait un œil entièrement blanc et tenait un morceau de pastèque. Mr. Head s’arrêta et le regarda en silence. Nelson s’arrêta non loin de là. Alors Mr. Head s’exclama : « Un nègre factice ! ». Il était impossible de discerner l’âge qu’on avait voulu attribuer au nègre factice : il avait l’air trop chagrin pour être jeune ou vieux. On avait dû souhaiter que son visage exprimât la joie, car ses lèvres étaient relevées comme pour un rire, mais la forme de l’œil et l’inclinaison qu’il avait prise suggérait bien plutôt qu’il était affreusement malheureux. « Un nègre factice ! » répéta Nelson comme un écho. Ils demeuraient tous les deux immobiles, le cou pareillement tendu, les épaules identiquement courbées et les mains agitées par le même tremblement. Mr. Head avait l’air d’un très vieil enfant et Nelson d’un vieillard miniature. Ils regardaient le nègre factice comme s’ils étaient en présence de quelque grand mystère, d’un monument qui commémorait quelque victoire et qui les rassemblait dans leur commune défaite. Tous les deux sentaient se dissoudre leur désaccord comme sous l’effet d’une action miséricordieuse. Mr. Head ignorait encore l’effet produit par la miséricorde car il avait toujours été trop bon pour en être l’objet, mais maintenant il croyait savoir. Il regarda Nelson et sentit qu’il lui fallait dire quelque chose à l’enfant pour lui prouver que toute sagesse ne l’avait point déserté, et, dans le regard que l’enfant lui adressa en retour, il vit en effet qu’il désirait ardemment cette preuve. Ce regard suppliant semblait lui demander une explication définitive du mystère de l’existence. […]
Mr. Head s’arrêta, garda le silence et sentit à nouveau l’effet de la miséricorde, mais il comprit cette fois qu’aucun mot au monde n’était capable de le traduire. Il comprit qu’elle surgissait de l’angoisse qui n’est refusée à aucun homme et qui est donnée, sous d’étranges formes, aux enfants. Il comprit que c’était tout ce qu’un homme peut emporter dans la mort pour en faire don à son Créateur et il s’empourpra de honte à la pensée qu’il en avait si peu à Lui offrir. […] Il comprit que ses péchés lui avaient été pardonnés depuis le commencement des temps, lorsqu’il avait conçu dans son propre cœur le péché d’Adam, jusqu’à cette journée où il avait renié le pauvre Nelson. » (p. 138-140)


                Il ne faut pas se méprendre toutefois en pensant que de tels passages sont fréquents dans les nouvelles de O’Connor. Théologienne accomplie, Flannery O’Connor avait une connaissance très complète et profonde des écrits religieux, et si certains passages renvoient explicitement à la Bible, ils ne font pas partie d’un projet « à thèse », un projet moralisateur que l’auteure voudrait imposer à son lecteur. Au contraire, la plupart des nouvelles se caractérisent plutôt par l’objectivité, le recul de l’auteur vis-à-vis de ses personnages, s’efforçant de ne pas les juger et de décrire simplement leurs actions, leurs pensées. On peut y voir l’influence de Tchekhov, qui a pratiquement influencé tous les nouvellistes qui l’ont suivi. Flannery O’Connor a beau faire usage du grotesque (on la rapproche souvent dans cette technique de Dickens), elle ne juge pas ses personnages et leur bêtise ne transparaît aux yeux du lecteur que par leurs actions et paroles. Flannery O’Connor est préoccupée par l’omniprésence de la bêtise, de l’étroitesse d’esprit, de la mesquinerie, de la superficialité qui caractérisent sa vision de la nature humaine et la possibilité/difficulté de salut pour quelques personnes évoluant dans un tel environnement. Le Sud américain dans lequel elle a grandi lui a fourni des exemples à profusion de cette humanité lâche, mesquine, refermée sur elle-même, qu’elle reprend dans son œuvre littéraire. Il y a un étrange mélange de comique (par l’utilisation du grotesque) et de noirceur dans les nouvelles de ce recueil. La nouvelle éponyme, la première de ce livre, en est un exemple éclatant : elle démarre sur un ton satirique, sur le quotidien d’une famille insignifiante, et se termine par un des finals les plus tétanisants que j’aie lus jusqu’à présent, avec une présence très ambiguë de la grâce divine qui a fait et continue de faire l’objet de controverses sur sa signification finale.  Mais je vous laisse la découvrir par vous-même pour que vous puissiez en juger d’après le récit même…

2 commentaires:

  1. Je viens de lire un de ses romans mais je viens d'acheter le Quarto qui lui est dédié et donc je lirai ces nouvelles même si la nouvelle est un genre sur lequel je bloque un peu
    je vais lire et relire attentivement ce billet
    je suis en train de lire une mini biographie d'elle et je me régale

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  2. Oui sans doute a-t-elle eu une vie passionnante malgré sa maladie. J’avais lu ton billet consacré à l’un de ses romans qui m’a donné fort envie d’en lire plus de cette auteure, et je vais certainement acheter le Quarto aussi dans un futur proche (après avoir un peu épuisé ma PAL…).
    Je suis de mon côté en pleine George Eliot-mania. Je viens de finir Adam Bède et j’enchaîne sur 3 nouvelles qu’elle a écrites regroupées dans le recueil Scènes de la vie du clergé. Je viens de finir la première nouvelle et c’est toujours du grand art, magnifiquement écrit !

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