" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

vendredi 15 avril 2016

L'Homme à tout faire, Robert Walser

Note : 9/10


Quatrième de couverture :  

Maître à écrire de Kafka, salué par les plus grands écrivains de son temps (Hesse, Hofmannstahl, Mann, Zweig, Musil) comme leur égal, Robert Walser (18781956) n'occupe pas encore la place qui lui est due. Son œuvre apparaît pourtant, aujourd'hui, comme la « plus singulière sans doute que la Suisse allemande ait produite durant le demi-siècle qui sépare Gottfried Keller de Frisch et Dürrenmatt » ainsi que le relève Walter Weideli, le traducteur de cette première version française de L'homme à tout faire. Cette désaffection est peut-être le contrecoup de l'extrême indépendance de Walser qui vécut toujours en marge des milieux littéraires, passant les vingt-sept dernières années de sa vie à l'asile psychiatrique de Herisau, où il se contenta, après avoir cessé d'écrire, de « rêver dans un modeste coin » tel un Hölderlin de l'ère industrielle. L'homme à tout faire (Der Gehülfe, paru pour la première fois à Berlin en 1908) est le roman le plus important de Robert Walser. C'est l'évocation apparemment banale de la vie d'un petit employé du nom de Joseph Marti, entré au service de l'ingénieur Tobler, l'inventeur d'une horloge-réclame et d'un fauteuil mécanique. Logé et nourri chez les Tobler, dans une villa pimpante dominant le lac de Zurich, Joseph doit tenir les comptes du « bureau technique » de son patron, recevoir les clients et, surtout, éconduire les créanciers. Être mystérieux, rêveur et fantasque, Joseph Marti se révèle d'une ingénuité étrange procédant d'une sorte de voyance mélancolique. Pourquoi se soumet-il à la tutelle quasi tyrannique de son employeur ? Quels liens secrets l'unissent-ils à Mme Tobler avec laquelle, durant les fréquents voyages du « maître », il converse longuement ? Quel est le dernier mot de sa non-volonté, de sa non-ambition et de sa soumission à un monde dont toutes ses réflexions dévoilent l'absurdité et l'aliénation ? Ce sont quelques-unes des nombreuses questions qui sous-tendent cet extraordinaire roman, où toutes les préoccupations de l'homme contemporain se trouvent évoquées par une conscience foncièrement autre, Walser ne cessant de s'identifier à son personnage. Jean-Louis Kuffer


Dans son essai Les Testaments trahis, Milan Kundera écrit à propos du Procès de Kafka :
« … il a créé l’image extrêmement poétique du monde extrêmement a-poétique. Par « le monde extrêmement a-poétique » je veux dire : le monde où il n’y a plus de place pour une liberté individuelle, pour l’originalité d’un individu, où l’homme n’est qu’un instrument des forces extra-humaines : de la bureaucratie, de la technique, de l’Histoire. Par « l’image extrêmement poétique » je veux dire : sans changer son essence et son caractère a-poétiques, Kafka a transformé, remodelé ce monde par son immense fantaisie de poète.
K. est complètement absorbé par la situation du procès qui lui a été imposée ; il n’a pas le moindre temps de penser à rien d’autre. Et pourtant, même dans cette situation sans issue il y a des fenêtres qui, subitement, pour un court moment, s’ouvrent. Il ne peut se sauver par ces fenêtres ; elles s’entrouvrent et se referment aussitôt ; mais il peut au moins voir, l’espace d’un éclair, la poésie du monde qui est dehors, la poésie qui, en dépit de tout, existe comme une possibilité toujours présente et qui envoie dans sa vie d’homme traqué un petit reflet argenté.
Ces courtes ouvertures, ce sont par exemple les regards de K. : il arrive dans la rue du faubourg où on l’a convoqué pour son premier interrogatoire. Un moment avant, il a encore couru pour arriver à temps. Maintenant il s’arrête. Il est debout dans la rue et, oubliant pour quelques secondes le procès, il regarde autour de lui : « Il y avait du monde à presque toutes les fenêtres, des hommes en bras de chemise y étaient accoudés et fumaient, ou bien tenaient de petits enfants contre les appuis de fenêtres, avec prudence et tendresse. À d’autres fenêtres s’élevaient des piles de draps, de couvertures et d’édredons au-dessus desquelles passait parfois la tête d’une femme échevelée. » Puis il entra dans la cour. « Non loin de lui, assis sur une caisse, un homme pieds nus lisait un journal. Deux garçons se balançaient sur une charrette à bras. Devant une pompe une jeune fille frêle en camisole de nuit se tenait et regardait K. pendant que sa cruche s’emplissait d’eau. »
Ces phrases me font penser aux descriptions de Flaubert : concision ; plénitude visuelle ; sens des détails dont aucun n’est cliché. Cette force de la description fait sentir à quel point K. est assoiffé de réel, avec quelle avidité il boit le monde qui, un moment avant, était éclipsé par les soucis du procès. Hélas, la pause est courte, l’instant suivant, K. n’aura plus d’yeux pour la jeune fille frêle en camisole de nuit dont la cruche se remplissait d’eau : le torrent du procès le reprendra. »

Kundera a écrit les plus belles pages que j’aie lues jusqu’à présent rendant hommage à l’art de Kafka et à la nouveauté stupéfiante que ses romans ont apporté à la littérature du XXe siècle. Dans sa trilogie d’essais L’Art du roman, Les Testaments trahis et Le Rideau, il ne cesse de répéter que l’art du roman, en reprenant une formule d’Hermann Broch, doit « découvrir ce que seul un roman peut découvrir, c’est la seule raison d’être d’un roman. Le roman qui ne découvre pas une portion jusqu’alors inconnue de l’existence est immoral. La connaissance est la seule morale du roman. » Et dissertant notamment sur la fin et la mort de Don Quichotte qui se déroule « sans aucune grandeur », il ajoute, pour expliquer notamment l’importance fondamentale du roman de Cervantès dans l’histoire du roman européen : « Car, d’emblée, tout est clair : la vie humaine en tant que telle est une défaite. La seule chose qui nous reste face à cette inéluctable défaite qu’on appelle la vie est d’essayer de la comprendre. C’est là la raison d’être de l’art du roman. »

Kundera attribue principalement à Kafka d’avoir découvert la condition de l’homme moderne, dont la solitude est « violée » sans cesse (que l’on pense à l’ouverture surréaliste du Procès où K. est arrêté par deux inconnus qui s’introduisent jusque dans son lit ou aux deux assistants qui suivent Joseph K. en permanence dans Le Château) et de l’avoir fait selon des procédés remettant en cause le sacro-saint principe de vraisemblance, « en franchissant la frontière du vraisemblable non pas pour s’évader du monde réel (à la manière des romantiques) mais pour mieux le saisir ». Il insiste également sur l’aspect comique de Kafka, en décrivant entre autres l’aspect outrancier et ridicule des aides du Château ou la scène d’ouverture de L’Amérique. Kundera parle de « cette scène d’une immense poésie comique [….] impensable à l’époque d’avant Kafka. Totalement impensable. Si j’insiste c’est pour dire toute la radicalité de la révolution esthétique de Kafka. »

Robert Walser, le « frère jumeau le plus proche de Kafka » dans une formule de Martin Walser (qui n’a aucun lien de familiarité avec l’auteur qui nous intéresse), a été le précurseur de Kafka et leur étroite parenté est encore plus frappante à la lumière des passages que Kundera consacre à l’auteur du Procès et la découverte fondamentale d’ « un aspect jusqu’alors inconnu, caché de la nature humaine » qu’il lui attribue dans la condition de l’homme moderne. En comparant les deux œuvres de ces deux auteurs, on comprend ce qui a tant attiré Kafka chez Walser, et selon moi, ce sont ces fameuses « fenêtres » hors de l’existence étouffante que mène l’homme moderne, qui loin, d’être aussi éphémères dans les romans de Kafka, sont presque permanentes chez les personnages de Walser. Le héros de Walser, bien qu’il subisse lui aussi les forces extérieures qui accablent les héros de Kafka, n’est cependant pas totalement vaincu, soumis à ces forces contrairement aux protagonistes du Procès ou du Château. Lors d’une visite spontanée à l’une de ses anciennes amies, Clara, Joseph Marti, le protagoniste du présent roman, se voit répliquer :

« Tu disparais pendant longtemps, mais tu reviens toujours. Tu aimes te faire désirer, mais pendant tes absences, on a le sentiment que tu penses à nous. Et un beau jour tu es là, et l’on s’étonne de voir comme tu as peu changé, comme tu as merveilleusement su rester le même. Et on peut te parler comme si tu n’avas fait que descendre à la boulangerie du coin, comme s’il n’y avait pas par ta faute ce trou d’une année dans notre amitié, cette nouvelle fuite après tant d’autres, comme si tu n’avais pas cessé de rester tout près de nous. Il y a des hommes, Joseph, qui savent partir pour toujours ; la vie les lance dans de nouvelles directions, et ils ne reviennent jamais plus sur les lieux de leurs anciennes amitiés. Alors que toi, la vie te néglige un peu, tu comprends, et c’est pourquoi tu peux rester si fidèle à tes affections. » (p. 116)

Kafka devait probablement admirer, envier cette farouche indépendance, liberté ou plutôt capacité du héros de Walser à s’échapper des forces de la vie moderne qui ont impitoyablement écrasé chacun de ses propres héros. Le héros de Walser n’est certes pas totalement insensible à ces forces, il en subit parfois la contrainte, mais ultimement, il parvient toujours à s’en dégager, à conserver sa personnalité intacte, son irréductible capacité à rêver, à se soustraire de l’aliénation qui le menace et ont englouti tant d’autres personnes autour de lui. C’est là je pense la plus grande force dans l’écriture de Walser et de ses héros, cette liberté absolue face au monde qui l’entoure, l’oppresse, mais qui ne parvient jamais à anéantir leur individualité propre.
« Lorsqu’il eut exaucé le désir, le caprice et le bon plaisir que le beau temps éveillait chez son maître, il se déroba lestement au regard des autres, monta l’escalier quatre à quatre et disparut dans sa chambre. Comme tout était calme et silencieux là-haut. Ici dans cette tour, il se sentait délivré, sans même savoir, en somme, de quoi. Mais ce sentiment, déjà, suffisait ; la vraie raison devait bien, pensait-il, être cachée quelque part d’une quelconque manière, mais que lui importaient en ce moment les raisons. » (p. 36)

Son attachement à sa solitude, à un espace privé intime, couplé à son irréductible capacité à rêver, à se laisser absorber par ses sensations (en particulier lors de ses promenades, promenades que Walser ne cesse d’exalter dans ses romans) font du héros de Walser un être qui se soustrait aux forces extérieures du monde moderne dont on pressent la montée en puissance, bien avant Kafka (les trois romans principaux de Walser ayant été écrits entre 1907 et 1909) et le changement existentiel qu’elles vont impliquer pour l’homme du XXe siècle. En cela, Walser a lui aussi découvert un « aspect inconnu, jusqu’alors caché, de la nature humaine ». Ses romans sont indispensables, aux côtés de ceux de Kafka, pour comprendre la profonde mutation de l’existence humaine dans nos sociétés actuelles.
Joseph Marti, de temps en temps également, semble parfois céder à ses forces mais sa nature rêveuse, son manque intégral d’ambition, finissent par le « sauver » pourrait-on dire de l’aliénation à laquelle il n’est pas totalement imperméable en sa qualité de « commis », d’ « homme à tout faire », de Charles Tobler, l’ingénieur-inventeur à qui il s’est mis au service et dont il ressent parfois avec angoisse le rapport dominant/dominé qui s’est insinué entre eux.

« Joseph monta quatre à quatre dans sa tour. Il avait besoin de rester un instant seul avec lui-même. Il voulait mettre à la hâte « un peu d’ordre dans ses idées », mais ne put trouver les pensées tranquillisantes qui eussent convenu. Il ne put que redescendre au bureau, mais là non plus, il ne parvint pas à se débarrasser de ce sentiment de peur humiliante. Pour le vaincre définitivement, il fila tout droit à la poste, bien que ce ne fût pas encore l’heure. Mouvoir les jambes en mesure réussit à le calmer et à le consoler, et la vue de l’aimable univers provincial lui fit mesurer le néant et l’insignifiance de son angoisse. […] De retour à la maison, il se mit aussitôt en devoir d’arroser le jardin à l’aide d’un long tuyau de caoutchouc. L’eau grêle décrivait une belle et haute trajectoire dans l’air du soir, elle retombait en clapotant sur les fleurs et les pelouses et les arbres. Si quelque chose réussissait à vous calmer, c’était bien l’arrosage, car ce travail vous donnait un étrange sentiment d’appartenance étroite et confortable à la maison Tobler. Celui qui venait de mettre tant de cœur à soigner le jardin, on n’allait tout de même pas l’insulter trop méchamment ! » (p. 70-1)

On le constate, ces fenêtres sur le monde poétique, loin d’être aussi rares, éphémères que dans la scène décrite dans le Procès de Kafka par Kundera, sont au contraire fréquentes chez Walser, et constituent pour le personnage et pour le lecteur de véritables moments d’enchantement, d’évasion, de liberté. Cette irréductible liberté du héros de Walser, sa capacité perpétuelle à se soustraire de l’aliénation qui a englouti tant de personnages autour de lui (pensons, entre autres, à Kraus dans L’Institut Benjamenta), sont ce qui m’attire principalement chez Walser.
Un dernier mot pour finir sur l’écriture en tant que telle de ce présent livre. On l’aura remarqué dans les quelques passages que je viens de citer, les multiples répétitions, « maladresses » du style de Walser, constituent en fait son charme malgré la négligence qu’elle semble attester. Dans sa postface à cette traduction en français suisse, Walter Weideli a délibérément choisi de suivre les répétitions, la maladresse supposée du style de Walser.
« Traduire Walser, c’est sauter l’obstacle, quitte à se casser les dents. C’est écrire, si pénible que cela puisse être pour un esprit nourri dès l’école de Racine, de Voltaire […] : « bombé comme univers ». En trahissant le français ? Je réponds : non. Mais en optant pour la langue réelle, vivante, actuelle. Contre la langue écrite, codifiée, autorisée. Et réputée la seule correcte. Imitant l’audace (payante) de Walser, je fais donc confiance aux enfants, aux gens prétendus « simples », lorsqu’ils disent : « C’est bon comme gâteau. » Et de même, lorsque Walser, gaspillant les mots comme la langue parlée les gaspille, écrit : « Sous les arbres d’un parc ou d’un jardin public », je le suis. Comme je le suis encore lorsqu’il répète deux fois, ou même trois fois un mot dans une même phrase. Et pourquoi pas ? Pourquoi tricher, pourquoi se torturer les méninges ? En vertu de quel édit de quel maître d’école ? Et pour quel bénéfice ? » Et de poursuivre un peu plus loin, en signe de vibrant hommage à l’écriture de Walser : « Ce qui fait la richesse d’une langue, d’une écriture comme celle de Walser, ce n’est pas l’abondance des mots, mais la finesse, la rareté, la perfection de leurs combinaisons. C’est l’art de placer tel mot à tel moment, à tel endroit, dans tel entourage qui lui donnera soudain l’éclat d’un diamant. »

J’étais au début du livre un peu sceptique sur la traduction qui est en français suisse, mais au final, malgré quelques tournures de phrases un peu étranges pour un francophone français, le roman se lit très facilement. C’est même le Walser que j’ai pris le plus de plaisir à lire, peut-être en raison de ses « maladresses », répétitions, que le traducteur a scrupuleusement respecté et qui ont peut-être le mieux restitué la beauté originelle du style de Walser. L’Homme à tout faire, plus connu sous le titre Le Commis dans sa traduction chez Gallimard, fait partie des trois seuls romans que Walser a écrits, avec Les Enfants Tanner et L'Institut Benjamenta (si l’on excepte Le Brigand qui a été retrouvé parmi ses écrits microscopiques) entre 1907 et 1909, romans tous écrits dans un délai relativement bref (environ six semaines) et selon la légende, sans la moindre relecture de son auteur, ce qui en fait à la fois son charme mais aussi son « défaut » selon certains...

2 commentaires:

  1. un auteur oublié qui semble revenu au goût du jour et c'est tant mieux
    je l'ai lu il y a bien des années à une époque ou le devenir des écrivains hors normes m'intéressait beaucoup, Holderlin ou Walser pour moi c'est tout un, non par le style mais par le destin

    RépondreSupprimer
  2. En effet, on rapproche souvent le destin de Walser avec celui d'Holderlin, eux qui ont soudainement arrêté d'écrire et ont choisi de se taire durant les dernières décennies de leur vie.
    Je n'ai pas encore lu Holderlin mais j'ai son Hypérion sous le coude, que je vais très bientôt lire...

    RépondreSupprimer

Ajouter un commentaire