"Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

mardi 15 mars 2016

Les Années de pèlerinage de Wilhelm Meister, Goethe

Note : 8,5/10


Quatrième de couverture :

"En relisant mon roman, j'aurais presque pu me dire - comme à l'époque le cardinal d'Este à Arioste : "Meister Ludwig, où diable êtes-vous allé chercher... toutes ces choses étonnantes ?" Le Meister prouve dans quelle terrible solitude je l'ai conçu, moi qui aspire sans arrêt vers une représentation globale de la vie. Certes, Wilhelm est un pauvre bougre, mais les vicissitudes de la vie et ses multiples devoirs ne peuvent être démontrés qu'à travers de tels caractères et non à travers ceux déjà affirmés et établis." Goethe à Friedrich von Müller.


Je me souviens très mal des Années d’apprentissage de Wilhelm Meister, dont ce roman est la suite, mais heureusement, cette amnésie relative n’empêche pas de lire ces Années de pèlerinage qui fait au final peu écho au livre dont il est la continuation. Comme tous les écrits tardifs de Goethe, Les Années de pèlerinage est principalement un livre de sagesse pratique, qui se présente, comme son titre l’indique, comme un récit des voyages de son héros Wilhelm accompagné durant une grande partie du roman de son fils Félix. Il apparaît que Wilhelm s’est lui-même soumis à cette vie errante (un épisode, je pense, relaté à la fin du précédent roman), lors de laquelle il lui est interdit de rester en un lieu déterminé plus de trois jours ainsi que de prolonger son contact avec les personnes qu’il rencontre au-delà de cette limite de temps. Cette épreuve de pèlerinage lui a été imposé par ses proches, et accepté par lui-même, jusqu’à temps où il trouvera sa vocation, la profession qu’il souhaite exercer pour le reste de sa vie. « Pour le moment [dit Montan-Jarno à son ami Wilhelm], tu me sembles un bâton de voyageur, qui a la singulière propriété de verdir à toute place où on le pose, mais de ne pousser de racines nulle part. Achève toi-même la comparaison, et sache comprendre d’où vient que jamais forestier, jardinier, charbonnier, menuisier, ni ouvrier quelconque, ne peuvent rien faire de toi. » (p. 65)

Le voyage est vu par Goethe, et beaucoup de penseurs et philosophes (on pense notamment à Schopenhauer et Nietzsche qui partageaient les mêmes vues que le sage de Weimar), comme un moyen de formation de l’individu, de mieux connaître le monde qui l'entoure, mais aussi comme un moyen de mieux se connaître soi-même, par le contact direct avec la nature, avec la multiplication des expériences qui ne sont pas recherchées comme une finalité mais comme un moyen de connaissance. « Je voyage pour observer et méditer : j’ai vu et appris auprès de vous plus que je n’osais espérer, et je suis persuadé que, sur la route où vous me dirigez, ce que je verrai, ce que j’apprendrai, dépassera mon attente. » (p. 119)
Tel est le but et le sens je crois de ce roman, qui je pense ne plaira peut-être pas à tout le monde. Ce n’est en effet pas un roman au sens où nous l’entendons ordinairement, bien qu’un mince fil, en l’occurrence les errances du héros, relie les différentes parties du roman. Différentes parties qui sont en fait autant de digressions, où Wilhelm entend le récit d’une histoire, ou lit un livre, une lettre qu’on lui a adressé et qui contiennent parfois un récit autonome du récit principal, avec des personnages nouveaux, récits qui nous sortent de la temporalité du héros. On peut rapprocher ce procédé aux innombrables histoires que Don Quichotte entend de la bouche des personnes qu’il rencontre au cours de ses pérégrinations, en particulier à la fin de la première partie. Il semblerait notamment que Les Affinités électives étaient destinées à être une des digressions du présent roman, mais devant l’ampleur que son récit a pris, Goethe a décidé d’en faire un roman à part.

En sus de cette structure qui risque d’en déconcerter certains, il y a également le problème, si on peut l’appeler ainsi, de l’univers de Goethe, en particulier du Goethe plus âgé, sûr de sa personnalité et de sa vision du monde, qui a rompu avec la nature passionnée de ses premiers écrits. Dans ses écrits tardifs, le monde de Goethe peut sembler idéalisé, parfaitement ordonné, une sorte de havre de sagesse où chaque homme est à sa place, résolument actif, et de ce fait, ce livre pourra sembler un peu ennuyeux à beaucoup je pense par le manque de péripéties, de tourments, de souffrances qu’on s’attend ordinairement à trouver dans un roman. Ce qui ne veut pas dire que Goethe est naïf vis-à-vis de l’homme si l’on s’en tient au fait qu’il refuse de dépeindre des hommes remplis des vices les plus divers. Bien au contraire, Goethe démontre sans cesse dans ses romans, dans des passages qu’on pourrait regrouper en autant d’aphorismes, qu’il est un grand connaisseur de la nature humaine, de ses égarements, de ses aspirations, de sa potentialité.

Un thème récurrent chez Goethe, et qu’il ne cesse de répéter dans ses écrits, c’est que chaque homme a ses spécificités et que son but dans la vie est de vivre en fonction de ses propres penchants, ou pour le dire autrement, en fonction de sa propre personnalité. L’éducation a pour lui un rôle vital dans le développement, la formation d’un individu, et son but principal est de faire en sorte que chacun se développe selon les dons et la personnalité qu’il a reçus de la nature. L’homme accompli et heureux pour Goethe est un homme qui vivrait selon ses propres capacités, sa propre personnalité, du génie le plus éminent à la profession la plus humble. Voici par exemple, en tout début de roman, l’histoire d’un charpentier qui conte sa vie au héros :
« Mon père était tonnelier, et faisait lui-même tous les ouvrages qui appartiennent à cet état, ce qui fut d’un grand avantage pour lui et pour les autres. Mais je ne pus me résoudre à prendre la même profession. Je me sentais attiré irrésistiblement vers l’état de charpentier, dont j’avais vu, dès mon enfance, les outils représentés, si exactement et avec tant de détails, à côté de mon patron. Je déclarai mon désir : on n’y fit point opposition, d’autant que nos divers bâtiments nous avaient rendu souvent cette industrie nécessaire. » (p. 34)

Harmonie de l’individu avec sa profession, activité incessante et travail utile et nécessaire pour la société, voici pour Goethe les ingrédients simples d’une vie pleinement épanouie. « Se borner à un métier est le plus sage. Pour les pauvres têtes, ce sera toujours un métier ; pour les bonnes, un art, et la plus excellente, en faisant une seule chose, fera tout, ou, pour m’exprimer d’une façon moins paradoxale, dans la chose unique qu’elle sait bien faire, elle voit l’emblème de tout ce qui se fait bien. » (p. 61)
« Il me semble que, dans chaque nation, domine un sens différent, dont la satisfaction peut seule la rendre heureuse, et c’est une remarque que l’on peut faire aussi chez les divers individus. Celui qui a rempli son oreille de sons harmonieux, agréablement modulés, me saura-t-il gré, si je place devant ses yeux le plus excellent tableau ? Un ami de la peinture veut voir : il ne souffrira pas que son imagination soit émue par un poème ou un roman. Quel homme est assez doué pour être capable de jouissances diverses ? […] j’espère que vous me pardonnerez, si ma manière de voir et de penser, mon origine et ma position, ne me permettent de trouver aucun tableau plus agréable que ceux de la classe moyenne allemande, renfermée dans ses habitudes de patriarches. » (p. 124)

Goethe exalte sans cesse la particularité de chaque individu et invite chacun à se développer le plus possible selon ses propres désirs et capacités, à jouir et être heureux selon sa personnalité propre et unique. Ces idées sont un peu similaires à celles de Nietzsche, bien que Nietzsche ne partage certainement pas le regard bienveillant que Goethe portait sur son propre pays et sa population. De manière plus générale, les meilleurs écrivains et philosophes invitent chacun à suivre sa propre voie, à se développer selon leur personnalité propre et unique et non à la renier par conformisme. 
Les passages les plus célèbres du roman sont relatifs à la découverte par Wilhelm d’une Association pédagogique, qui dévoile au héros leur idéal d’éducation et de formation, un peu comme l’ont fait Platon dans La République ou Jean-Jacques Rousseau dans son Émile. Dans ces passages sont exposés les vues de Goethe sur l’éducation et la formation  :

« La vie, l’action, l’art, enfin, doit toujours être précédé par le métier, qui ne s’apprend que dans la spécialité. Bien savoir et bien faire une seule chose procure un plus haut développement que d’en faire à demi une centaine. Dans l’établissement auquel je vous adresse, on a séparé tous les objets d’activité. Les élèves sont éprouvés à chaque pas, par là on reconnaît leurs tendances naturelles, bien que leurs désirs inconstants les poussent tantôt d’un côté tantôt d’un autre. Des hommes sages veillent à ce que l’enfant trouve sous sa main ce qui lui convient ; ils abrègent les détours par lesquels l’homme ne se laisse que trop volontiers écarter de sa destination. » (p. 210)

« Chez nous, le chant est le premier degré de la culture morale ; tout le reste s’y attache et en est facilité. La plus simple jouissance, comme le plus simple enseignement, sont animés et inculqués chez nous par le chant ; même ce que nous enseignons de religion et de morale, nous le communiquons par la voie du chant. […] nous avons choisi la musique, entre toutes choses, pour le principe de l’éducation, car elle mène à tout le reste par des chemins faciles. » (p. 217)

« La nature a donné à chacun tout ce qui lui est nécessaire pour le présent et l’avenir : développer ces facultés est notre devoir. Souvent elles se développent mieux par elles-mêmes : mais il est un sentiment que l’homme n’apporte pas en venant au monde, et, néanmoins, c’est celui qui est essentiel pour que l’homme soit hommes à tous égards. […] Le respect.  Vous avez vu trois sortes de gestes, et nous enseignons trois sortes de respect, qui doivent être réunies et former un ensemble pour atteindre à leur effet suprême. La première est le respect pour ce qui est au-dessus de nous. […] La deuxième est le respect de ce qui est placé au-dessous de nous. Les mains jointes et comme liées derrière le dos, les yeux baissés et souriants, disent que l’on doit jeter sur la terre un regard serein. La terre fournit la nourriture ; elle procure des jouissances infinies, mais aussi d’immenses douleurs. […] Cette deuxième leçon [assimilée], nous l’exhortons alors à prendre du courage, à se former vers ses camarades et à s’unir avec eux. Alors il se tient debout, ferme et hardi, non pas en s’isolant avec égoïsme : c’est seulement en société avec ses égaux qu’il fait face au monde. » (p. 221-222)

On remarquera que les visions sur l’éducation de Goethe ont plusieurs traits communs avec celles de Platon et de Rousseau. Avec le philosophe grec, Goethe partage le point de vue de la musique comme permettant une meilleure harmonie de l’âme qui facilite l’apprentissage. Il partage également avec son homologue grec un certain mépris pour les œuvres d’art exaltées, qui excitent les passions au lieu d’apaiser, et on peut interpréter le passage qui va suivre comme une réponse de Goethe aux objections de manque de passion, de souffrances que l’on pourrait faire au présent roman :
« Si nous voulons passer une vie sage et tranquille, ce qui est au fond le désir et la pensée de chacun, qu’avons-nous à faire de ces compositions exaltées, qui nous excitent capricieusement, sans nous donner rien ; qui nous agitent et finissent par nous abandonner à nous-mêmes ? Je trouve infiniment plus agréable, ne pouvant consentir à me passer de poésie, celle qui me transporte dans de riantes contrées, où je crois me reconnaître ; qui me rend sensible au mérite réel de la simplicité rustique ; me conduit, à travers les bocages, à la forêt, puis insensiblement, sur une hauteur, en vue d’un lac, sur les rives duquel s’élèvent de fertiles collines, des cimes couronnées de forêts, enfin les montagnes bleues, qui achèvent un admirable tableau. Si l’on m’offre ces peintures en vers harmonieux, […] je remercie le poète, qui développe dans mon imagination une scène dont je puis jouir plus doucement que si je l’avais devant mes yeux, après une marche fatigante et peut-être au milieu d’autres circonstances défavorables. » (p. 268)

À plusieurs reprises, Goethe poursuit cette démarche où il invite son lecteur à fuir les tourments, les souffrances, pour rechercher la tranquillité de l’esprit. Wilhelm repense ainsi à ses années de théâtre comme des années de tourmente et de souffrances dont il est heureux d’avoir été délivré.
« Wilhelm baissa les yeux, en poussant un profond soupir, car tout ce qu’il avait éprouvé de plaisirs et de souffrances auprès de la scène et sur la scène lui revint soudain à la mémoire ; il bénit les hommes pieux qui avaient su épargner ces tourments à leurs élèves, et, par principe et par conviction, avaient éloigné ces périls du milieu d’eux. » (p. 357)

Et son ami Jarno-Montan, de prononcer ces mots à Wilhelm, en forme de résumé de la philosophie de Goethe :
«  Je te vois depuis longtemps occupé de choses qui concernent et qui regardent l’esprit, le cœur, le sentiment, et tout ce qu’on qualifie de la sorte : quels avantages en as-tu retirés pour toi et pour les autres ? Des souffrances morales, dans lesquelles nous sommes plongés par le malheur ou par nos propres fautes. Pour les guérir, l’esprit ne peut rien, la raison peu de chose, le temps beaucoup, et tout enfin, une activité décidée. Par elle chacun agit avec lui-même et sur lui-même ; tu l’as éprouvé sur toi, tu l’as éprouvé sur les autres. » (p. 388)


                Les Années de pèlerinage est un livre je pense qui plaira à peu de monde. Il faut vraiment être un grand admirateur de Goethe pour l’apprécier. Cela ne m’étonne d’ailleurs pas que le livre est difficile à trouver. Le caractère très peu grand public du roman, qui ressemble davantage à un ouvrage de philosophie que de littérature (bien que Goethe fasse comme à l’accoutumée dans ce « roman » preuve d’un sens du détail artistique et d’un talent d’écrivain indiscutable) explique sans doute les rares éditions que ce livre a eu droit jusqu’à présent, sans parler de la traduction qui est très ancienne et apparaît à quelques endroits désuète et maladroite (sans gêner vraiment la lecture tant le style de Goethe est limpide, d'une clarté de pensée exemplaires).

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