" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
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"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

vendredi 19 février 2016

L'Origine, Thomas Bernhard

Note : 8/10


Quatrième de couverture :

Salzbourg, c'est la beauté, l'art, la culture. C'est aussi une ville au climat pourri, peuplée de bourgeois bornés, mesquins, matérialistes, hypocrites. une ville haïe de l'auteur qui y est né, qui ne peut jamais y retourner sans se sentir de nouveau accablé par l'atmosphère qui s'en dégage. où tout être sensible se sent condamné à tous les abandons et parfois au suicide. C'est l'idée du suicide qui obsédait le collégien lorsque dans le cagibi à chaussures de l'internat où l'avait placé son grand-père, il étudiait le violon. Internat dirigé par un nazi. selon des méthodes éprouvées. guère différentes de celles des bons catholiques qui le remplacèrent après la défaite. Entre-temps il y a eu la guerre et les bombardements avec leurs visions d'horreurs. Premier volume autobiographique de Thomas Bernhard, L'Origine nous plonge dans l'enfer quotidien de l'internat dans lequel il a passé son adolescence. D'abord tenu par les nazis, il est reconverti en établissement catholique, après la chute du III Reich. mais les méthodes restent les mêmes... Un surprenant roman d'éducation écrit dans une langue admirable.

(Les références de page renvoient aux Récits 1971-1982, Quarto Gallimard)


« Moi-même, j'éclate parfois de rire, je pense : oui, ça, c'est vraiment drôle. Mais il arrive aussi que les gens trouvent, alors que moi j'éclate de rire ­ même en écrivant, ou en corrigeant les épreuves, j'éclate de rire !, qu'ils trouvent qu'il n'y a absolument pas de quoi rire […] En fait, j'ai toujours donné de quoi rire. Mais je ne sais pas, les gens n'ont pas d'humour, ou quoi ? Moi, cela m'a toujours fait rire, et aujourd'hui encore : quand les choses me semblent insipides ou qu'il y a une période tragique, j'ouvre un de mes livres, et c'est encore ce qui me fait le plus rire. Mais peut-être ne comprenez-vous pas qu'il en soit ainsi ? »

Bien que les thèmes que traitent constamment Bernhard dans ses romans n'aient à l’évidence rien de comiques, son style singulier, tout en imprécations, exagérations, répétitions, me fait parfois sourire voire rire (mais d’un rire très noir, comme pour les écrits de Kafka ou de Beckett par exemple) tant Bernhard va loin dans ses tirades contre son pays natal (l’Autriche), la ville où il a fait ses études secondaires (Salzbourg), la société autrichienne en général, et surtout dans ce roman, le système éducatif par lequel il est passé et a connu des souffrances terribles qui l’ont marqué à vie.

Les premières pages de L’Origine sont un modèle du genre dans le plus pur style de son auteur :

« La ville est peuplée de deux catégories de gens : les faiseurs d’affaires et leurs victimes. Pour celui qui y fait ses études, elle n’est très souvent vivable que de façon douloureuse, mortellement sournoise et qui, avec le temps, perturbe, dérange, disloque, détruit toute nature. [Le] climat préalpin produit sans cesse avec une incroyable brutalité ces habitants irritants, énervants, qui vous ruinent la santé, vous humilient, vous outragent. Ils n’ont pas d’autres dons qu’une grande bassesse, une grande abjection. Tout cela réuni engendre sans cesse ces Salzbourgeois de naissance ou venus d’ailleurs qui […] ne suivent que leurs égoïsmes bornés, leurs absurdités, leurs stupidités, leur dureté en affaires et leurs humeurs noires. Ils constituent une source de revenus inépuisables pour tous les médecins ou entrepreneurs de pompes funèbres possibles ou impossibles. […] cette ville a toujours été pour lui la ville qui l’a blessé, qui s’est même uniquement ingéniée à maltraiter son esprit et son âme, l’a sanctionné, puni sans relâche pour des délits et des crimes qu’il n’a pas commis, qui a étouffé en lui tout sentiment, toute sensibilité. Elle n’a pas été la ville qui favorise ses dons créateurs. En ce temps dont il est ici question, le temps de ses études et des sensations qu’il a eues alors, en ce temps d’études qui a sans doute été le temps le plus épouvantable qu’il ait connu, il a dû payer un prix élevé pour le reste de sa vie, vraisemblablement le maximum. »

Bernhard annonce dès les premières pages qu’il va s’en prendre au système éducatif de son pays, qui lui a fait vivre un véritable cauchemar durant son enfance et adolescence. Il a connu deux méthodes d’enseignement tout aussi oppressantes et qui ne se distinguent que par leur nom : l’un national-socialiste dirigé par Grünkranz et l’autre catholique mené par l’oncle Franz. Grünkranz et oncle Franz sont par ailleurs les titres des deux chapitres constitutifs du roman, et Bernhard va s’attacher à démontrer qu’il s’agit en fait des deux faces d’une même pièce, leur différence résidant uniquement dans le changement de nom, leurs méthodes convergeant par ailleurs en bien des points, notamment dans leur projet commun, c’est-à-dire pour Bernhard « le meurtre de son esprit ». Bernhard va s’en donner à cœur joie pour déverser sa rancœur envers l’éducation qui lui a été infligée durant ses jeunes années, et dans sa fureur, il n’épargnera presque personne :

« Peu importe avec quels moyens et méthodes d’éducation les nouveaux êtres humains sont éduqués, dès les premiers jours et les premières semaines et les premiers mois et les premières années de leur vie, ils sont ruinés par l’éducation de leurs éducateurs qui ne sont toujours et ne peuvent jamais être que de soi-disant éducateurs, avec toute leur ignorance, leur bassesse et leur manque de discernement […]. Il n’existe absolument pas de parents, il n’existe que des criminels en tant que procréateurs de nouveaux êtres humains, des procréateurs qui agissent avec toute leur absurdité et leur stupidité contre ces nouveaux êtres humains procréés par eux. Ils sont soutenus dans cette pratique criminelle par les gouvernements qui n’ont pas d’intérêt pour l’être humain éclairé, donc effectivement conforme à son époque, parce que celui-ci va à l'encontre de leurs desseins. C’est ainsi que des millions et des milliards de débiles mentaux produiront vraisemblablement durant des décennies et peut-être encore des siècles des millions et des milliards de débiles mentaux. Durant ces trois premières années le nouvel être humain est façonné par ses procréateurs ou leurs représentants pour devenir ce qu’il devra être sa vie entière, qu’il ne pourra pas changer, changer par rien : une nature malheureuse sous forme d’un être humain totalement malheureux […] Depuis l’instant de sa naissance le nouveau-né est livré à des procréateurs abêtis et non éclairés, ses parents. Dès le premier instant, il est façonné par ces procréateurs abêtis et non éclairés, ses parents, pour devenir un être humain tout aussi abêti et non éclairé. Ce processus monstrueux et incroyable est devenu une habitude dans les siècles et les millénaires de la société humaine, cette société s’est habituée à cette habitude, elle ne pense nullement à y renoncer. Au contraire cette habitude s’intensifie de plus en plus, elle est parvenue à son apogée en notre temps car en aucun temps on n’a fait des êtres humains et des millions et des milliards d’êtres humains – la population mondiale – avec moins de scrupules, plus de bassesse, d’infamie et de cynisme qu’en notre temps. […] Même au risque d’être pris pour fous, nous ne devons pas avoir peur de dire nettement que nos procréateurs, nos parents, ont commis le crime de procréation en tant que crime prémédité de faire le malheur du monde entier qui devient de plus en plus malheureux. De concert avec tous les autres, ils ont commis le crime de faire le malheur du monde entier qui devient de plus en plus malheureux, exactement comme l’ont fait leurs ancêtres et ainsi de suite. » (p. 89-91)

Bernhard commence son récit alors qu’il a treize ans et entre dans un internat de la Schrannengasse dans « un dortoir qui pue les vieux murs humides, la vieille literie élimée et l’odeur des jeunes pensionnaires mal lavés. […] L’internat est pour le nouvel arrivant un cachot conçu avec raffinement contre lui, donc contre toute son existence, construit d’une manière infâme contre son esprit […] où seules sont autorisées l’obéissance absolue, donc la subordination absolue des pensionnaires, donc des faibles, à l’autorité des forts […]. L’internat-cachot signifie de plus en plus une aggravation de peine et finalement une absence totale de perspective et d’espoir. Que ceux qui l’aimaient, comme il l’a toujours cru, l’ont jeté en pleine conscience, dans ce cachot construit par l’État, il ne le comprend pas, ce qui l’occupe en premier lieu, dès les premiers jours, c’est naturellement l’idée de suicide. Étouffer la vie ou l’existence pour ne plus être forcé de les vivre et d’exister, mettre fin à cette misère et cette détresse complètes […], cela lui paraît la seule chose à faire mais il ne la fait pas. » (p. 50-51)

Bernhard ne cessera de dire sa haine envers toute institution éducative, qu’il ne voit que comme une institution étouffant toute individualité, tout esprit créateur, qui ne sont que des machines à conformisme, visant délibérément à abêtir la population  et nullement à l’éclairer. Que ce soit le système nazi ou catholique, le but poursuivi est le même, ainsi que les méthodes : la soumission de l’individu au moyen de la brutalité, de la violence. Il met dans le même sac l’enseignement nazi et catholique : «  Au fond, il n’y a absolument eu à l’internat aucune différence entre le système national-socialiste et le système catholique, tout a seulement été recouvert d’une autre couche de peintre et tout a seulement reçu d’autres dénominations, les effets et les conséquences ont été les mêmes. » Allant encore plus loin, dans une formule provocatrice, Bernhard décrit l’atmosphère étouffante de la ville où il a fait ses études comme une « atmosphère catholico-nationale-socialiste. Partout où nous portons les regards, nous ne voyons ici rien d’autre que le catholicisme ou le national-socialisme, dans presque tout ce qu’il y a dans cette ville et cette région nous voyons cet état des choses catholico-national-socialiste, un état de choses homicide, dérangeant, pourrissant, tuant l’esprit. […] L’esprit de cette ville est donc d’un bout à l’autre de l’année un anti-esprit catholico-national-socialiste et tout le reste est mensonge. » (p. 101)

Si Bernhard a tenu durant cette période qui fût la plus sombre de sa vie, c’est en partie grâce à la pratique du violon (avec lequel il entretient une relation d’amour-haine puisqu’il abhorrait les leçons qu’on lui donnait mais aimait en jouer à son aise) mais surtout grâce à son grand-père : « Mes plus beaux souvenirs sont ces promenades avec mon grand-père, des marches de plusieurs heures dans la nature, et les observations faites au cours de ces marches, observations qu’il a su peu à peu développer chez moi en un art de l’observation. Attentif à tout ce que mon grand-père me faisait remarquer, à toutes les relations qu’il me faisait voir, je peux considérer ce temps avec mon grand-père comme la seule école utile et décisive pour ma vie entière car ce fut lui et nul autre qui m’a enseigné la vie et m’a familiarisé avec la vie en m’ayant au tout début familiarisé avec la nature. Toutes mes connaissances doivent être ramenées à cet homme, décisif en tout pour ma vie et mon existence qui lui-même est passé par l’école de Montaigne comme moi je suis passé par son école. » (p. 110)

                L’Origine, premier livre d’un cycle de cinq romans autobiographiques, revient avec obsession sur la ville où il a connu ses premières souffrances, ses premières humiliations, qui l’ont presque anéanti selon lui. « Cette ville et moi nous formons une relation de toute la vie, une relation inséparable bien que terrible. Car effectivement tout en moi est en relation avec cette ville et ce paysage et tout doit être ramené à eux, quoi que je fasse et que je pense. La conscience de ce fait devient pour moi de plus en plus forte, un jour elle deviendra pour moi tellement forte que ce fait en tant que conscience me fera périr. Car tout en moi est esclave de cette ville, mon origine. » (p. 77)
Bernhard tirera de ses souvenirs de jeunesse, lors des bombardements qu’ont subis l’Autriche puis lors de son expérience au lycée, le fondement de sa vision de la condition humaine et le nihilisme qui caractérise toute son œuvre. Voici pour finir ces passages dans le texte :

« Longtemps nous restâmes, condamnés à l’inaction, devant l’immense monceau de décombres fumants, sous lesquels, disait-on, beaucoup d’êtres humains, vraisemblablement déjà morts, étaient ensevelis. Nous regardâmes le monceau de décombres et ceux qui y cherchaient désespérément des êtres humains. À cet instant j’ai vu toute l’impuissance de ceux qui soudain étaient entrés sans transition dans la guerre, j’ai vu l’homme complètement abandonné et humilié qui, avec la soudaineté de l’éclair, prend conscience de son impuissance et de l’absurdité de sa condition. » (p. 63)

« Des heures entières, complètement soumis à la fascination de ce qu’on appelle la guerre totale, [… j’ai parcouru la ville en tous sens assis n’importe où, sur un tas de gravats ou sur le rebord d’un mur d’où je pouvais jeter un large coup d’œil sur les destructions et sur les gens qui n’arrivaient plus à venir à bout de ces destructions, un coup d’œil plongeant dans le désespoir des hommes, l’abaissement, l’anéantissement des hommes. Pour toute ma vie, en observant en ce temps-là la détresse humaine qui fut, dans cette ville aussi, effrayante et pitoyable au suprême degré, ce que personne ne sait plus ou ne veut plus savoir, j’ai appris et aperçu par l’expérience que j’ai faite comme la vie et l’existence en général sont terribles, comme elles ont peu de valeur et, d’une façon générale, comme elles n’en ont aucune dans la guerre. » (p. 86)

« Là où il y a des êtres humains, on fait toujours de l’un d’eux un objet de dérision et une source inépuisable de rires moqueurs, que ces rires soient bruyants ou légers, qu’ils soient les plus sournois, donc les plus silencieux. La société en tant que communauté n’a point de cesse jusqu’à ce que l’un parmi beaucoup ou parmi un petit nombre soit choisi comme victime et à partir de ce moment devienne toujours, à toute occasion, celui que le doigt de chacun désigne et transperce. La communauté en tant que société trouve toujours le plus faible et l’expose sans scrupule à ses rires et à la torture toujours nouvelle, de plus en plus terrible, de ses moqueries et de ses sarcasmes. […] Là où il y a trois êtres humains, il y en a déjà un qui est toujours objet de sarcasmes et de moqueries et une communauté plus importante en  tant que société ne saurait absolument exister sans une pareille victime ou plusieurs d’entre elles. […] Les siècles n’y ont pas changé la moindre chose, au contraire les méthodes se sont affinées et devenues ainsi encore plus effrayantes, plus infâmes, la morale est un mensonge. » (p. 120-121)

4 commentaires:

  1. Ton texte fait envie. Pour découvrir Bernhard, que je n'ai jamais lu, par quel livre me conseillerais-tu de commencer ? Celui-ci ?

    Strum

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  2. Je ne suis pas un grand spécialiste de Bernhard (Jimmy l’est beaucoup plus que moi), mais oui L’Origine me paraît une excellente introduction à cet auteur. Il est vraiment caractéristique de son style et des thèmes qu’il développe dans le reste de son œuvre (d’après le peu que j’ai lu jusqu’ici).
    Le recueil de 4 nouvelles de Goethe se mheurt est aussi un bon point de départ, bien que je conseillerais moins la nouvelle-éponyme ainsi que son roman le Naufragé car je pense que Bernhard donne vraiment le meilleur de lui-même quand ses récits ont un aspect plus ou moins autobiographique.

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  3. Merci pour ta réponse K. As-tu lu Perturbation ou Correction ? Je m'étais figuré que ce serait peut-être bien de commencer par un de ces deux là. Sinon, j'ai regardé tes bilans 2014 et 2015 qui sont très fournis : j'ai bien peur de lire moins vite que toi (ou d'avoir moins de temps pour lire) du coup, j'essaie de ne pas me tromper quand je commence un nouvel auteur.

    Strum

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  4. Non je n'ai pas lu les romans que tu cites, je ne saurais te conseiller là-dessus. Peut-être peux-tu commencer par acheter le volume Récits 1971-1982 en Quarto Gallimard si tu veux te lancer dans du Bernhard. Il contient notamment L'Origine et 4 autres romans autobiographiques qui se suivent chronologiquement si je me souviens bien.

    Oui, pour les bilans, c'est simplement parce que je regarde beaucoup beaucoup moins de films dorénavant. Du coup, j'ai davantage de temps pour la lecture :)

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