" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

mercredi 20 janvier 2016

Robinson Crusoé, Daniel Defoe

Note : 8,5/10

Quatrième de couverture :

« A dix ans, on ne lit pas les livres, on les vit. Les aventures de Robinson Crusoe ont nourri beaucoup de rêves de mon enfance. Les ayant plusieurs fois relues au cours d'une longue vie, je leur ai découvert sans cesse de nouvelles grâces : une leçon de morale, une leçon de choses, une leçon sur le si fragile destin de l'homme seul... » Michel Déon, de l'Académie française
Robinson Crusoé, sans doute le plus célèbre des roman de langue anglaise, fut un énorme succès en Angleterre dès sa parution en 1719, puis en France à la fin du siècle, grâce à J.-J. Rousseau qui y voyait « le plus heureux traité d'éducation naturelle ».
Probablement inspirée de la mésaventure réelle du marin Alexander Selkirk, abandonné par son capitaine sur une île déserte du Pacifique, l'histoire de Robinson est présentée par Defoe comme un récit véridique, dont le caractère réaliste et concret demeure toujours aussi convaincant trois siècles plus tard.
Mais l'influence considérable de ce classique du livre d'aventures tient aussi à la dimension philosophique et morale de l'épreuve qu'affronte son héros solitaire et vaillant que Malraux compara à Don Quichotte et à l'Idiot.
La nouvelle traduction de Françoise du Sorbier restitue toute la fraîcheur, la vitalité, la puissance du texte original. Elle nous permet de redécouvrir avec bonheur la voix de Robinson, héros ordinaire qui raconte avec des mots simples son extraordinaire histoire.


Si je n’avais pas lu jusqu’à ce jour Robinson Crusoé, c’est surtout en raison de l’ancienneté et de la supposée préciosité de la traduction qu’en a faite Pétrus Borel en 1836 et qui, malgré son âge, est celle la plus souvent éditée en librairie. Il est toujours étonnant de voir certaines livres classiques ne pas avoir droit à une nouvelle traduction (ou alors très tardivement comme c’est le cas pour le présent roman), sachant que la pertinence d’une traduction, d’un commun accord et sauf rares exceptions, est d’environ cinquante ans. Voici ce qu’en dit la traductrice Françoise du Sorbier dans cette présente édition :

« Elle [la traduction de Borel] se lit assez bien, mais contrairement à ce que dit Francis Ledoux dans la préface à l’édition de la Pléiade, elle est loin d’être « fort exacte ». Certes, Borel ne saute ni phrase ni paragraphe, contrairement à ses prédécesseurs, mais la comparaison avec l’original révèle de nombreux contresens qui finissent par obscurcir le récit. De plus, le lecteur familier du texte anglais ne reconnaît ni le ton, ni le rythme de Defoe, dont le roman a été réécrit dans le style de Borel. Il y a un goût pour la préciosité, le mot rare, l’afféterie qui tranche avec la simplicité de l’original. […] On ne retrouve pas chez Borel le style sec, nerveux de Defoe, ni surtout ce rythme haletant, cette urgence qui saisit le lecteur et l’emporte toujours plus loin dans une action et une réflexion fiévreuses. On est encore avec Borel dans un rapport au texte où le traducteur part du principe qu’il sert l’original en l’accommodant au goût français, puisque celui-ci, pense-t-il, est supérieur à tous les autres. […] Mon souci a été de restituer le texte dans sa fraîcheur d’origine, sa vitalité, sa puissance, en souhaitant que le lecteur moderne le lise avec autant d’avidité et de facilité que celui auquel Defoe s’adressait dans sa préface. »

Et il est vrai que la nouvelle traduction du célèbre livre de Daniel Defoe est à mon avis une vraie réussite en termes de confort et de plaisir de lecture ! Mis à part les termes techniques concernant la navigation et les différentes activités que Robinson est amené à exercer dans son île (entre autres boulanger, charpentier, potier etc.), le roman se lit avec l’avidité et la facilité dont Françoise du Sorbier parle dans la postface. L’histoire nous est contée d’un bloc, sans division en chapitres, et ce « mouvement » qui anime les aventures du héros rend la lecture haletante et très aisée. Le vocabulaire employé par Defoe est simple et précis, le récit supposément raconté par Robinson lui-même, ses multiples interpellations au lecteur, renforcent notre immersion et notre attachement au héros infortuné.
Un héros qui souffre d’une perception erronée dans l’imaginaire commun (allant parfois jusqu’à l’idéalisation de l’état de nature pour son côté aventureux malgré le caractère difficile de la survie), conséquence probable du fait que sa figure et ses mésaventures soient si connues (le héros solitaire échoué sur une île déserte et devant survivre seul en environnement hostile) bien que le livre en tant que tel soit peu lu ou alors abordé à travers une édition abrégée et destinée à la jeunesse.

Abordons dorénavant le livre en lui-même et la nature bien plus complexe (et bien différente des clichés) du héros qu’est Robinson Crusoé. Au début de l’histoire, il est un jeune homme qui n’en fait qu’à sa tête, qui ne rêve que de voyages et d’aventures et répugne à suivre la voie toute tracée par son père pour sa vie future. Le Robinson âgé qui écrit le récit, par le recul de son expérience, revient avec un ton navré sur les égarements et la sottise de la vie qu’il menât dans sa jeunesse et son incapacité à se refréner et à maîtriser ses impulsions, ses désirs d’ailleurs. Faisant fi des conseils et des avertissements prophétiques de son père, le jeune Robinson s’enfuit à dix-huit ans du foyer familial pour partir en mer. Malgré de premières mésaventures qui agissent comme autant de présages de son malheur final, Robinson, bien que tenté parfois de rentrer chez lui, n’en fait rien pour des raisons puériles mais communes aux gens de son âge.
« À l’idée de rentrer chez moi, la honte étouffait les bonnes inclinations qui me venaient à l’esprit. Je me dis en premier lieu que je serais la risée des voisins, et rougirais d’apparaître non seulement devant mon père et ma mère, mais aussi devant tous les autres. À ce propos, j’ai souvent remarqué à quel point le tempérament ordinaire des hommes, surtout des jeunes gens, est irréfléchi, absurde, et incompatible avec la raison qui devrait les guider en pareilles circonstances : ainsi, ils n’ont pas honte de pécher, mais rougissent de se repentir ; ils n’ont pas honte de l’action qui devrait à juste titre les faire passer pour des insensés, mais rougissent d’admettre leur erreur, ce qui seul pourrait faire d’eux des hommes sages et estimés. […] J’éprouvais toujours une répugnance invincible à rentrer à la maison et, à mesure que mon séjour se prolongeait, le souvenir de la détresse où j’avais été s’effaça [Robinson échappe de peu à la mort lors d’un naufrage à la rade Yarmouth lors de son tout premier voyage maritime] et, avec lui, mes velléités de retour, si bien que finalement elles disparurent de mes pensées et je cherchai à m’embarquer. 
Cette influence maligne qui m’avait d’abord arraché à la maison paternelle m’avait ensuite inspiré l’idée aussi folle qu’irréfléchie de chercher à établir ma fortune, et avait gravé si profondément ces notions dans mon esprit que j’étais sourd à tous les conseils, ainsi qu’aux prières et aux ordres de mon père…» (p. 33)

Robinson traversera de semblables épreuves où il est plongé dans le désespoir, croyant l’heure de sa mort venue, s’en sortira in extremis, croira en tirer les leçons pour l’avenir, mais finira par oublier les bonnes résolutions qu’il s’était promises. Ce schéma se répétera à de nombreuses reprises, et même au début de son séjour sur l’île où il passera en tout vingt-sept années. Si Robinson va au-devant des malheurs que lui a prédits son père, c’est parce qu’il ne parvient pas à se contenter de son présent sort, qu’il voit toujours les choses de manière négative sans comprendre que tout le problème réside dans sa manière de voir les choses, un constat récurrent fait par de nombreux philosophes selon lesquels notre malheur vient souvent de la manière dont nous percevons les choses, la réalité.
Alors installé en tant que planteur au Brésil et alors que ses affaires se présentent sous un jour prometteur, Robinson est repris par son envie de voir ailleurs, à vouloir toujours plus et le plus rapidement possible.

« Je commençais à voir mes affaires et ma richesse s’accroître et à avoir la tête pleine de projets et d’entreprises dépassant ma portée, ce qui mène souvent à leur perte les cervelles les plus habiles en affaires.
   Si j’étais resté dans l’état où je me trouvais alors, j’aurais pu espérer récolter tous les avantages pour lesquels mon père m’avait si instamment recommandé une vie tranquille et retirée, avantages dont il me disait à si juste titre qu’ils étaient fort nombreux dans la condition moyenne. Mais d’autres choses m’attendaient, et je devais être l’artisan obstiné de mes propres malheurs, et surtout aggraver ma faute et redoubler les reproches que, dans mes chagrins à venir, j’aurais tout loisir de me faire. Ces folies étaient le fruit de ma passion effrénée et obstinée à courir le monde, à laquelle je m’abandonnais, alors même qu’à l’évidence je pouvais ménager mes intérêts en cherchant par des voies simples et honnêtes à m’acquitter de mes devoirs et à accepter les buts et le genre de vie que me proposaient ensemble la nature et la Providence.
   J’étais aussi incapable de me satisfaire de mon lot qu’au moment où j’avais quitté une première fois la maison de mes parents. Je brûlais de tourner le dos à un avenir de richesse et de prospérité sur ma nouvelle plantation afin de céder au désir téméraire et immodéré de m’élever plus vite que ne le permettait la nature des choses. Je me précipitai ainsi derechef dans l’abîme du malheur le plus profond où l’homme peut tomber sans perdre la vie et la santé. » (p. 62)

                C’est à vingt-sept ans, le 1er septembre 1659 (Robinson est né en 1632), que Robinson échoue sur une île que l’on suppose située dans la mer des Caraïbes. Durant ses premiers mois sur l’île, il se lamente sur son sort, qu’il juge le pire de tous (Robinson remarque un peu plus loin que chaque homme pense qu’il a hérité du pire sort possible sur Terre).
« Ma situation m’apparaissait sous un jour lugubre : j’avais échoué sur cette île après avoir dérivé […] J’avais toutes les raisons de penser que le Ciel m’avait condamné à passer la fin de mes jours dans ce lieu funeste, et de cette manière funeste. Ces réflexions m’arrachaient des larmes, qui ruisselaient en abondance sur mon visage, et je me demandais parfois pourquoi la Providence pouvait ainsi ruiner complètement ses créatures, les rendre si absolument malheureuses, les abandonner sans aucun recours, si entièrement démunies qu’il semblait absurde d’être reconnaissant d’une pareille existence. » (p. 91-2)

Mais un autre jour, Robinson voit les choses de manière inverse et s’interroge en fait sur la chance qu’il a d’être en vie mais surtout d’avoir pu extraire du navire sur lequel il était à bord tous les outils et commodités qui vont très grandement facilité son existence sur l’île. On est bien loin du mythe de l’homme retournant à l’état complet de nature, puisque Robinson se promène quotidiennement (lorsque les pluies ne l’en empêchent pas) avec son fusil, ses pistolets et son sabre. De plus, « sa citadelle » comme il appelle affectueusement sa résidence principale sur l’île, et la grotte qu’il y a aménagée, « ressemblait fort à un magasin général d’objets utiles, en si bon ordre que j’avais tout sous la main, et grand plaisir à voir toutes mes provisions si bien rangées, et surtout à me trouver à la tête d’une réserve aussi considérable » (p. 100). En sus des armes mentionnées ci-dessus, Robinson aura également la chance de découvrir par mégarde qu’il dispose de grains d’orge et de riz dont il pourra faire des récoltes régulières pour assurer sa subsistance.
Mais revenons aux pensées du héros méditant sur sa condition et qui prend progressivement conscience de la chance dont il dispose malgré l’infortune dans laquelle il est tombé, et qu’il verra avec le recul comme un juste châtiment divin pour ses erreurs passées.
« Oui, tu te trouves dans une situation misérable, c’est vrai, mais n’oublie pas ceci : Où sont les autres ? N’étiez-vous pas onze dans la chaloupe ? Où sont les dix autres ? Pourquoi n’est-ce pas eux qui ont été sauvés et toi noyé ? […] Vaut-il mieux être ici ou là-bas (alors, je désignai la mer) ? Il ne faut jamais considérer les maux sans tenir compte des avantages qu’ils engendrent comme des désagréments qui les accompagnent. […] Quel eût été mon sort si j’avais dû vivre […] sans les choses nécessaires pour survivre […] ? En particulier, dis-je à haute voix (me parlant à moi-même), qu’aurais-je fait sans armes, sans munitions, sans aucun outil pour travailler et fabriquer des objets, sans habits, sans lit, sans tente ni aucune espèce d’abri ? » (p. 92)

Un peu plus loin, Robinson dresse une petite liste où il inscrit les côtés positifs de ce qui apparaît de prime abord comme une calamité. Il en vient à la conclusion « qu’il n’est point dans le monde condition si misérable où il n’y ait quelque aspect, positif ou négatif, dont on doive s’estimer heureux. » (p. 97)
Son long séjour solitaire permettra à Robinson de méditer sur lui-même et sur ses erreurs de jeunesse, dont il se rend progressivement compte de leur folie. C’est surtout par la lecture de la Bible et sa foi en Dieu, auquel il rend grâce régulièrement pour son sort qu’il considère désormais heureux et la conséquence du dessein divin, que Robinson s’assagira et réalisera l’irresponsabilité et l'immoralité de son comportement passé.
« C’est alors que je commençai à comprendre réellement que je menais à présent une vie infiniment plus heureuse, malgré tous ses désagréments, que la vie criminelle, dépravée et abominable qui avait été la mienne par le passé. Mes chagrins et mes joies avaient changé, mes désirs eux-mêmes s’étaient modifiées ; mes affections n’avaient plus les mêmes objets et je me délectais de choses toutes différentes de celles qui me charmaient quand j’étais arrivé, pour ne pas dire pendant ces deux dernières années. » (p. 155)
« avec le concours de l’étude constante de la parole de Dieu, sa mise en application et l’aide de sa grâce, j’avais acquis une connaissance tout autre que celle que j’avais auparavant. […] j’étais ici à l’écart de la perversité du monde. Je n’avais ni la convoitise de la chair, ni celle des yeux, ni l’orgueil des biens [1er épître de saint Jean, 2.16). Je ne désirais rien car je possédais déjà tout ce dont je pouvais profiter […] J’aurais pu engranger de pleines cargaisons de blé, mais je n’en avais pas l’usage, c’est pourquoi je ne faisais pousser que ce qu’il me fallait. […] seul ce dont je pouvais faire usage avait de la valeur pour moi. J’avais de quoi manger et subvenir à mes besoins, que m’importait le superflu ? […]
   En un mot, la nature des choses et l’expérience me dictèrent après de justes réflexions que toutes les bonnes choses ici-bas ne valent pour nous que dans la mesure où elles nous sont utiles ? » (p. 174-5)
« Ainsi, nous n'évaluons jamais les avantages de notre état tant que l'expérience de l'état inverse ne nous les a pas illustrés, et nous ne savons apprécier ce dont nous jouissons que lorsque nous en sommes privés. » (p. 188)
« Et mes réflexions m'amenèrent à la conclusion qu'il y aurait fort peu de grincements de dents parmi les hommes de toutes conditions, s'ils voulaient bien comparer leur situation à celle de plus malheureux qu'eux, afin de rendre grâce, plutôt que de toujours se comparer à des gens plus fortunés, alimentant ainsi leurs plaintes et murmures. » (p. 221-2)
« J'en tirais une nouvelle fois cette leçon que la Providence ne nous plonge jamais ici-bas dans un état si misérable ni une infortune si grande que nous n'y trouvions pas un motif de rendre grâce, et ne voyions au-dessous de nous d'autres situations bien pires que la nôtre. » (p. 245)

Parmi les « désagréments » dont Robinson vient de faire mention vient le fait que, de par sa condition solitaire, il est obligé de tout fabriquer par lui-même pour subvenir à ses besoins. Ainsi la construction d’une chaise lui coûtera pas moins de cinq jours. Redoutant à tout instant d’être attaqué, soit par des bêtes sauvages ou des cannibales, Robinson s’échine à fortifier sa demeure principale, ce qui lui coûtera environ trois mois d’effort, pour un « ouvrage qui n’avait cependant pas plus de 12 toises [1 toise = 1,94 m] de long […] et on aura peine à croire le travail indescriptible que me coûta chaque chose… » (p. 109). S’efforçant de fabriquer des pots en argile pour entreposer ses récoltes, ce n’est qu’au bout de deux mois qu’il y parvint après de nombreux échecs, pour créer « deux gros objets en terre qui ne méritent pas le nom de jarres » (p. 164). Le difficile aboutissement des diverses entreprises de Robinson pour se procurer les objets dont il a besoin souligne à quel point une telle vie est peu désirable, puisque Robinson non seulement est obligé de tout faire par lui-même, au prix d’efforts très longs et le produit achevé étant bien souvent de piètre qualité à ses propres yeux.

Quinze ans s’écouleront avant que Robinson ne fasse la célèbre découverte d’une « empreinte d’un pied humain nu, nettement visible sur le sable ». « Surpris à l’extrême », « foudroyé » (p. 205), Robinson vivra les deux années suivantes sous une angoisse terrible, croyant chaque jour qu’il sera attaqué puis dévoré par des sauvages cannibales. « Je ne priais Dieu que comme un homme accablé par l’affliction, oppressé, assailli de dangers de toutes parts et s’attendant chaque nuit à être assassiné et dévoré avant le matin. » (p. 217) Robinson, dans la folie qui le saisit durant cette période, échafaude de multiples plans pour attaquer les sauvages et les tuer pour les punir de leurs coutumes barbares dont surtout leur cannibalisme.
« Tant que je montai chaque jour sur la colline, mon dessein subsista dans toute sa vigueur, et je restai déterminé à massacrer cruellement vingt ou trente sauvages sans défense, en châtiment d’un crime sur lequel je n’avais pas du tout délibéré avec moi-même, tant ma colère avait d’abord été déchaînée par l’horreur que j’éprouvais devant la coutume barbare du peuple de ce pays. […] Mais maintenant que je commençais […] à être las de me déplacer chaque matin en pure perte […], l’action elle-même m’apparut sous un autre jour et je me mis à réfléchir avec un esprit plus calme. […] De quel droit et à quel titre pouvais-je m’établir juge et bourreau, traiter en criminels des gens que le Ciel laissait agir ainsi depuis des siècles sans les châtier […] ? En quoi ces gens m’avaient-ils offensé ? […] Assurément, ces gens n’ont pas conscience de commettre un crime, et leur conscience ne le leur reproche pas plus que leur entendement ne le réprouve. Ils ne savent pas que c’est une mauvaise action, et ne la commettent pas pour braver la justice divine, comme nous le faisons presque toujours lorsque nous péchons. […] je n’avais aucun droit de les attaquer. Ce serait justifier la conduite des Espagnols et les actes barbares auxquels ils s’étaient livrés en Amérique, où ils avaient anéanti des millions de ces gens qui, bien que barbares et idolâtres, coupables de pratiquer des rites sanguinaires […] étaient bien innocents comparés aux Espagnols. » (p. 226-7)

La rencontre avec le célèbre Vendredi (qui intervient lors de la 25e année de son séjour), que Robinson délivre alors qu’il était sur le point d’être dévoré par une tribu rivale, confirme cette tolérance envers les sauvages dont Defoe ne renie pas la nature humaine.
« Cela me donna souvent matière à observer, non sans étonnement, que s’il avait plu à Dieu, dans sa sagesse et dans la conduite de ses œuvres, d’empêcher un grand nombre de ses créatures ici-bas d’exploiter au mieux leurs vertus et les capacités de leur âme, il leur avait cependant octroyé les mêmes capacités, la même raison, les mêmes affections, qu’à nous ; les mêmes sentiments d’amitié et de reconnaissance, les mêmes émotions, le même ressentiment devant les offenses, la même faculté de gratitude, de sincérité, de fidélité, et toutes les aptitudes à faire le bien et à le recevoir qu’il nous avait donnés à nous-mêmes. Et que, lorsqu’il lui plaisait de leur fournir l’occasion de les exercer, ces malheureux étaient prêts à les employer aussi bien, sinon mieux que nous. J’éprouvais parfois une grande tristesse en songeant que nous tirons piètre avantage de toutes ces capacités qui nous sont données […]. Je me demandais également pourquoi il avait plu à Dieu de cacher cette connaissance salvatrice à tant de millions d’âmes qui, si j’en pouvais juger d’après ce pauvre sauvage, en auraient fait un bien meilleur usage que nous. » (p. 271)

                Robinson Crusoé est bien, dans cette nouvelle traduction, le roman haletant, prenant que dans sa version originale, le livre était supposé être pour son lecteur. Le style est clair, simple mais non dépourvu de complexité et se lit très rapidement et facilement. Les longueurs que j’appréhendais vis-à-vis des nombreux passages religieux, certes très nombreux, ne m’ont pas autant gêné que je ne l’eusse cru. Defoe exalte il est vrai sans cesse la « grâce de Dieu » et les enseignements divins par l’entremise de la Bible mais il ne le fait pas par fanatisme aveugle et exagéré, mais davantage sous l’angle philosophique et moral. Voici pour conclure ce qu’en dit la traductrice, qui résume bien le ton et la portée du roman :
« Le séjour sur l’île est non seulement une extraordinaire aventure de survie, mais un long exercice de connaissance de soi, une interrogation sans relâche sur le sens de l’existence et les rapports de l’homme avec Dieu. Robinson prend peu à peu conscience de ses limites, de ses fautes, de son aveuglement et de la relativité des valeurs de la société. Très tôt, son histoire est mise en parallèle avec Jonas, l’homme qui essaie en vain de ne pas obéir à un ordre de Dieu. Au reste, tout le texte est imprégné de culture biblique et chaque incident donne lieu à une méditation sur son sens. Quoi de plus pédagogique en effet que l’expérience vécue, lorsqu’elle sert de point de départ à l’analyse. Et grâce à l’identification du lecteur et du personnage, l’expérience du second devient celle du premier par le truchement de la lecture d’un livre qui se déclare témoignage authentique. Il y a dans Robinson une dimension initiatique et philosophique qui disparaît évidemment dans les éditions tronquées, que les coupes dénaturent. » (p. 404)

3 commentaires:

  1. J'ai prévu de le lire en février mais je suis content de ne pas en faire une critique sur mon blogue parce que la tienne "fait la job en masse" comme on dit ici. ;-) Tu parles du style dans ta conclusion et justement je lisais dernièrement quelques pages et j'ai été déçu par sa plume, mais bon, la littérature c'est plus que ça j'imagine...

    En tout cas Virginia Woolf est une très grande amatrice de cet auteur de même que tous les grands critiques littéraires alors j'espère que j'en aurai une bonne opinion comme toi.

    Et parlant de critique littéraire, je me demandais si t'avais déjà lu George Steiner parce que ça fait longtemps que je veux te le conseiller mais j'oubliais toujours. Et ce qui est bien avec lui c'est qu'il y a un recueil de ses livres en Quarto Gallimard et il est vraiment peu coûteux (et sur youtube il y a plein de conférences de ce critique). Juste pour te donner une idée je le relis tellement souvent que je dois me racheter tous ses livres en format poche parce que mon Quarto Gallimard commence à se briser.

    Bonne journée !

    RépondreSupprimer
  2. Pour moi, c’est Joyce qui m’a vraiment donné envie de lire Robinson Crusoé, dont tu peux trouver la citation (ainsi que ses autres opinions littéraires) dans ce lien http://www.saylor.org/site/wp-content/uploads/2011/01/James-Joyce-Literary-Tastes.pdf

    Le style comme je l’ai dit est simple et précis mais loin d’être poétique (en tous cas dans cette traduction si tu vas lire la même). Je peux comprendre ta déception si tu as lu quelques passages au hasard pour te faire une idée de sa beauté… Malgré cela, Defoe donne des détails très précis sur les péripéties et diverses constructions que Robinson entreprend et on peut se représenter très précisément ce qu’il construit et accomplit, ce qui m’a beaucoup plu et renforce l’immersion du lecteur selon moi. Et la dimension philosophique, la sagesse qu’il contient est selon moi le point fort du roman, comme l’ont souligné déjà de nombreux philosophes et écrivains…

    J’avais déjà entendu parler de George Steiner et ce que tu en dis me fait envie. Je viens d’en voir la description et as-tu un conseil en particulier dans l’ordre de lecture de l’édition Quarto, parmi les nombreux essais qu’il comporte ?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui c'est la même traduction pour ce livre de Defoe.

      Et pour George Steiner je n'ai pas de conseils en particulier parce que je le lis généralement en commençant au hasard dans le Quarto ou tout simplement au début. Bref, je l'aime tellement que j'essaie de tout lire de lui, et souvent. C'est un peu le même genre que Harold Bloom mais sa culture semble peut-être un peu moins bonne que Bloom, et c'est normal. Il a par contre un très beau style, encore mieux que Bloom je trouve. Nabokov a déjà lu Steiner et disait que c'était un ramassis de généralités ce qu'il écrivait. Il n'a peut-être pas tort mais je dois dire que pour ma part, étrangement, j'aime les généralités dans la critique littéraire, comme Bloom et Steiner en écrivent. Au fil des années je me suis aperçu que c'est mal vu de dire et d'écrire des généralités dans ce domaine, à l'université (même si je n'ai jamais étudié dans ce domaine) ça semble être proscrit comme la peste, tout comme "l'affect" (le fait d'aimer ou non certains livres au lieu d'une analyse purement formelle des oeuvres) (je parle surtout des université francophone parce que j'ai lu dernièrement que c'est là que "l'affect" en littérature est proscrit). Bref, je préfère généralement qu'un critique parle du général que des détails. Ça doit être pour cela que Steiner et Bloom sont mes préférés. :-)

      Supprimer

Ajouter un commentaire