" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

samedi 9 janvier 2016

Nouvelles et textes pour rien, Samuel Beckett

Note : 8,5/10


Présentation :

This volume brings together three of Nobel Prize winner Samuel Beckett’s major short stories and thirteen shorter pieces of fiction that he calls “texts for nothing.” Here, as in all his work, Beckett relentlessly strips away all but the essential to arrive at a core of truth. His prose reveals the same mastery that marks his work from Waiting for Godot and Endgame to Molloy and Malone Dies. In each of the three stories, old men displaced or expelled from the modest corners where they have been living bestir themselves in search of new corners. Told, “You can’t stay here,” they somehow, doggedly, inevitably, go on.

Trois nouvelles, L’Expulsé, Le Calmant et La Fin précèdent dans ce livre les Textes pour rien. Je les présenterai une par une avant d’aborder ces derniers.


L’Expulsé

Au début de cette nouvelle, le narrateur vient d’être expulsé d’une maison et dégringole d’un perron. Cette expulsion fait inévitablement penser à une image de la naissance, l’instant funeste du commencement de la vie pour les nihilistes.

« La chute fut donc peu grave. Tout en chutant j’entendis claquer la porte, ce qui m’apporta du réconfort, au fort même de ma chute. Car cela voulait dire qu’on ne me poursuivrait pas jusque dans la rue, avec un bâton, pour me donner des coups de bâton, sous les yeux des passants. Car si cela avait été leur intention ils n’auraient pas fermé la porte, mais ils l’auraient laissé ouverte, afin que les personnes rassemblées dans le vestibule puissent jouir de la correction, et en tirer une leçon. Ils s’étaient donc contentés, pour cette fois, de me jeter dehors, sans plus. J’eus le temps, avant de me stabiliser dans la rigole, de mener à bien ce raisonnement. »

Cette expulsion, ou naissance, une fois actée, le narrateur, tout comme les autres personnages de Beckett, n’ont plus qu’à se mettre en route, à commencer leur errance sans but.
« Je me relevai et me mis en marche. Je ne sais plus quel âge je pouvais bien avoir. Ce qui venait d’arriver n’avait pas de quoi faire date dans mon existence. Ce ne fut ni le berceau ni le tombeau de quoi que ce soit. Plutôt cela ressemblait à tant d’autres berceaux, tant d’autres tombeaux, que je m’y perds. […] Je traversai la rue et me retournai vers la maison qui venait de m’émettre, moi qui ne me retournais jamais, en m’en allant. […] Je serais volontiers mort dans cette maison. Je vis, dans une sorte de vision, la porte s’ouvrir et mes pieds sortir. »

Comme souvent chez Beckett, les détails biographiques du narrateur restent indéterminés en raison de la défaillance de la mémoire des personnages.
«  Ce fut par conséquent avec un certain retard que j’appris qu’on me recherchait, pour une affaire me concernant. Je ne sais plus par quelle voie. Je ne lisais pas les journaux et je n’ai pas non plus le souvenir d’avoir causé avec quiconque, pendant ces années, sauf peut-être trois ou quatre fois, pour une question de nourriture. »

Prenant un fiacre, le narrateur doit composer avec le cocher, qui se met en tête de l’aider à la recherche d’une chambre, lui qui vient d’être expulsé.
« Je lui décrivis ma situation, ce que j’avais perdu et ce que je cherchais. Nous faisions notre possible tous les deux, pour comprendre, pour expliquer. Il comprenait que j’avais perdu ma chambre et qu’il m’en fallait une autre, mais tout le reste lui échappait. Il s’était mis dans la tête, d’où rien ne pourrait plus le déloger, que j’étais à la recherche d’une chambre meublée. […] Je n’aurais fait que le troubler en lui disant que je n’admettais, en fait de meubles, dans ma chambre, que le lit, et qu’il fallait en retirer tous les autres, et jusqu’à la table de nuit, avant que je consente à y mettre les pieds. »

Au terme de leur recherche infructueuse, le cocher invite le narrateur à dormir chez lui.
« Ce n’était pas loin. En y réfléchissant, avec le célèbre bénéfice du recul, je crois qu’il n’avait fait, ce jour-là, que tourner autour de son domicile. Ils habitaient au-dessus d’une remise, au fond d’une cour. Très jolie situation, je m’en serais contenté. M’ayant présenté à sa femme, extraordinairement fessue, il nous quitta. Elle n’était pas à son aise, cela se voyait, seule avec moi. Je le comprenais, je ne me gêne pas dans ces cas-là. Pas de raison pour que cela finisse ou continue. Alors que cela finisse. »

Décidé à quitter le cocher, après avoir peu dormi, le narrateur quitte la remise, après avoir dormi dans le fiacre.
« Je fus donc obligé de sortir par la fenêtre. Ce ne fut pas facile. Mais qu’est-ce qui est facile ? Je passai la tête d’abord, j’avais les mains à plat sur le sol de la cour que mes hanches se tortillaient encore, prises entre les dormants. Je me rappelle les touffes d’herbe sur lesquelles je tirai, des deux mains, afin de me dégager. J’aurais dû enlever mon manteau et le jeter par la fenêtre, mais il aurait fallu y penser. »

Et voici comment la nouvelle se termine, avec le narrateur reprenant sa marche :
« L’aube poignait à peine. Je ne savais pas où j’étais. Je pris la direction du levant, au jugé, pour être éclairé au plus tôt. J’aurais voulu un horizon marin, ou désertique. Quand je suis dehors, le matin, je vais à la rencontre du soleil, et le soir, quand je suis dehors, je le suis, et jusque chez les morts. Je ne sais pas pourquoi j’ai raconté cette histoire. J’aurais pu tout aussi bien en raconter une autre. Peut-être qu’une autre fois je pourrai en raconter une autre. Âmes vives, vous verrez que cela se ressemble. »


Le Calmant

Le début de cette nouvelle installe d’emblée l’étrangeté, l’angoisse caractéristique de tous les récits de Beckett :
« Je ne sais plus quand je suis mort. Il m’a toujours semblé être mort vieux, vers quatre-vingt-dix ans, et quels ans, et que mon corps en faisait foi, de la tête jusqu’aux pieds. Mais ce soir, seul dans mon lit glacé, je sens que je vais être plus vieux que le jour, la nuit, où le ciel avec toutes ses lumières tomba sur moi, le même que j’avais tant regardé, depuis que j’errais sur la terre lointaine. Car j’ai trop peur ce soir pour m’écouter pourrir, pour attendre les grandes chutes rouges du cœur, les torsions du caecum sans issue et que s’accomplissent dans ma tête les longs assassinats, l’assaut aux piliers inébranlables, l’amour avec les cadavres. Je vais donc me raconter une histoire, je vais donc essayer de me raconter encore une histoire, pour essayer de me calmer, et c’est là-dedans que je sens que je serai vieux, vieux, plus vieux encore que le jour où je tombai, appelant au secours, et que le secours vint. »

Le calmant auquel le titre fait référence n’est pas le calmant au sens propre du terme, le calmant que Hamm réclame comiquement et à plusieurs reprises dans la pièce Fin de partie. Toutefois, on pourra noter le motif récurrent des histoires que chaque personnage se raconte, à la fois pour tromper son ennui et apaiser la solitude totale dans laquelle il se trouve. De tous les récits de Beckett, une angoisse palpable se dégage, résultant de la peur de la vieillesse qui s’annonce par le dépérissement progressif du corps. Les personnages de Beckett subissent cette décomposition progressive du corps, qui vieillit inexorablement, qu’accompagne de la défaillance croissante de la mémoire, de la capacité même à parler. Molloy ainsi verra une première jambe se raidir puis la seconde, et se retrouvera à ramper pour continuer sa route. Malone est grabataire et a perdu depuis longtemps l’usage de ses jambes. Le narrateur de Comment c’est se déplace uniquement en rampant dans la boue.
Le narrateur de la présente nouvelle, lorsqu’il doit converser après une longue solitude, est incapable de s’exprimer intelligiblement.
« Je préparai donc ma phrase et ouvris la bouche, croyant que j’allais l’entendre, mais je n’entendis qu’une sorte de râle, inintelligible même pour moi qui connaissais mes intentions. Mais ce n’était rien, rien que l’aphonie due au long silence, comme dans le bosquet où s’ouvrent les enfers, vous rappelez-vous, moi tout juste. »

Arrivé dans une église, le narrateur monte un escalier pour se retrouver sur une « plate-forme en saillie à laquelle il [l’escalier] aboutissait et qui, flanquée du côté du vide d’un garde-fou cynique, courait autour d’un mur lisse et rond surmonté d’un petit dôme recouvert de plomb, ou de cuivre verdi, ouf, pourvu que ce soit clair. On devait venir là pour jouir du coup d’œil. Ceux qui tombent de cette hauteur sont morts avant d’arriver en bas, c’est connu. M’écrasant contre le mur j’entrepris d’en faire le tour, dans le sens des aiguilles. Mais à peine eus-je fait quelques pas que je rencontrai un homme qui tournait dans l’autre sens, avec une circonspection extrême. Comme j’aimerais le précipiter, ou qu’il me précipite, en bas. Il me fixa un instant avec des yeux hagards et puis, n’osant passer devant moi du côté du parapet et prévoyant avec raison que je ne m’écarterais pas du mur pour lui être agréable, me tourna brusquement le dos, la tête plutôt, car le dos restait agglutiné au mur, et repartit dans la direction d’où il venait. »

Dans son errance dépourvue de sens, le narrateur de Beckett tente souvent de se raccrocher à des objets, des faits, des chiffres. Dans cette nouvelle, il demande à plusieurs reprises l’heure qu’il est.
« L’heure juste, par pitié ! Il me dit une heure, je ne sais plus laquelle, une heure qui n’expliquait rien, c’est tout ce que je sais, et qui ne me calma pas. Mais laquelle eût pu le faire. Je sais, je sais, une viendra qui le fera, mais d’ici là ? »

Ayant entamé une discussion avec l’homme à qui il vient de demander l’heure, les deux hommes se proposent de raconter leur vie.
« Mais racontez-moi votre vie, après nous aviserons. Ma vie ! m’écriai-je. Mais oui, dit-il, vous savez, cette sorte de – comment dirai-je ? Il réfléchit longuement, cherchant sans doute ce dont la vie pouvait bien être une sorte. Enfin il reprit, d’une voix irritée, Voyons, tout le monde connaît ça. Il me poussa du coude. Pas de détails, dit-il, les grandes lignes, les grandes lignes. Mais comme je me taisais toujours il dit, Voulez-vous que je vous raconte la mienne, comme ça vous comprendrez. Le récit qu’il fit fut bref et touffu, des faits, sans explication. »

Et à l’inverse du narrateur de L’Expulsé, celui du Calmant, qui a développé une aversion pour la mer, continue sa route vers l’ouest. « La mer est à l’est, c’est vers l’ouest qu’il faut aller, à gauche du nord. »


La Fin

Comme dans L’Expulsé, le narrateur est au début du récit renvoyé d’une sorte d’institut, d’hôpital ou d’asile, cela n’est pas clairement précisé, ni comment le narrateur s’y est retrouvé, et bien sûr, la raison pour laquelle il est « jeté à la rue ».
La nouvelle démarre également de manière très efficace :

« Ils me vêtirent et me donnèrent de l’argent. Je savais à quoi l’argent devait servir, il devait servir à me faire démarrer. Quand je l’aurais dépensé je devrais m’en procurer d’autre, si je voulais continuer. Même chose pour les chaussures, quand elles seraient usées je devrais les faire réparer, ou m’en procurer d’autres, ou continuer pieds nus, si je voulais continuer. »
« Je ne me sentais pas bien, mais ils me dirent que je l’étais assez. Ils ne dirent pas expressément que j’étais aussi bien que je le serais jamais, mais c’était sous-entendu. »
Le fétichisme sur les objets ressurgit, ici à propos d’un tabouret, ainsi que l’humour qui accompagne souvent leur description :
« Le tabouret, par exemple, intime entre tous. Les longs après-midi ensemble, en attendant l’heure d’aller dans mon lit. Par moment je sentais m’envahir sa vie de bois jusqu’à n’être moi-même qu’un vieux bout de bois. »

Le début du périple du narrateur est l’objet d’une description brève mais remarquable :
« Maintenant j’avançais à travers le jardin. Il faisait cette étrange lumière qui clôt une journée de pluie persistante, lorsque le soleil paraît et que le ciel s’éclaircit trop tard pour pouvoir servir. La terre fait un bruit comme de soupirs et les dernières gouttes tombent du ciel vidé et sans nuage. »

Croisant son fils, le narrateur en fait une description critique et amère :
« Un jour j’aperçus mon fils. Une serviette sous le bras il pressait le pas. Il ôta son chapeau et s’inclina et je vis qu’il était chauve comme un œuf. J’étais presque sûr que c’était lui. Je me retournai pour le suivre du regard. Il avançait à toute allure, avec sa démarche de canard, envoyant à droite et à gauche de grands coups de chapeau et autres gages de servilité. L’insupportable fils de putain. »

Après diverses péripéties rocambolesques (dont une concernant une vache), le narrateur se retrouve mendiant sur le trottoir.
« Je m’appuyais contre le mur, mais sans nonchalance, je transférais mon poids d’un pied à l’autre et j’accrochais les mains aux revers de mon veston. Mendier les mains dans les poches, cela fait mauvais effet, cela indispose les travailleurs, surtout en hiver. Il ne faut jamais porter de gants non plus. […] Je me déboutonnais, discrètement, pour me gratter. Je me grattais de bas en haut, avec quatre ongles. Je tirais sur les poils, pour me soulager. Cela passait le temps, le temps passait quand je me grattais. Le vrai grattage est supérieur au branlage, à mon avis. On peut se branler jusqu’à la cinquantaine, et même bien au-delà, mais cela finit par être une simple habitude. Pour me gratter je n’avais pas assez de mes deux mains. J’en avais partout, sur les parties, dans les poils jusqu’au nombril, sous les bras, dans le cul, et avec ça des plaques d’eczéma et de psoriasis que je pouvais allumer rien qu’en y pensant. […] Il m’arrivait souvent, en fin de journée, de trouver le bas de mon pantalon mouillé. Cela devait être les chiens. Moi je ne pissais plus guère. Si par hasard il m’en venait l’envie, je la calmais en lâchant un petit filet dans ma braguette. »

« Un jour j’assistais à une scène étrange. […] C’était un homme monté sur le toit d’une voiture automobile, en train de haranguer les passants. Du moins c’est comme cela que je comprenais la chose. Il gueulait si fort que des bribes de son discours arrivaient jusqu’à moi. Union… frères… Marx… capital… bifteck… amour. Je n’y comprenais rien. […] Tout d’un coup il se retourna et me mit en cause. Regardez-moi cette loque, clama-t-il, ce déchet. S’il ne se met pas à quatre pattes, c’est qu’il a peur de la fourrière. Vieux, pouilleux, pourri, à la poubelle. Et il y en a mille comme lui, pires que lui, dix mille, vingt mille. »

Son périple prend fin au bord du fleuve, dans une remise, où il s’installe allongé dans un canot qu’il recouvre d’un couvercle. Dans une solitude totale, le narrateur finit par voir des images lui apparaître :
« Assez, assez, les images, me voilà en train de voir des images, moi qui n’en voyais jamais, sauf quelquefois quand je dormais. Je crois que je n’en avais jamais vu, à proprement parler. […] Je savais que c’étaient des images, puisqu’il faisait nuit et que j’étais seul dans mon canot. Que cela pouvait-il être d’autre ? […] Je les connaissais bien, tout petit je les connaissais déjà. C’était le soir, j’étais avec mon père sur une hauteur, il me tenait par la main. J’aurai voulu qu’il m’attirât à lui, dans un geste d’amour protecteur, mais il n’avait pas la tête à cela. […] j’avalai mon calmant. La mer, le ciel, la montagne, les îles, vinrent m’écraser dans une systole immense, puis s’écartèrent jusqu’aux limites de l’espace. Je songeai faiblement et sans regret au récit que j’avais failli faire, récit à l’image de ma vie, je veux dire sans le courage de finir ni la force de continuer. »


Textes pour rien

Parlant de son admiration pour les Textes pour rien, Charles Juliet évoque sa fascination pour « cet étrange silence qui règne dans les Textes pour rien, un silence qu’on ne peut atteindre qu’à l’extrême de la plus extrême solitude, quand l’être a tout quitté, tout oublié, qu’il n’est plus que cette écoute captant la voix qui murmure alors que tout s’est tu. » Un effet que, selon lui, « prolonge la nudité de la parole. Une parole sans rhétorique, sans littérature, jamais parasitée par ce minimum d’affabulation. »
Charles Juliet donne ici quelques pistes permettant de cerner l’étrangeté de la voix, de ce murmure qu’entend le narrateur de Beckett plongé dans cette « extrême solitude ». Le narrateur de La Fin, allongé dans son canot, voit des images lui surgir dans sa solitude prolongée, lui qui de son aveu n’a jamais eu de visions de ce genre auparavant. Des images de son enfance, de son père, qu’il évoque de manière fugitive et fragmentaire, les restes d’une vie qui se présentent à lui quand il ne reste plus rien que la solitude et le silence. Dans Comment c’est, ce procédé de la voix qui vient lorsque tout est immobile, silencieux, est omniprésent : le narrateur ne cesse de parler de cette voix qui n’est pas sienne, et qu’il écoute, qui lui tient compagnie et lui sert de réconfort dans sa solitude.

Dans les Textes pour rien, le narrateur parle de cette voix de manière similaire au narrateur de Comment c’est :

« Oui, jusqu’au bout, à voix basse, me berçant, me tenant compagnie, et toujours attentif, attentif aux vieilles histoires […] C’est comme ça que j’ai tenu, jusqu’à l’heure présente. Et encore ce soir ça a l’air d’aller, je suis dans mes bras, je me tiens dans mes bras, sans beaucoup  de tendresse, mais fidèlement, fidèlement. Dormons, comme sous cette lointaine lampe, emmêlés, d’avoir tant parlé, tant écouté, tant peiné, tant joué. »

« Non, mais un dernier souvenir, le dernier, ça peut aider, à échouer encore. […] Voilà. C’est fait, ça finit là, je finis là. Un lointain souvenir, loin des derniers, c’est possible, on a l’air encore assez ingambe. Dommage que l’espoir soit mort. Non. Comme on espérait là-haut, par instants. Avec quelle diversité. »

« Laisse, j’allais dire laisse tout ça. Qu’importe qui parle, quelqu’un a dit qu’importe qui parle. Il va y avoir un départ, j’en serai, ce ne sera pas moi, je serai ici, je me dirai loin, ce ne sera pas moi, je ne dirai rien, il va y avoir une histoire, quelqu’un va essayer de raconter une histoire. Oui, foin de démentis, tout est faux, il n’y a personne, c’est entendu, il n’y a rien, foin de phrases, soyons dupe, dupe des temps, de tous les temps, en attendant que ça passe, que tout soit passé, que les voix se taisent, ce n’est que des voix, que des mensonges. Ici, partir d’ici et aller ailleurs, ou rester ici, mais allant et venant. Bouge d’abord, il faut un corps, comme jadis, je ne dis pas non, je ne dirai plus non, je me dirai un corps, un corps qui bouge, en avant, en arrière, et qui monte et descend, selon les nécessités. »

« C’est une image, dans ma tête, qui est sans force, où tout dort, tout est mort, reste à naître, je ne sais pas, ou devant mes yeux, ils voient la scène, un instant, elle force les paupières, le temps d’un clin. Puis vite ils se referment, pour regarder dans la tête, pour essayer d’y voir, pour m’y chercher, pour y chercher quelqu’un, dans le silence d’une toute autre justice, dans les toiles de cette instance obscure où tout être est être coupable. » (p. 159)

Puisque cette voix qu’ils entendent en eux leur est étrangère, ne semble pas la leur, le personnage de Beckett n’a de ce fait pas d’identité. Cette crise de l’identité, qui participe de l’angoisse créée par les romans de Beckett, a de multiples sources dans la récurrence de certains thèmes qui reviennent constamment : perte de la mémoire, perte du langage, assujettissement à ce langage et donc impossibilité de s’exprimer en dehors de ce dernier etc. Le fétichisme envers certains objets, l’obsession des nombres visent à donner un sens, une certitude au personnage qui est en perte constante et croissante de repères, qui perd son identité.

« Mais ici il n’y a pas de franchise, quoi que je dise ce sera faux, et d’abord ce ne sera pas de moi, je ne suis ici qu’une poupée de ventriloque, je ne sens rien, je ne dis rien, il me tient dans ses bras et il fait remuer mes lèvres avec une ficelle… »

«  Si je recommençais, en faisant attention, ça donne quelquefois de bons résultats, c’est à tenter, je vais le tenter un de ces jours, un de ces soirs ou ce soir, avant de disparaître, de là-haut, de ci-bas, soufflé par les mots de toujours. […] Nommer, non, rien n’est nommable, dire, non, rien n’est dicible, alors quoi, je ne sais pas, il ne fallait pas commencer. […] Saletés de mots pour me faire croire que je suis là, que j’ai une tête, et une voix, une tête qui croit ceci, qui croit cela, qui ne croit plus, ni à elle-même ni à autre chose […] Et je les laisse dire, mes mots, qui ne sont pas à moi, moi ce mot, ce mot qu’ils disent, mais disent en vain. […] Mais j’y arrive, coucou me revoilà, pour les besoins de la cause, comme la racine carré de moins un, ayant fait mes humanités, voyons un peu ça, cette tête livide, barbouillée d’encre et de confiture, caput mortuum d’une jeunesse studieuse, oreilles décollées, yeux révulsés, et mâchant, qu’est-ce qu’elle mâche, […] vieux comme le monde, foutu comme le monde, amputé de partout, debout sur mes fidèles moignons, crevant de vieille pisse, de vieilles prières, de vieilles leçons, coude à coude carcasse, âme et crâne, sans parler des crachats, n’en parlons pas, des sanglots faits mucus, en provenance du cœur, voilà pour le cœur, me voilà un cœur, me voilà complet […] Où suis-je, pour ne parler que de l’endroit, et comment fait, et depuis quand, voilà pour le temps, et jusqu’à quand, et quel est ce con qui ne sait où aller, qui ne peut s’arrêter, qui se prenait pour moi et pour qui je me prenais, n’importe quoi, la vieille antienne. » (p. 205-7)

 « Des traces, elle [la voix] veut laisser des traces, oui, comme en laisse l’air parmi les feuilles, parmi l’herbe, parmi le sable, c’est avec ça qu’elle veut faire une vie, mais c’est bientôt fini, il n’y aura pas de vie, il n’y aura pas eu de vie, il y aura le silence, l’air qui tremble un instant encore avant de se figer pour toujours, une petite poussière qui tombe un petit moment. Air, poussière, il n’y a pas d’air ici, ni rien pour faire poussière, et parler d’instants, de petits moments, c’est pour ne rien dire, mais voilà, ce sont les mots qu’elle emploie, qui a toujours parlé, qui parlera toujours, des choses qui n’existent pas, ou qui existent ailleurs, si l’on veut, si c’est ça exister, mais voilà, il ne s’agit pas d’ailleurs, il s’agit d’ici, ah elle y est enfin… » (p. 216)


Conclusion

Les trois nouvelles de ce recueil sont les récits les plus simples (dans le sens de la facilité de lecture) de Beckett quand on considère son travail en prose. Contrairement à tous les autres romans de Beckett que j’aie lus à ce jour, ces trois petits récits sont relativement faciles à lire, et ne manquent pas d’humour, mais ceci est une constante chez Beckett.
Les Textes pour rien s’inscrivent dans le même degré de difficulté que sa trilogie romanesque et Comment c’est. Je suis de plus en plus habitué à l’écriture en prose de Beckett mais cela n’empêche pas néanmoins que le texte est parfois difficile à lire du fait de l’attention qu’il requiert. Les Textes pour rien contiennent un passage remarquable, que j’ai reproduit partiellement, de la page 205 à 207. Beckett semble coutumier de ce genre d’exercices puisque L’Innommable avait également un passage similaire où la phrase de Beckett s’étendait sur plusieurs pages.

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