" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

dimanche 13 décembre 2015

Comment c'est, Samuel Beckett

Note : 8,5/10


Présentation de l'éditeur (version anglaise) :

Published in French in 1961, and in English in 1964, How It Is is a novel in three parts, written in short paragraphs, which tell (abruptly, cajolingly, bleakly) of a narrator lying in the dark, in the mud, repeating his life as he hears it uttered - or remembered - by another voice. Told from within, from the dark, the story is tirelessly and intimately explicit about the feelings that pervade his world, but fragmentary and vague about all else therein or beyond.

Together with Molloy, How It Is counts for many readers as Beckett's greatest accomplishment in the novel form. It is also his most challenging narrative, both stylistically and for the pessimism of its vision, which continues the themes of reduced circumstance, of another life before the present, and the self-appraising search for an essential self, which were inaugurated in the great prose narratives of his earlier trilogy.


Dans Comment c’est, roman de Beckett écrit suite à sa trilogie romanesque, le narrateur se propose de nous conter une histoire découpée en trois parties : sa vie avant Pim, avec Pim, après Pim. Cette voix, similaire à celle que l’on peut entendre dans l’Innommable, nous parvient comme si nous étions en train de l’écouter à mesure qu’elle se fait entendre au narrateur. Cette voix, toutefois, n’est pas celle du narrateur, de celui qui parle, celui-ci ne cesse de nous dire tout au long du roman que cette voix qu’il entend dans la tête s’impose à lui, lui est étrangère, n’est pas sienne :

« quand ça cesse de haleter bribes d’une voix ancienne en moi pas la mienne », dit-il dès la première page du roman.

On en apprend davantage dans la suite du roman sur la nature de cette voix qui se manifeste en lui et qui lui tient en quelque sorte compagnie, lui qui est seul dans un environnement effrayant, plongé dans la boue, le noir et le silence. Un passage va dans ce sens, où la voix, ce murmure, lui aide à supporter sa solitude, en lui évitant un silence oppressant : « cette solitude où la voix la raconte seul moyen de la vivre ». (p.156) ; « si rien j’invente faut s’occuper sinon la mort » (p.100)


Si le narrateur en effet va nous raconter sa vie avant Pim, avec Pim, après Pim, le lecteur familier avec Beckett se doute qu’il s’agit en fait d’un mensonge du narrateur (et par extension de l’écrivain qui démasque sa propre fiction), et que ces histoires ne sont qu’un moyen de passer le temps, car il faut bien combler le vide, la solitude de notre existence humaine. L’expression « quelque chose là qui ne va pas » est répétée de manière récurrente tout au long du roman, et ce dès le départ, et c’est je pense la façon de Beckett de rappeler sans cesse au lecteur que le récit du narrateur n’est qu’un mensonge qu’il se raconte pour tromper le temps, mensonge évident de la fiction que Beckett a encore plus explicitement mis en avant dans Malone meurt où le narrateur, immobilisé dans son lit dont il ne peut sortir, passe son temps en écrivant des histoires dans un cahier, histoires qu’il interrompt à de multiples reprises, régulièrement dégoûté par le côté dérisoire d’écrire ces fictions. Comme dans ce dernier livre, les personnages en dehors du narrateur ne sont que ses créatures, qu’il anime comme une sorte de Dieu, à l’image de l’écrivain avec ses personnages fictifs :

« à moi qui sans moi il ne serait jamais Pim on parle de Pim à tout jamais qu’une carcasse inerte et muette à jamais aplatie dans la boue sans moi mais comment je vais l’animer vous allez voir et si je sais m’effacer derrière ma créature » (p.65)


Le nihilisme de Beckett se manifeste par ce vide entre la naissance et la mort qu’il ne s’agit que de combler, rien n’a d’importance, ne fait sens, tout n’est qu’attente, et surtout ennui (qu’il s’agit de distraire en se racontant des histoires), avant la mort qui nous délivrera mais que l’on redoute dans le même temps.

« ma vie là-haut ce que je faisais dans ma vie là-haut un peu de tout tout essayé puis renoncé ça allait la même chose toujours un trou une ruine toujours à manger jamais doué pour rien pas fait pour cette chinoiserie errer dans les coins et dormir tout ce que je voulais je l’ai eu plus qu’à aller au ciel » (p.96)

« le peu que je vois d’une vie sans nier sans croire mais à quoi croire au sac peut-être au noir à la boue à la mort peut-être pour finir après tant de vie il y a des moments » (p.26)

« moi donc rien sur moi ma vie quelle vie jamais rien presque jamais lui [Pim] non plus sinon contraint de son propre gré » (p.89)


Mais revenons à la singularité de la voix, récurrence cruciale dans les romans de Beckett. Cette voix, dont le livre est comme la retranscription ininterrompue de son murmure telle qu’elle se manifeste dans la tête du narrateur, est à l’origine de cette étrangeté si oppressante que Beckett créé dans ses romans. L’être qui parle est comme à chaque fois chez Beckett un être dont la mémoire défaille, qui ne parle plus que par « bribes ».

« ma vie dernier état mal dite mal entendue mal retrouvée mal murmurée dans la boue brefs mouvements du bas du visage pertes partout

recueillie quand même c’est mieux quelque part telle quelle au fur et à mesure mes instants pas le millionième tout perdu presque tout quelqu’un qui écoute un autre qui note ou le même » (p.9-10)


Comme je l’ai dit plus haut, cette voix n’est pas celle du narrateur, c’est une voix qui échut à l’homme du fait de sa conscience, de sa raison, de son usage du langage.

« ma voix si l’on veut enfin revenue une voix revenue enfin dans ma bouche ma bouche si l’on veut une voix enfin dans le noir la boue on n’a pas idée de ces durées […]

de ce vieux conte quaqua de toutes parts puis en moi des bribes tâcher d’entendre quelques bribes deux trois chaque fois par jour et nuit les ajouter les unes aux autres faire des phrases d’autres phrases les dernières comme c’était après Pim comme c’est quelque chose là qui ne va pas fin de la troisième et dernière

cette voix ces voix comment savoir non pas que ce fût un chœur une seul mais quaqua ça veut dire de toutes parts des haut-parleurs possible la technique mais attention

attention jamais deux fois la même ou alors le temps des temps énormes vieillie méconnaissable non car souvent plus fraîche plus forte après qu’avant à moins que la maladie les malheurs quelquefois ça passe on est moins mal après qu’avant
[…]
ou enfin la même et moi ma faute manque d’attention de mémoire les temps qui se mélangent dans ma tête tous les temps avant pendant après des temps énormes
[…]
quaqua notre voix à tous quels tous tous ceux ici avant moi et à venir solitaires dans cette souille ou collés les uns aux autres… »


Harold Bloom répète sans cesse que la littérature doit d’abord nous apprendre à nous parler à nous-mêmes et ainsi à mieux supporter notre propre solitude. Les personnages de Beckett répondent à cette logique : seuls, dans un endroit dépouillé, si étrange qu’ils semblent hors du monde, il ne leur reste plus qu’à se parler à eux-mêmes (ou plutôt à écouter cette voix qui parle en eux dans la solitude la plus extrême) pour supporter cette solitude et passer le temps avant de mourir. Toute l’histoire qui nous a été contée, avant Pim, avec Pim, après Pim (et même celle se situant « bien avant Pim » et incluant Bom qui se présente comme bourreau du narrateur comme ce dernier l’était vis-à-vis de Pim) n’est qu’artifice, mensonge, et dénoncé comme tel :

« ces histoires de sacs déposés oui au bout d’une corde sans doute oui d’une oreille qui m’écoute oui d’un souci de moi d’une faculté de noter oui tout ça de la foutaise oui Krim et Kram oui de la foutaise oui

et ces histoires de là-haut oui la lumière oui les ciels oui un peu de bleu oui un peu de blanc oui la terre qui tourne oui clair et moins clair oui petites scènes oui de la foutaise oui les femmes oui le chien oui les prières les homes oui de la foutaise oui

et cette histoire de procession pas de réponse cette histoire de procession oui jamais eu de procession non jamais eu de Pim non ni de Bom non jamais eu personne non que moi pas de réponse que moi oui ça alors c’était vrai oui moi c’était vrai oui et moi je m’appelle comment pas de réponse MOI JE M’APPELLE COMMENT hurlements bon » (p.175)


Comment c’est est un roman très difficile à lire, j’ai eu beaucoup de mal (mais ce fut également le cas lors de ma première lecture de la trilogie romanesque) à m’y plonger réellement et j’ai recommencé la lecture du livre au bout d’une vingtaine de pages. Malgré le dépouillement extrême de la langue, l’écriture de Beckett est l’une des plus difficiles je trouve à lire, en tout cas pour la suivre de bout en bout avec attention. L’absence totale de ponctuation, de virgules et de points dans le roman est la principale difficulté dans la lecture de ce livre. Cela n’empêche toutefois pas de prendre un grand plaisir à la lecture du texte une fois que l’on est habitué au rythme de la voix dont Beckett semble retranscrire le flux à mesure qu’elle se forme dans la tête de son narrateur. On retrouve dans Comment c’est, outre ce que j’ai déjà dit sur la singularité de la voix et le nihilisme qui s’en dégage, l’habituelle palette de jeux de mots et l’humour singulier de Beckett : obsession sur les nombres et chiffres, manie de l’inventaire (le sac, la corde, les boîtes, l’ouvre-boîte), les déplacements rocambolesques du narrateur dans la boue, le comique de certaines situations :

« je me vois à plat ventre ferme les yeux pas les bleus les autres derrière et me vois sur le ventre j’ouvre la bouche la langue sort va dans la boue une minute deux minutes et de soif non plus pas question de mourir pendant ce temps un temps énorme » (p.11)

« genoux remontés dos en cerceau je serre le sac contre mon ventre là alors je me vois sur le flanc je le tiens le sac on parle du sac d’une main derrière le dos je le glisse sous ma tête sans le lâcher je ne le lâche jamais » (p.13)

« je prends la corde dans le sac voilà un autre objet ferme le haut du sac me le pend au cou je sais que j’aurai besoin des deux mains ou l’instinct c’est l’un ou l’autre et en avant jambe droite bras droit pousse tire dix mètres quinze mètres halte » (p.14)

« le sac encore d’autres rapports je le prends dans mes bras lui parle y fourre ma tête y frotte ma joue y pose ma bouche m’en détourne avec humeur m’y presse de nouveau lui dis toi toi » (p.21)

« soudain nous mangeons des sandwiches à bouchées alternées chacun le sien en échangeant des mots doux ma chérie je mords elle avale mon chéri elle mord j’avale nous ne roucoulons pas encore la bouche pleine

mon amour je mords elle avale mon trésor elle mord j’avale bref noir et nous revoilà nous éloignant de nouveau à travers champs la main dans la main les bras se balançant la tête haute vers les sommets de plus en plus petits je ne vois plus le chien je ne nous vois plus la scène est débarrassée » (p.37)

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