"Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

lundi 16 novembre 2015

Pétersbourg, Andréï Biély

Note : 9/10


Présentation de l'éditeur (version anglaise) : 

After enlisting in a revolutionary terrorist organization, the university student Nikolai Apollonovich Ableukhov is entrusted with a highly dangerous mission: to plant a bomb and assassinate a major government figure. But the real central character of the novel is the city of Petersburg at the beginning of the twentieth century, caught in the grip of political agitation and social unrest. Intertwining the worlds of history and myth, and parading a cast of unforgettable characters, Petersburg is a story of apocalypse and redemption played out through family dysfunction, conspiracy and murder. 

 "The most important, most influential, and most perfectly realized Russian novel written in the 20th century." - The New York Times Book Review

"One of the four most important works of twentieth century literature." - Vladimir Nabokov


Pétersbourg, c’est dans l’imaginaire commun russe la ville-cauchemar, la ville-vampire, ville artificielle annonciatrice de la modernité qui s’empare de la Russie au cours du 19e siècle. On pense inévitablement à Gogol et Dostoïevski qui ont le mieux écrit sur l’impact de cette modernité en Russie.
L’influence de ces deux derniers dans Pétersbourg le roman est très palpable. L’intrigue principale du roman tourne autour de la planification de l’assassinat d’un haut dignitaire tsariste par le moyen d’une bombe, projet d’un groupe terroriste révolutionnaire qui rappelle la conspiration des Démons. Biély capte l’irrésistible volonté de la société russe d’un changement brutal, une volonté confuse, imprécise mais latente dans l’atmosphère étouffante de la ville artificielle et plus largement, en Russie.

« Dans les villes, c’était la même chose. Dans les ateliers, dans les imprimeries, dans les salons de coiffure, dans les crémeries et dans les cabarets s’agitait toujours le quidam bavard. Enfonçant son bonnet à poils, venu des plaines de la Mandchourie ensanglantée, et glissant dans sa poche de derrière un browning venu on ne sait d’où, il vous fourrait dans les mains un tract grossièrement imprimé. Tous craignaient quelque chose, tous espéraient quelque chose. On se déversait dans les rues, on y formait des foules, et on se dispersait à nouveau. […] Pétersbourg est entouré d’un anneau d’usines, hérissées de cheminées. Un grouillant essaim humain s’écoule chaque matin vers les fabriques : et la banlieue est toute fourmillante. A cette époque toutes les usines s’agitaient terriblement. Les ouvriers devenaient des quidams bavards ; entre leurs mains, circulait le browning et quelque chose d’autre encore. L’agitation qui avait enserré Pétersbourg dans son anneau gagnait peu à peu le centre de la capitale. Elle s’empara d’abord des Iles, elle enjamba le pont de la Fonderie et le pont Nicolas, sur la perspective Nevski circulait le mille-pattes humain ; seulement la composition du mille-pattes n’était plus la même et l’observateur pouvait déjà noter l’apparition du bonnet à poils noir venu des plaines ensanglantées de la Mandchourie. Le pourcentage des hauts de forme avait fortement baissé ; déjà on entendait les cris alarmants des gamins antigouvernementaux qui couraient à perdre haleine de la gare jusqu’à l’Amirauté en brandissant leurs sales petites brochures. C’étaient des jours brumeux, étranges ; passait l’octobre venimeux [l’action se déroule en 1905, le livre étant publié en 1916] ; la poussière parcourait la ville en tourbillons brunâtres ; et humblement s’épanchait vers la terre la pourpre bruissante pour tourbillonner et fuir à vos pieds, murmurant et édifiant, de feuillage, ses monceaux rouge et or de mots éparpillés. Telle était l’époque. T’arrivait-il de te glisser furtivement dans les terrains vagues de la banlieue pour y entendre toujours cette même note obsédante : « Ouh-ouh, ouh-ouh ». Ainsi clamait l’espace. Mais qu’était-ce donc que ce son ? Il cachait une signification encore absolument neuve. Et il atteignait à une force et à une intensité rares. « Ouh-ouh !ouh-ouh ! » retentissait à mi-voix dans les plaines de banlieue, à Moscou, à Pétersbourg, à Saratov. » (p.66-7)

On a là un bref aperçu du style très imagé de Biély et on s’en rend vite compte dans notre lecture, l’intrigue policière qui relie la plupart des protagonistes passe en fait au second plan : Pétersbourg est d’abord et avant tout un roman qui repose sur le style, la capacité d’invention et d’imagination de son auteur. On pense beaucoup à Gogol pour l’atmosphère fantastique, fantasmagorique qui se dégage lorsque Biély décrit la ville de Pétersbourg et sa propension à insister sur un détail (que ce soit un nez, une épaule, un dos, ou plus haut le bonnet à poils noir de la Mandchourie) pour en décrire les habitants-fantômes.
En ce qui concerne l’approche des différents protagonistes, dont la narration bifurque de l’un à l’autre au fil des chapitres, on pense davantage à l’Ulysse de Joyce (qui est d’ailleurs postérieur au présent roman) dans la minutie avec laquelle Biély rapporte les pensées et les actions de ses personnages au fil de leurs déambulations dans la ville. Leurs souvenirs, leurs pensées intérieures, mais surtout leurs perceptions et rêves (ou pour être plus exact, leurs cauchemars) occupent également une place significative du roman et leur passé, leurs angoisses, nous sont progressivement dévoilés de manière éclatée à mesure que le roman progresse.
Enfin, dernier point sur le style, Biély nourrit sans cesse son roman d’expressions et de descriptions très imagées, très colorées, d’une extrême précision et inventivité qui ont certainement fait le régal de Nabokov-lecteur, qui admirait le présent roman. On pourrait très certainement reconstituer avec une extrême minutie, tant Biély se montre d’une générosité verbale abondante, la maison jaune où habitent Apollon Apollonovitch Abléoukov, le sénateur tsarite visé par le complot révolutionnaire, et son fils Nicolas ; le boudoir de style japonais de Sophie Pétrovna Likhoutina ; la mansarde-grenier du terroriste vivant sous le faux nom d’Alexandre Ivanovitch Doudkine dont la tapisserie jaune est à l’origine chez ce dernier d’incessants et inquiétants cauchemars etc.

C’est la folie qui unit le roman pour le traducteur George Nivat dans la postface au livre : « Ce livre a une singulière unité : c’est l’unité compacte des cauchemars, la logique inattaquable des délires. A la source de ces délires, catalysant tous les fantasmes morbides d’une âme, nous trouvons une ville, ou plutôt un mirage de ville : Pétersbourg. » (p.331). Une impression confirmée dans un passage du roman :

« Destin terrible que celui de l’homme moyen, l’homme de tous les jours, celui dont la vie tout entière tient dans un glossaire d’actes et d’idées reçus ; ces actes l’entraînent comme un petit navire au gré de mots et de gestes ; mais que le petit navire aille heurter l’écueil caché de l’incompréhensible et voilà qu’il se brise ! Le navigateur se noie… A la moindre chiquenaude de la vie, l’homme de tous les jours perd la raison. Les fous, eux, ne connaissent pas de tels dangers ; leurs cerveaux sont plus raffinés. Le cerveau débonnaire de l’home moyen est imperméable à tout ce que les cerveaux transparents des fous savent enregistrer ; il ne lui reste qu’à se briser, et il se brise. » (p.152)

Et reprenant les propres termes de Biély, Nivat écrit : «  Toutes les pages (du roman) grouillent d’un essaim d’ombres et non pas d’hommes. Telle m’apparut la ville, un certain soir où le brouillard avait effacé toute vie. Je n’oublierai pas cette nuit-là. Mes émotions de cette nuit sont gravées dans le désespoir de tous les protagonistes du roman. »

Le désespoir le plus souvent mis en scène est celui de Nicolas, le fils du sénateur, qui se retrouve, à la suite d’un enchaînement de circonstances, être chargé de tuer son propre père. On apprendra progressivement que Nicolas s’est jeté dans l’activité révolutionnaire suite à une déception amoureuse avec Sophie Likhoutina, déception lors de laquelle il envisagea de se suicider en sautant d’un pont. L’expression de « bouffon rouge » que cette dernière lui a attribuée lui a inspiré l’idée de se procurer un déguisement de domino rouge, qu’il portera une grande partie du roman et sera l’objet de ragots dans la ville pour déterminer l’origine mystérieuse de ce « domino rouge » qui terrorisa dans des circonstances « étranges » la femme de chambre de Sophie, Mavrouchka. Voici le passage de cet épisode à la teneur fantastique née de la terreur qu’elle inspira à la domestique :

« Dans une pâleur de brouillard et de mort, une tache phosphorescente traversait le ciel ; le ciel embrumé d’une lueur de phosphore faisait briller toits métalliques et cheminées. […] là, au bord du canal, s’élevait le bâtiment à deux étages orné de multiples ressauts.  Emmitouflé dans sa fourrure, Nicolas Apollonovitch longeait la Moïka, la tête engoncée dans le col. […] Une gerbe de feu passa : c’était un coupé noir, aux armes de la cour ; ses lanternes sanglantes, ses lanternes injectées de sang passèrent devant les orbites vides des fenêtres ; sur les eaux noires de la Moïka, des lueurs jouèrent un instant ; contour fantomatique, le tricorne d’un laquais et les ailes d’une redingote volèrent avec ces feux hors du brouillard dans le brouillard. N. A. s’arrêta devant la maison et resta immobile un long moment ; tout à coup il se dissimula devant l’entrée. La porte s’était ouverte devant lui ; elle se referma avec bruit dans son dos. Les ténèbres l’engloutirent ; tout sembla s’écrouler, comme cela a sans doute lieu dans le premier moment qui suit la mort. En cet instant, N. A. ne pensait pas à la mort, il pensait aux gestes qu’il avait à faire et ses actes prirent dans l’obscurité une allure fantastique. Il s’accroupit sur une marche glacée près de la porte, rentrant la tête dans sa fourrure. …] De l’autre côté de la Néva, émergeait une masse, contour d’îles et de maisons, yeux d’ambre jaune jetés dans le brouillard, et qui semblaient pleurer. […] Une ombre de femme, le nez enfoui dans un manchon, courut le long de la Moïka vers ce même perron, par où elle fuyait chaque soir ; dans l’entrée, sur une marche froide, dans l’encoignure de la porte, était blotti N.A. ; la porte d’entrée se referma derrière elle en claquant ; les ténèbres l’engloutirent ; tout sembla s’écrouler ; la petite dame en noir songeait dans cette entrée à des choses fort simples et tout à fait terre à terre ; déjà elle tendait la main vers la sonnette… C’est alors que surgit devant elle une silhouette, un masque semble-t-il. Au moment où la porte s’ouvrit et où une gerbe de lumière traversa, pour un instant, les ténèbres de l’entrée, l’exclamation épouvantée de la femme de chambre lui confirma tout ; en effet, par la porte entrouverte, apparurent un tablier et une barrette empesée, mais tablier et barrette eurent tôt fait de disparaître. Dans le jaillissement de la lumière, un tableau extraordinairement insolite s’offrit au regard ; la silhouette noire de la dame se jeta dans la porte ouverte. Derrière elle s’était dressé, dans les ténèbres, un paillasse dont la robe de satin froufroutait et dont le masque barbu s’agitait follement. On avait pu voir dans la demi-obscurité une pelisse de fourrure glisser silencieusement et lentement des épaules de l’apparition ; et deux mains rouges s’étaient tendues vers la porte. La porte se referma, la gerbe de lumière disparut, plongeant à nouveau l’escalier de l’entrée dans une nuit complète. » (p.48-50)

Sophie rencontrera de même Nicolas dans son costume de domino un peu plus loin, donnant une autre scène du même ton bien qu’elle finisse par le reconnaître :
« Elle entendit le bruit de pas qui couraient ; elle regarda et n’eut pas même un cri : soudain, à l’angle du palais [d’Hiver] avait surgi, éperdu, un domino rouge. Il courut à droite et à gauche comme à la recherche de quelqu’un ; puis, ayant aperçu sur la courbe de la passerelle une ombre féminine, il se jeta vers elle ; il trébucha sur les pavés, exhibant un masque où les fentes des yeux brillaient méchamment. Sous le masque s’agitait un ruissellement d’épaisses dentelles de moire glacée. Pendant le bref instant où le masque avait couru vers la passerelle, Sophie n’avait pas eu le temps de se rendre compte que ce domino n’était que le déguisement d’un farceur […] les yeux bridés du masque ne la quittaient pas. Sophie Pétrovna pensa dans sa petite cervelle que le monde s’était fissuré et que par cette fissure était entré, venu d’un autre monde, ce bouffon qui lui courait sus. […] Le domino, en trébuchant, vola sur la passerelle ; volèrent dans un large froufrou les ailes de satin, et, rougeoiement, retombèrent dans l’obscurité, derrière la balustrade ; elle aperçut tout à coup les sous-pieds vert clair et les reconnut. Le bouffon n’était plus qu’un pitoyable bouffon. Il glissa sur un pavé et s’étala lourdement de tout son long. Au-dessus de lui un rire fou éclata. – Grenouille ! Monstre ! C’est toi le bouffon rouge ! »  (p.101)

La terreur, l’angoisse naît, de manière similaire, chez les autres protagonistes lorsqu’ils aperçoivent, furtivement, une forme, une apparition dans lesquelles ils chargent leurs fantasmes, leurs peurs. Ainsi en est-il de même lorsque le sénateur entr’aperçoit brièvement le terroriste Doudkine alors qu’il circule dans son coupé noir, son « cube », et contemple les mouvements de la foule :
« En contemplant le flot des silhouettes, A.A. les assimilait à des points brillants […] au milieu des chapeaux melon, il vit surgir du coin une paire d’yeux ; et ces yeux exprimaient quelque chose d’intolérable : ils avaient reconnu le sénateur et, de fureur, ils s’écarquillèrent, s’allumèrent, étincelèrent. […] Le sénateur se rejeta en arrière ; ce qu’il voyait dans ces yeux, c’était ce qu’il voyait dans les tourbillons noirâtres de la fumée ; il sentit son cœur battre et se dilater ; et dans sa poitrine naquit la sensation d’une boule pourpre prête à éclater. » (p.28)

La folie latente des personnages aura des conséquences plus ou moins importantes sur eux au terme de leur parcours. Le mari de Sophie, le sous-lieutenant Serge Sergueïevitch Likhoutine, fait une tentative de suicide lorsqu’il constate que sa femme a une liaison et vient de lui désobéir malgré son ordre formel de ne pas se rendre au bal masqué. Dans une scène surréaliste, il utilise sa force physique prodigieuse pour malmener Nicolas dans une scène qui prend des accents comiques malgré les coups reçues par ce dernier.
Nicolas, se rendant compte soudainement qu’il détient, à son insu, une bombe chez lui destinée à tuer son père, qu’il déteste et avec lequel il entretient des rapports très froids depuis la fuite de sa mère avec un amant à l’étranger, s’endort sur la bombe en repensant à un cauchemar de son enfance :
« Une bombe, c’est une expansion brutale de gaz ; à l’idée de cette sphère de gaz en expansion, N.A. sentit monter en lui une sauvagerie oubliée. Enfant, il avait eu des délires ; la nuit, parfois, se dessinait devant lui, et sautait une petite boule de caoutchouc, ou peut-être non, d’une matière venue de mondes très étranges ; et cette boule rendait sur le sol un son feutré, caressant : pepp, pepepp, pep et à nouveau : pepp, pepepp. Gonflant de manière effrayante, la boule prenait souvent l’aspect d’un gros monsieur tout rond ; le gros monsieur, transformé en une boule obsédante, grossissait, grossissait, et menaçait de l’écraser :
-Pepp…
-Péppovitch…
-Pepp…
Et à chaque fois, il éclatait comme un ballon. Et dans son délire, le petit Nicolas se mettait à crier des choses sans queue ni tête, que lui aussi s’arrondissait, qu’il devenait un zéro tout rond, comme une bulle et que tout en lui bullisait, bullisait, bullll… » (p.179)

Son père Apollon, suite au scandale créé par son fils avec son costume insolite, voit sa réputation s’effondrer, et il ne résiste pas à ce choc psychologique, retombant partiellement dans un état enfantin, mais plus humain, lui qui est devenu plus froid et insensible à mesure qu’il gravissait les échelons du pouvoir. Mais la folie la plus destructrice, c’est celle du terroriste Doudkine, surnommé l’Insaisissable par les autorités qui le recherchent, une réputation qu’il a acquise au prix d’une solitude et d’un retrait forcenés qui ont eu raison d’une grande partie de sa santé mentale, développant une paranoïa exacerbée en même temps qu’une sociabilité excessive et inappropriée lors de ses rares contacts extérieurs. Les cauchemars issus de la tapisserie de sa mansarde sont les prémices d’une folie qui culminera dans le meurtre sanglant qu’il commettra dans la dernière scène où il apparaîtra.

« -Ce monde existe-t-il ? cria Doudkine, tout en s’apprêtant à bondir hors de la mansarde et à enfermer le visiteur, qui devenait de plus en plus subtil. L’homme qui était entré tout à l’heure possédait les trois dimensions. Il s’était appuyé à la fenêtre et était devenu une simple silhouette (à deux dimensions), puis une fine couche de suie, comme le noir de fumée qui file de la lampe, et maintenant cette suie noire venait de se consumer en une cendre qui brillait sous la lune et cette cendre s’envolait ; déjà il n’y avait plus de silhouette ; la matière s’était dissoute et il ne restait plus qu’une substance sonore qui caquetait sans fin, on ne savait d’où… Doudkine eut l’impression que ça caquetait au fond de lui-même.
-Monsieur Chichnarfné… disait Doudkine au vide (car il n’y avait plus de Chichnarfné). (p.231) […]
Sa crise aiguë de folie apparaissait sous un jour nouveau. Il avait maintenant conscience d’être vraiment fou. Sa folie était comme le compte rendu que ses organes sensoriels délabrés faisaient à son moi conscient. Chichnarfné n’était qu’un anagramme mental. Ce n’était pas Chichnarfné qui le poursuivait et le persécutait, mais ses propres organes qui pourchassaient son moi. L’alcool et l’insomnie rongeait sa complexion corporelle. Le corps était lié aux espaces. Et quand le corps avait commencé à se désagréger, les espaces s’étaient fissurés. Dans les fissures, entre les sensations, les bacilles s’étaient infiltrés ; et les espaces s’étaient mis à grouiller de spectres. Qui était « Chichnarfné » ? C’était l’envers d’un rêve abracadabrant, l’envers d’Enfranchiche ; c’était un cauchemar né de la vodka. » (p.236)

La folie latente issue de l’atmosphère de la ville artificielle Pétersbourg est on l’a vu l’unité du roman. Mais la richesse de Pétersbourg réside dans son style, sa profusion de détails si abondants que malgré une première lecture très attentive, et les connexions (très nombreuses) que j’ai pu en faire, il me semble qu’un grand nombre d’éléments et de liens m’ont échappé. Je pense par exemple aux nombreux itinéraires des personnages dont les parcours s’entrecroisent à de multiples reprises mais sont rapportés dans des chapitres plus ou moins éloignés entre eux, chaque chapitre en général se consacrant au point de vue d’un personnage. La dame qui passe « le nez enfoui dans son manchon », Sophie Likhoutina, est mentionnée à de nombreuses reprises dans le roman sans forcément que la narration se rapporte depuis son point de vue. De nombreux détails caractérisant les personnages reviennent de manière récurrente, et ce serait tout un jeu, très complexe et certainement très long d’en faire la liste complète : je pense au « sourire de grenouille » de Nicolas, « l’inconnu aux fines moustaches de jais noirs » (Doudkine), au « visage de pierre qui rappelait un presse-papier » d’Apollon. Voici, parmi tant d’autres, une de ces scènes savoureuses où les détails abondent dans le style caractéristique de Biély :

« A.A. laissa tomber un petit crayon au pied de l’escalier. N.A., par habitude, se précipita pour le ramasser. A.A. se précipita pour le prévenir, mais il trébucha, tomba, essaya de s’agripper aux marches, et vola tête première. Détail inattendu, sa tête se retrouva entre les doigts de son fils. N.A. aperçut un instant devant lui le cou de son père, jaunâtre et parcouru de veines saillantes, évoquant une écrevisse séchée. (On voyait battre une artère.) Les pulsations de ce cou tiède l’épouvantèrent. Il retira brusquement sa main, mais trop tard quand même. Au contact froid de ces mains la tête du sénateur fut prise d’un tic : ses oreilles remuèrent légèrement. Comme un Japonais vif, pratiquant le jiu-jitsu, il se rejeta en arrière et se redressa : ses genoux craquèrent bruyamment. Tout cela n’avait duré qu’un instant. N.A. tendit le petit crayon à son père. » (p.173)
Ou encore la manière originale dont Apollon se décharge de sa souffrance quand il apprend le retour de sa femme :

« A.A. ouvrit un tiroir et sortit une douzaine de petits crayons (très, très bon marché) en prit deux et les bâtonnets craquèrent sous ses doigts. C’était ainsi qu’A.A. soulageait sa souffrance : il brisait des paquets de crayons conservés à cet usage dans un des tiroirs, à la lettre « B ». » (p.181)

Et pour finir, voici encore quelques citations extraites du livre autour de l’image-classique de l’homme-insecte reprise par Biély pour décrire l’homme de Pétersbourg :
« La pensée individuelle de Doudkine s’englua dans l’activité cérébrale de l’énorme mille-pattes qui parcourait la perspective. Ils descendirent du trottoir et se perdirent dans la contemplation silencieuse du myriapode ; la masse visqueuse rampait : elle progressait en rampant et en se traînant sur ses petites pattes agiles ; la masse était formée d’anneaux articulés et chaque anneau était un tronc humain. Point d’hommes sur la perspective Nevski ! Mais un myriapode rampant et hurlant. […] Le myriapode rampant est terrifiant ! Des siècles durant, il devra parcourir la perspective Nevski. […] Il n’est point de terme au myriapode humain ; ses anneaux se renouvellent, mais lui ne change pas ; sa tête reste cachée derrière la gare ; sa queue se perd dans la Morskaïa, mais les anneaux articulés, eux, sans répit, s’étirent au long de la perspective. C’est un vrai scolopendre ! » (p.200-1)
« Pavel Iakovlévitch attacha la serviette à son cou et on le vit se tortiller sous la serviette comme un ver dans un cadavre » (p.165) ; « P.I. se pencha sur le carnet, avança sa tête qui, un instant, sembla fixée non plus au cou mais aux mains : il était devenu un monstre. Yeux papillotants, tignasse de chien hirsute, babines de rat retroussées par le rire ; et la tête se mit à courir au-dessus de la table sur ses dix doigts qui sautillaient dans les feuillets du carnet. On eût dit une araignée décapode. » (p.167)

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