"Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

mardi 20 octobre 2015

L'Aleph, Jorge Luis Borges

Note : 8,5/10


Quatrième de couverture :

L'Aleph restera, je crois, comme le recueil de la maturité de Borges conteur. Ses récits précédents, le plus souvent, n'ont ni intrigue ni personnages. Ce sont des exposés quasi axiomatiques d'une situation abstraite qui, poussée à l'extrême en tout sens concevable, se révèle vertigineuse.Les nouvelles de L'Aleph sont moins roides, plus concrètes. Certaines touchent au roman policier, sans d'ailleurs en être plus humaines. Toutes comportent l'élément de symétrie fondamentale, où j'aperçois pour ma part le ressort ultime de l'art de Borges. Ainsi, dans L'Immortel : s'il existe quelque part une source dont l'eau procure l'immortalité, il en est nécessairement ailleurs une autre qui la reprend. Et ainsi de suite...Borges : inventeur du conte métaphysique. Je retournerai volontiers en sa faveur la définition qu'il a proposée de la théologie ; une variété de la littérature fantastique. Ses contes, qui sont aussi des démonstrations, constituent aussi bien une problématique anxieuse des impasses de la théologie.
Roger Caillois


(Le lecteur pourra, à son gré, lire directement ce qui suit et qui est un long résumé de la première nouvelle de ce recueil qui en compte dix-sept, comportant beaucoup de citations qui sont à mon avis caractéristiques du style de Borges, d’une grande clarté et où la teneur fantastique (où l’influence de Kafka est souvent prégnante) laisse le lecteur en suspens entre réalité et cauchemar, ou passer directement à la chronique qui succède à ce résumé et y revenir plus tard, à son gré).


L’immortel

La nouvelle s’ouvre sur une citation de Francis Bacon : « Salomon saith. There is no new thing upon earth. So that as Plato had an imagination, that all knowledge was but remembrance ; so Salomon giveth his sentence, that all novelty is but oblivion. »
Le récit suit un soldat romain désœuvré qui devient obsédé par la recherche d’un « fleuve secret qui purifie les hommes de la mort » et dont la rive donne sur la Cité des Immortels, riche en avenues, en amphithéâtres et en temples. » ; « A Rome, je conversai avec des philosophes qui opinèrent qu’allonger la vie des hommes est allonger leur agonie et multiplier le nombre de leurs morts. » Dans sa quête, le narrateur (dont les écrits ont été retrouvés au XVIIIe siècle) traverse une étrange contrée, le pays des Troglodytes, qui dévorent des serpents et manquent de l’usage de la parole.  Tout près de son but, il est capturé et ligoté par ce peuple en apparence primitif, qu’il décrit ainsi : « Dans le sable, il y avait des puits peu profonds ; de ces orifices mesquins (et des niches) émergeaient des hommes à la peau grise, à la barbe négligée, nus. […] dans leur barbarie infantile, [ils] ne m’aidèrent ni à survivre ni à mourir. S’évadant, le narrateur arrive enfin à la Cité tant désirée, après avoir traversé un labyrinthe angoissant : « j’arrivai à une vaste chambre circulaire presque invisible. Cette cave avait neuf portes ; huit introduisaient à un labyrinthe qui, insidieusement, ramenait à la même chambre. La neuvième (grâce à un autre labyrinthe) donnait sur une seconde chambre circulaire, identique à la première. J’ignore le nombre total des chambres ; ma malchance et mon angoisse les multiplièrent. […] Avec horreur, je m’accoutumai à ce monde suspect ; il me paraissait impossible qu’il pût exister autre chose que des cryptes à neuf portes et longs souterrains qui se ramifiaient. » 

Enfin parvenu à la Cité au sortir de ce dédale, il découvre un édifice singulier : «  Avant toute autre caractéristique du monument invraisemblable, l’extrême antiquité de son architecture me frappa. Je compris qu’il était antérieur aux hommes, antérieur à la Terre. Cette ostensible antiquité (bien qu’effrayante en un sens pour le regard) me parut convenable à l’ouvrage d’artisans immortels. Prudemment d’abord, puis avec indifférence, non sans désespoir à la fin, j’errai par les escaliers et les dallages de l’inextricable palais. Je vérifiai ensuite l’inconstance de la largeur et de la hauteur des marches : je compris la singulière fatigue qu’elles me causaient. « Ce palais est l’œuvre des dieux », pensai-je d’abord. J’explorai les pièces inhabitées et corrigeai : « Les dieux qui l’édifièrent sont morts. » Je notai ses particularités et dis : « Les dieux qui l’édifièrent étaient fous.» […] A l’impression d’antiquité inouïe, d’autres s’ajoutèrent, celle de l’indéfinissable, celle de l’atroce, celle du complet non-sens. […] Dans les palais que j’explorai imparfaitement, l’architecture était privée d’intention. On n’y rencontrait que couloirs sans issue, hautes fenêtres inaccessibles, portes colossales donnant sur une cellule ou sur un puits, incroyables escaliers inversés, aux degrés et à la rampe tournés vers le bas. […] Je ne sais si tous les exemples que je viens d’énumérer sont littéraux ; je sais que, durant de nombreuses années, ils peuplèrent mes cauchemars ; je ne peux pas décider si tel ou tel détail traduit la réalité ou les formes qui éprouvèrent mes nuits. » (p.24)
Ayant fait connaissance avec les Immortels, le narrateur tire des conséquences de leur mode de vie original : « la république des Immortels était parvenue à une certaine perfection de tolérance et presque de dédain. Elle savait qu’en un temps infini, toute chose arrive à tout homme. Par ses vertus passées ou futures [le narrateur considère la vie comme une « roue », à l’image des religions de l’Inde, qui n’a ni commencement ni fin], tout homme mérite toute bonté ; mais également toute trahison par ses infamies du passé et de l’avenir. Ainsi, dans les jeux du hasard, les nombres pairs et impairs tendent à s’équilibrer ; ainsi s’annulent l’astuce et la bêtise. […] J’en connais qui faisaient le mal pour que le bien en résulte dans les siècles à venir […]. A cette lumière, tous nos actes sont justes, mais ils sont aussi indifférents. Il n’y a pas de mérites moraux ou intellectuels. Homère composa l’Odyssée ; aussitôt accordé un délai infini avec des circonstances et des changements infinis, l’impossible était de ne pas composer, au moins une fois, l’Odyssée. Personne n’est quelqu’un, un seul homme immortel est tous les hommes. » Devant leurs manières ascétiques, le narrateur précise rapidement : « Que personne ne nous rabaisse au niveau des ascètes. Il n’est pas de plaisir plus complexe que celui de la pensée et c’est à celui-là que nous nous consacrions. ». Les Immortels depuis se sont mis en quête d’un fleuve leur rendant leur mortalité, puisque « la mort (ou son allusion) rend les hommes précieux et pathétiques. Ils émeuvent par leur condition de fantômes ; chaque acte qu’ils accomplissent peut être le dernier ; aucun visage qui ne soit à l’instant de se dissiper comme un visage de songe. Tout, chez les mortels, a la valeur de l’irrécupérable et de l’aléatoire. »


Borges a beau avoir cantonné son art à la nouvelle littéraire, son œuvre est d’une vertigineuse complexité et profondeur malgré la brièveté de chacune de ses « fictions ». En fait, elles sont d’une telle complexité (à mon avis) qu’elles requièrent probablement plusieurs relectures ou du moins une lecture très attentive pour mieux s’en imprégner. Non que son écriture soit également complexe (au contraire, Borges écrit avec une limpidité et une clarté remarquables, ses récits se lisant très facilement), mais les nouvelles, par leur brièveté, « s’oublient » relativement vite dans la mémoire du lecteur bien que l’on conserve le plaisir et le vertige que nous ont procurés leur lecture. Avant de lire cet Aleph, j’avais relu le Livre de sable, qui dans le souvenir de ma première lecture, était excellent mais je l’avais pratiquement oublié depuis (dans son contenu) et en le relisant j’ai senti que j’étais passé à côté de pas mal de choses et cette relecture a provoqué en moi un plaisir bien plus grand et une compréhension meilleure devant les multiples problèmes et jeux philosophiques à plusieurs niveaux de l’écrivain argentin. La clé je pense de Borges et pourquoi il faut le lire et relire est très bien résumé par Claude Mauriac dans la quatrième de couverture de Fictions que je reproduis une nouvelle fois ici : 

 « Jorge Luis Borges est l'un des dix, peut-être des cinq auteurs modernes qu'il est essentiel d'avoir lus. Après l'avoir approché, nous ne sommes plus les mêmes. Notre vision des êtres et des choses a changé. Nous sommes plus intelligents. Sans doute même avons-nous plus de cœur »


Borges, avec ses thèmes de prédilection tournant autour de l’infini du temps qui a précédé et s’étendra au-delà de notre existence, nous fait ressentir au plus profond de nous-mêmes la brièveté de notre existence, notre insignifiance par rapport au mystère de l’infini univers. Dans les Théologiens, une secte, les Monotones, est dénoncée hérétique car elle « professait que l’histoire est un cercle et qu’il n’est rien qui n’ait déjà été et qui un jour ne sera. » 

L’image de l’univers et la vie comme une « roue », déjà rencontrée dans l’Immortel, reparaît dans l’Ecriture de Dieu : « Alors arriva ce que je ne puis oublier ni communiquer. Il arriva mon union avec la divinité, avec l’univers (je ne sais si ces deux mots diffèrent). L’extase ne répète pas ses symboles. L’un a vu Dieu dans un reflet, l’autre l'a perçu dans une épée ou dans les cercles d’une rose. J’ai vu une Roue très haute qui n’était pas devant mes yeux, ni derrière moi ni à mes côtés, mais partout à la fois. Cette Roue était faite d’eau et aussi de feu et elle était, bien qu’on en distinguât le bord, infinie. Entremêlées, la constituaient toutes les choses qui seront, qui sont et qui furent. J’étais un fil dans cette trame totale, et Pedro de Alvarado, qui me tortura, en était un autre. Là résidaient les causes et les effets et il me suffisait de voir la Roue pour tout comprendre, sans fin. O joie de comprendre, plus grande que celle d’imaginer ou de sentir ! Je vis l’univers et je vis les desseins intimes de l’univers. Je vis les origines que raconte le Livre du Conseil. Je vis les montagnes qui surgirent des eaux. Je vis les premiers hommes qui étaient de la substance des arbres. […] Je vis le dieu sans visage qui est derrière les dieux. […] Qui a entrevu l’univers, qui a entrevu les ardents desseins de l’univers ne peut plus penser à un homme, à ses banales félicités ou à ses bonheurs médiocres, même si c’est lui cet homme. » (p.153-4) 

Ce vertige est ressenti également, de manière similaire, dans le Zahir : « Tennyson a dit que si nous pouvions comprendre une seule fleur nous saurions qui nous sommes et ce qu’est le monde. Il a peut-être voulu dire qu’il n’y a aucun fait, si humble soit-il, qui n’implique l’histoire universelle et son enchaînement infini d’effets et de causes. Il a peut-être voulu dire que le monde visible nous est donné tout entier en chaque représentation, de même que la volonté, selon Schopenhauer, nous est donnée toute entière en chaque sujet. Les cabalistes opinèrent que l’homme est un microcosme, un miroir symbolique de l’univers ; tout le serait, d’après Tennyson. »

Pour refermer cet article, et au risque de me répéter, les écrits de Borges nous sont précieux car nous voyons le monde, les choses de manière différente en sortant de leur (re)lecture. C’est le sentiment qui prédomine en moi chaque fois que je le lis. Sa vaste érudition, que Borges aimait à qualifier de « vague » (dans ses Poèmes d’amour) car il avait sans doute conscience que toute érudition aussi vaste soit-elle reste dérisoire face à cet infini mystère de l’univers, nous ouvre des horizons et des pensées insoupçonnés qui nous stimulent tout en nous laissant perplexes dans le mélange d’absurde, de dérisoire de notre propre existence. Ce qui ne veut pas dire que Borges est un « pessimiste » : au contraire, à travers ses récits et poèmes, il nous donne la leçon la plus inspirante qu’on puisse trouver en littérature, en nous confrontant à notre mortalité, à notre éphémère existence dans un vaste, inexplicable et infini univers, notre peur de vieillir, celle de mourir, celle de ne pas avoir vécue pleinement notre vie. Voici quelques extraits parmi les plus marquants et étayant mon propos :

« il n’y a pas d’homme qui n’aspire à la plénitude, c’est-à-dire à la somme d’expériences dont un homme est capable ; il n’y a pas d’homme qui ne craigne d’être frustré de quelque partie de ce patrimoine infini », dit-il dans Deutsches Requiem. « L’avenir lui réservait secrètement une nuit essentielle de lucidité : celle où enfin il vit son propre visage, celle où enfin il écouta son nom. Bien comprise, cette nuit permet d’atteindre le fond de sa vie ; mieux, un instant de cette nuit, un acte de cette nuit ; car les actes sont notre symbole. Toute destinée, pour longue et compliquée qu’elle soit, comprend en réalité un seul moment : celui où l’homme sait à jamais qui il est. » (Biographie de Tadeo Isidoro Cruz, p.74)

« Otara comprend, avant de mourir, qu’on l’a trahi dès le début, qu’il a été condamné à mort, qu’on lui a permis d’aimer, d’être le chef, de triompher, parce qu’on le tenait déjà pour mort, parce que pour Bandera il était déjà mort. » (Le Mort)

« Jean de Pannonie déclarait qu’il n’y a pas non plus deux âmes qui se ressemblent, et que le pécheur le plus vil est aussi précieux que le sang que, pour lui, versa Jésus-Christ. L’acte d’un seul homme, affirmait-il, pèse plus que les neuf ciels concentriques, et rêver qu’il peut disparaître et refaire son apparition est une brillante frivolité. Ce que nous perdons le temps ne le refait pas, l’éternité le garde pour la gloire et aussi pour le feu. Le traité était diaphane, universel ; il ne semblait pas rédigé par une personne en chair et en os, mais par n’importe quel homme ou, peut-être, par tous les hommes. » (Les Théologiens, p.53)

« Je suis unique ; c’est un fait. Ce qu’un homme peut communiquer à d’autres hommes ne m’intéresse pas. Comme le philosophe, je pense que l’art d’écrire ne peut rien transmettre. Tout détail importun et banal n’a pas sa place dans mon esprit, lequel est à la mesure du grand. Jamais je n’ai retenu la différence entre une lettre et une autre. Je ne sais quelle généreuse impatience m’a interdit d’apprendre à lire. Quelquefois, je le regrette, car les nuits et les jours sont longs. » (La Demeure d’Astérion, p.88)

« Si le destin m’accorde une autre chance, je saurai la mériter. Pendant quarante ans, il l’a attendue avec un espoir obscur, et le destin, finalement, la lui a donnée, à l’heure de sa mort. Il la lui a donnée sous forme de délire, mais déjà les Grecs savaient que nous sommes les ombres d’un rêve. Au moment de l’agonie, il a revécu sa bataille, il s’est conduit comme un homme, a pris la tête de la charge et une balle l’a frappé en pleine poitrine. Ainsi, en 1946, sous l’effet d’une longue souffrance, Pedro Damian est mort dans la déroute de Masoller, qui a eu lieu entre l’hiver et le printemps 1904. » (L’Autre Mort, p.101)

« Dans le premier volume de Parerga und Paralipomena, je relus que tous les événements qui peuvent arriver à un homme, depuis l’instant de sa naissance jusqu’à celui de sa mort, ont été préfixés par lui. Ainsi, toute négligence est délibérée, toute rencontre fortuite est un rendez-vous, toute humiliation une pénitence, tout échec une victoire mystérieuse, toute mort un suicide. Il n’est pas de plus habile consolation que la pensée selon laquelle nous avons choisi nos malheurs ; cette téléologie individuelle nous révèle un ordre secret et nous confond d’une façon prodigieuse avec la divinité. » (p.109)

Borges est un écrivain précieux, et il est sans doute un des plus indiscutables auteurs contemporains du XXe siècle. Le lire, le relire, se perdre dans ses labyrinthes tour à tour enchanteurs et cauchemardesques, dans ses récits si courts et pourtant si denses, si complexes, est à mon avis indispensable pour ceux ne l’ayant pas encore lu. Pour ce qui est du style et de la profondeur, Borges est probablement le meilleur nouvelliste, bien qu’à un niveau plus personnel, je préfère Tchekhov et ses récits mais pour des raisons totalement différentes de celles qui me font aimer Borges.

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