" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

dimanche 11 octobre 2015

Homme invisible, pour qui chantes-tu ?, Ralph Ellison

Note : 8/10


Quatrième de couverture : 

Homme invisible, pour qui chantes-tu ? est un roman de légende. L'homme invisible, c'est l'homme noir dans la société américaine... Voilà trois siècles que, là-bas, il vit, travaille, mange, parle - et pour l'Amérique il arrive même au Noir de se faire tuer... En quelque sorte pour rien. Car aux yeux de l'Amérique le Noir est invisible. Ecrivain lui-même noir, Ralph Ellison a donné ce titre paradoxal, dérisoire et pathétique aux six cents pages qui racontent l'histoire d'un jeune Noir du Sud aux prises avec une société qui lui refuse sa place. Homme invisible, pour qui chantes-tu ? est peut-être le plus insupportable des cris de solitude et de révolte qui se soient exprimés par la littérature.

“The novel itself is a social document.  Invisible Man [is] a story [that] makes a social statement.
In Invisible Man the [social] statement is the literature. The protagonist's story is his social bequest. And I'll tell you something else: The bequest is hopeful." (Ralph Ellison)

L’équilibre entre l'aspect littéraire, esthétique d’une part et le message social, politique d’autre part dans tout roman est difficile à trouver, et la tendance générale (des mauvais romans) est de négliger le premier aspect pour privilégier le second. Dans Homme invisible, comme le dit son auteur lui-même, l’accent est mis sur l’art en premier lieu, et c’est à travers l’art que le message politique et social se transmet au lecteur.
Ce qui préoccupe d’abord Ellison, c’est cette quête de soi du narrateur (dont le nom ne sera jamais dévoilé), ce moi qu’il ne trouvera qu’en revenant sur son passé et ses expériences vécues et en réalisant à quel point il ne fut qu’un instrument, « un matériau, une ressource naturelle, à utiliser». L’accent est résolument mis sur l’individu qui lutte pour se libérer de l’influence de la société, qui non seulement dirige sa vie mais le soumet également dans un univers mental limité, étriqué. « Nous ne modelons pas nos conduites sur les idées saugrenues et infantiles de l’homme de la rue. Notre travail ne consiste pas à leur demander ce qu’ils pensent, mais à le leur dire ! » (dit, cyniquement, frère Jack au narrateur). Par ce biais, Ellison va au-delà de la simple lutte des races, de toute la littérature « noire » insistant sur l’oppression des Noirs par les Blancs. Ainsi son roman acquiert une portée plus universelle qui, peut-être, lui permettra de résister au passage du temps.

Pour ce faire, Ellison utilise divers procédés qui concourent à donner cette sensation d’universalité au lecteur. La narration à la première personne, certes classique et faisant par ailleurs penser à celle du Sous-sol de Dostoïevski (le narrateur écrit également son histoire depuis son trou, une cave), permet surtout à son personnage principal de monologuer en pensée tout au long du roman, de réfléchir, prendre conscience de lui-même, changer, à la manière des personnages de Shakespeare. L’on voit le narrateur se rendre progressivement compte de ses erreurs, des illusions au sein desquelles il s’était bercé, lui permettant (ou en tout cas lui faisant croire) d'aboutir à une meilleure compréhension des choses. «  On aurait dit que je venais d’apprendre, tout à coup, à regarder en arrière ; des images des humiliations passées se succédaient dans ma tête à un rythme rapide, et je vis qu’elles représentaient davantage que des expériences isolées. Elles étaient moi ; elles me définissaient. J’étais mes expériences, et mes expériences étaient moi ; et aucun aveugle, même s’il devenait très puissant, ne pourrait s’en emparer ; désir, insulte, rire, cri, cicatrice, souffrance, rage ou douleur, il ne pourrait rien changer. Ils étaient aveugles, aveugles comme des taupes, et ne se déplaçaient qu’en suivant les échos de leurs propres voix. Et parce qu’ils étaient aveugles ils s’anéantiraient eux-mêmes ; et je les aiderais. Je me mis à rire. Moi qui avais cru qu’ils m’acceptaient parce qu’ils savaient que la couleur importait peu ; c’était bien leur sentiment, en effet, mais parce qu’ils ne voyaient ni la couleur, ni les hommes… Pour eux, nous n’étions guère que des noms griffonnés sur des bulletins de vote truqués, à utiliser à leur convenance et à classer et remiser dans le cas où l’on n’en a pas besoin. C’était une farce, une farce absurde ! » (p.540). Le narrateur va opérer tout au long de son parcours de « formation » de multiples révolutions mentales similaires, d’abord à son exclusion de l’université, puis à son arrivée en ville et enfin lorsque le mouvement dans lequel il travaillera la majeure partie du roman, la Confrérie, se révèlera également un leurre, une imposture, dont il ne saisira pleinement l’ampleur que lorsqu’il se retrouve pris au milieu d’une émeute raciale.

Deuxièmement, Ellison parvient à créer des personnages merveilleusement vivants, et c’est par leur biais principalement qu’Homme invisible s’avère être une œuvre particulièrement réussie. C’est d’abord et avant tout le narrateur bien sûr, jeune homme naïf plein d’espoir et d’optimisme qui au fil de ses expériences deviendra plus lucide sur son rapport à la société, libéré de son influence et en particulier de ses manières de penser étroites, conformistes, qui, il finit par le comprendre, ont étouffé, empêché son individualité, son moi de s’exprimer. Les Mr Norton, Bledsoe, Jim Trueblood, frère Jack, frère Tarp, Mary, Tod Clifton, Sybil etc. sont des types humains qui englobent et disent par leur intermédiaire beaucoup sur la nature humaine, ce qui est le propre de la fiction de qualité et de son pouvoir supérieur sur tous les pamphlets et essais imaginables.

Enfin, Ellison use habilement de la métaphore, en particulier lors de la scène de mêlée générale, située au début du roman, et qui constitue à mon avis (mais cela, on ne s’en rend compte que vers la fin) la clé du livre et de sa signification. Remarqué pour ses prouesses oratoires, le jeune narrateur est invité à donner un discours devant une assemblée de notables et de riches donateurs « blancs », avec pour espoir de décrocher une bourse universitaire. A sa grande surprise cependant, il se retrouve malgré lui sur un ring de boxe monté pour l’occasion, et forcé de se battre avec d’autres jeunes noirs, après que leurs yeux fussent bandés. A l’issue du combat, les combattants reviennent pour ramasser des pièces jetées sur le ring, dont le tapis a été au préalable électrifié. Humilié, tuméfié, le narrateur donnera finalement son discours et se verra attribuer sa bourse ainsi qu’un porte-documents flambant neuf qui l’accompagnera pour la suite du roman. C’était la stratégie « utiliser un nègre pour attraper un nègre » pensa le narrateur dans les dernières pages du roman. Les noirs sont délibérément poussés à l’émeute, à la violence, pour y être tués dans la répression qui s’ensuit, à travers le personnage de Ras l’Exhortateur qui deviendra à la fin Ras le Destructeur, militant radical qui n’entrevoit aucune réconciliation possible entre les deux races et appellent à la lutte armée comme moyen d’action contre l’ennemi héréditaire blanc.

L’un des traits les plus saillants du livre, c’est l’étroitesse d’esprit, le refus de la réalité, et la volonté d’imposer cette étroitesse d’esprit qui est mensonge sur la réalité. C’est d’abord Mr Norton, qui pense qu’en tant que riche donateur pour une université « noire » dirigée par le cynique Bledsoe, il contribue à une amélioration de la situation des noirs, à une amélioration de la société par leur accès à l’éducation. « Vous êtes ma destinée », dit-il plein d’optimisme au narrateur chargé de lui faire visiter le campus et ses environs. Par mégarde, ce dernier va conduire son hôte et lui montrer le revers  de la vie idéalisée qu’il s’est faite des noirs, en particulier par sa rencontre de Trueblood puis sa visite impromptue au Golden Day, un bar-bordel, où il rencontrera un vétéran désenchanté. Furieux par la mésaventure vécue par Norton, Bledsoe, directeur de l’établissement lui-même noir, s’exclame : « Mais enfin, le chenapan noir le plus bête de la région cotonnière sait que la seule façon d’être agréable à un Blanc, c’est de lui raconter un mensonge ! […] Ne le vois-tu pas ? Les Blancs disent à chacun ce qu’il doit penser – sauf à des hommes comme moi. C’est moi qui le leur dis ; c’est ma vie, ça, de dire aux Blancs ce qu’il faut penser des choses que je connais. Ça te choque, pas vrai ? Que veux-tu, c’est comme ça. C’est une sale combine, et ça ne me plaît pas toujours. Mais écoute-moi donc : ce n’est pas moi qui l’ai fait, et je sais que je ne peux rien changer. Mais j’y ai creusé ma place et je n’hésiterais pas à faire pendre tous les Noirs du pays aux grosses branches des arbres avant le matin, si mon maintien était à ce prix. » De même, les membres du comité de la Confrérie montrent une répugnance à toute idée neuve qui entrerait en conflit avec leur vision du monde, qu’ils estiment « scientifique » et donc « objective », niant la part de subjectivité, d’irrationnel, de toute expérience humaine, de l’homme en tant qu’individu. Sans cesse, ce dernier, l’individu, peut être sacrifié « pour son bien », tout comme le narrateur fut renvoyé de l’université pour le bien de cette dernière. « C’est par le sacrifice que s’opère le changement. Nous obéissons aux lois de la réalité, nous faisons donc des sacrifices. – Mais la communauté exige l’égalité dans le sacrifice, dis-je. Nous n’avons jamais brigué un traitement de faveur. – Ce n’est pas aussi simple, frère, dit-il. Nous devons protéger nos acquis. Certains doivent consentir de plus grands sacrifices que d’autres, c’est inévitable… - Ce « certains » désignent mes semblables… - En l’occurrence, oui. – Ainsi, les faibles doivent se sacrifier pour les forts ? –Non, une partie du tout est sacrifiée – et continuera à l’être jusqu’à l’avènement d’une nouvelle société. »

Ellison rappelle ainsi que le monde, la réalité, loin d’être objective, scientifique, inévitable, est le fruit d'une construction mentale bien souvent étriquée, étroite. L’individu y est souvent nié dans son développement, dans sa capacité à le changer en ayant la capacité de le penser autrement, préalable indispensable. Homme invisible est ainsi un plaidoyer pour l’émancipation individuelle, la liberté intellectuelle, l’imagination : « je croyais au travail acharné, au progrès, à l’action, mais maintenant, après avoir été « pour », ensuite « contre » la société, je ne m’assigne plus ni rang ni limite d’aucune sorte, et une telle attitude est très contraire à la tendance actuelle. Mais mon univers comporte à présent des « possibilités à l’infini ». Quelle expression ! – pourtant, c’est une bonne expression et une bonne vue de la vie, et nul ne devrait en accepter d’autre : j’ai au moins appris ça sous terre. Jusqu’au jour où un groupe parviendra à placer le monde dans une camisole de force, il se définit par : la possibilité. Un pas au-delà des étroites limites de ce que les hommes appellent la réalité, et vous sombrez dans le chaos […] ou dans l’imagination. […] Allons, non, le monde est tout aussi concret, ordinaire, vil et suprêmement beau qu’avant ; la différence, c’est qu’à présent, je comprends mieux ma relation avec lui et la sienne avec moi. J’en ai fait, du chemin, depuis le temps où, plein d’illusions, je menais une vie d’homme public et je m’efforçais de fonctionner en supposant que le monde était solide ainsi que tous les liens qu’il abrite. Maintenant, je sais que les hommes sont différents et que toute vie est divisée et que c’est seulement dans la division que se trouve la vraie santé. C’est pourquoi je suis encore resté dans mon trou ; parce que, là-haut, on s’acharne de plus en plus à rendre les hommes conformes à un moule. […] La vie doit être vécue, pas contrôlée. […] Notre destin est de devenir un, et cependant divers. »

Homme invisible, sans être un chef d’œuvre (c’était mon ressenti au sortir immédiat de ma lecture, mais la rédaction de la présente chronique m’a fait réaliser la profondeur plus grande du livre que si je n’avais pas écrit dessus), n’en est pas moins un très bon livre, aux métaphores profondes, et doté de personnages très vivants par l’intermédiaire desquels nous saisissons le propos social, le plaidoyer d’Ellison pour une vie plus authentique, débarrassée des illusions et des restrictions mentales que la « réalité », en fait de petits groupes dans la société imposant leur vision du monde, impose aux hommes à leur insu. C’est avant tout une œuvre d’art, comme le dit justement son auteur, utilisant le pouvoir de la fiction pour rendre avec une plus grande profondeur le problème de l’exclusion du Noir de l’Amérique, qui apparaît dans toute sa complexité : le rejet du Noir sous couvert d’intégration (l’université de Bledsoe), son parcage dans des ghettos, les tensions avec la police (où le racisme refoulé refait surface), le refus de confronter la réalité qui tient enfermés à la fois Blancs et Noirs dans une conception mentale étroite (les premiers en niant l'existence d'un problème, du racisme dans une société qu'ils considèrent conduisant inévitablement au progrès, les seconds en aspirant à ressembler aux premiers et en croyant à leur représentation de la réalité ou a contrario en plongeant dans un racisme anti-blanc radical) etc.

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