"Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

lundi 14 septembre 2015

Théorème, Pier Paolo Pasolini

Note : 8,5/10


Quatrième de couverture : 

Un jeune homme fait irruption chez de riches bourgeois milanais. Il est la grâce, la beauté mêmes. Et sa visite est davantage une visitation, qui s'accomplit dans et par la possession physique. La servante Émilie, puis Pierre, le fils de famille, puis la mère et Odette, la fille, enfin le père, tous connaîtront le visiteur, au sens biblique du terme. Mais après son brusque départ, rien ne restera du message laissé. Seule l'humble servante connaîtra le salut car, à la différence des bourgeois selon Pasolini, elle n'a pas substitué de conscience à son âme, ni de morale à son sens du sacré. Conçu comme pièce en vers dont il reste des extraits, puis écrit parallèlement au film, séquence par séquence, Théorème est une parabole, d'un genre littéraire unique et inclassable.


Artiste protéiforme, et plus connu je pense pour ses films, Pasolini se définissait d’abord et avant tout comme un poète. Et dès les premières lignes de ce Théorème, et à l’instar d’autres poètes-écrivains, j’ai été saisi par la beauté de son écriture, la plus belle plume que j’aie lue cette année avec celle de Fernando Pessoa.
J’ai lu dernièrement pas mal d’articles biographiques sur la vie de Pasolini à défaut de son œuvre (en dehors de son très beau L’Odeur de l’Inde), son rapport à l’art et la poésie, ses combats intellectuels où le thème dominant, selon son proche ami l’écrivain Alberto Moravia (dans la préface aux Écrits corsaires), est « la plainte sur sa propre nation, jadis créatrice et glorieuse, aujourd’hui dégradée et stérile. C’est le même thème que celui de poètes d’avant le Risorgimento, comme Foscolo et Leopardi. […] De cette plainte du poète civil qui vit et souffre de sa propre dégradation à l’intérieur de la dégradation plus générale de son pays ["je regrette l'immense univers paysan et ouvrier d'avant le développement, un univers transnational dans sa culture et international dans son choix du marxisme" (p.98, Écrits corsaires)], sortira la sociologie paradoxale et agressive de Pier Paolo Pasolini [avec] son mélange de dialectique marxienne, d’angoisse existentielle, d’historicisme pessimiste et de nostalgie de la philosophie des lumières. » Dans Théorème, on retrouve cette influence marxienne évoquée par Moravia, à laquelle il faut ajouter je pense celle de Freud, un auteur pour lequel Pasolini s’est passionné durant sa formation intellectuelle.

Dès les premières pages, Pasolini bouscule les codes narratifs, allant jusqu’à refuser de situer son histoire dans le temps, temporalité qui selon lui n’a au final pas d’importance. « Les événements de cette histoire se déroulent tous au même moment et dans le même temps. »
Même les interactions entre le jeune homme (qui restera sans nom) et les différents membres de la famille bourgeoise qu’il visite durant son bref séjour (dont les motifs resteront là aussi inexpliqués, ainsi que ceux de son départ) sont laissés indéterminées dans le temps, à savoir que ces rencontres ont pu se dérouler dans un ordre autre que celui dans lequel elles ont été exposées.
Théorème, Pasolini l’a très clairement explicité, est une parabole : « Dans une famille bourgeoise, arrive un personnage mystérieux qui est l'amour divin. C'est l'intrusion du métaphysique, de l'authentique, qui vient détruire, bouleverser une vie, qui est entièrement inauthentique, même si elle peut faire pitié, si elle peut même avoir des instants d'authenticité dans les sentiments, par exemple, dans ses aspects physiques aussi. » Puis, un nouveau télégramme annonce le départ de cet étrange visiteur. « Et chacun, dans l'attente, dans le souvenir, comme apôtre d'un Christ non crucifié mais perdu, a son destin. C'est un théorème et chaque destin est son corollaire. »
Le jeune homme est le symbole du contact avec le « miracle », « la divine expérience de l’amour » que chaque protagoniste (masculin et féminin) va expérimenter physiquement, un amour qui pour le jeune homme est sans crainte, sans pudeur, sans honte, au contraire de ses différents partenaires.

« Alors que l’invité – en garçon, peut-être, plus averti, et, en somme, plus adulte – procède avec une certaine désinvolture, son compagnon par contre paraît gêné et entravé dans ses mouvements par quelque chose qui le rend, plus que de raison, soucieux, maussade, revêche. Le jeune invité se déshabille, tout naturellement, devant le garçon ; jusqu’à se retrouver tout à fait nu, sans aucune crainte, sans aucune sentiment particulier de honte, comme cela se produit, ou devrait se produire, la plupart du temps, entre deux jeunes gens du même sexe, et à peu près du même âge. Pierre est visiblement en proie à une pudeur profonde et inhabituelle, qui pourrait toutefois se justifier (du fait qu’il est le plus jeune) et même, qui sait, lui conférer un surcroît de grâce, s’il prenait du moins la chose avec un brin d’humour et de colère. Pierre au contraire en est assombri. Sa pâleur se fait plus maladive, et la gravité de ses yeux bruns devient comme mesquine et un peu misérable. Pour se déshabiller et se mettre en pyjama, il se glisse sous les draps, venant à bout après bien des difficultés d’une opération si facile. Avant de s’endormir, les deux garçons échangent des propos sans prétentions : puis ils se disent bonne nuit, et chacun se retrouve seul dans son lit. Le jeune homme – avec une belle sérénité qui toutefois ne blesse pas qui ne la possède point, s’endort du sommeil mystérieux des gens sans problèmes. Pierre, par contre, ne parvient pas à trouver le sommeil ; il garde les yeux grand ouverts, il se retourne dans ses draps : il fait ce que l’on fait quand on souffre d’une insomnie, absurde, humiliante comme un châtiment injustifié. »

Lorsque l’hôte part, définitivement, chaque personnage va quitter à son tour la demeure familiale (là encore dans un ordre non spécifié et laissé vague) dans un état de névrose plus ou moins latent : la jeune fille finira dans un asile, le fils Pierre devient obsédé avec une peinture tentant de représenter l’hôte disparu, la mère se lance dans des aventures sexuelles sordides, et le père finira par faire don de son usine aux ouvriers après s’être dépouillé symboliquement de tous ses effets matériels, se retrouvant nu sur un quai de gare, lors d'un acte de folie.

En parallèle au récit narratif à proprement dit, Théorème comporte un chapitre entier où se succèdent des poèmes (tous superbes) supposément écrits par chaque personnage qui détaille comment ils ont vécu personnellement leur expérience avec le mystérieux hôte. En voici un extrait :

« Je ne saurais dire comme je vivais 
Comment, pour vivre, il me suffisait des choses naturelles de la vie ;
Bien prendre soin de ma maison, de mes proches,
Comme une paysanne, nichée dans son trou,
Qui se démène, bec et ongles, pour se défendre !
Comment pouvais-je vivre en un tel vide ? C’était pourtant ma vie.
Et ce vide était, à mon insu,
Peuplé de conventions, c’est-à-dire
D’une profonde laideur morale.
Ma grâce naturelle (à ce qu’on dit) me sauvait :
Mais c’était une grâce prodiguée en pure perte.
Comme un jardin perdu en un lieu ignoré. […]
Toutefois, là, elle se flétrissait.
C’était comme l’approche de la vieillesse
(les premières pâleurs cruelles, les premières
Rides, imperceptibles, que l’on maudit). Elle se serait flétrie
Jusqu’à en dépérir – signifiant ainsi la fin
D’une vie vécue en vain – si tu n’étais survenu.
Tu as fait déborder d’un intérêt limpide
Et fou, une vie qui en manquait tout à fait.
Et tu as dénoué le nœud obscur
De toutes les idées fausses dont est nourrie une femme de la haute bourgeoisie :
Les horribles conventions, le badinage horrible,
Les horribles principes, les horribles devoirs,
Les politesses horribles, l’horrible démocratisme, l’horrible
Anticommunisme, l’horrible fascisme,
L’horrible objectivité, le sourire horrible.
Ah ! comme elle se connaît bien – diras-tu. C’est une conscience
Qui m’est venue comme par magie – et je parle tout comme
Monologue
Quelque personnage de tragédie ! »

En sus des poèmes, Pasolini insère également dans un autre chapitre une splendide métaphore de l’homme dans le désert, où ressort entre autres que si l’homme d’aujourd’hui est si névrosé, c’est parce qu’il a perdu l’idée de l’Unicité :

« L’Unicité de l’image du désert se changeait donc en quelque chose qui se nichait en eux, alors même qu’ils en souffraient. Ils en étaient envahis. C’était la douleur sans fin d’un malade qui, dans ses affres, se roule tantôt d’un côté du lit et tantôt de l’autre : et d’un côté il sent le désert, et de l’autre il sent le désert encore, et, à l’instant où il se tourne pour changer de position, il ressent en même temps le désir de l’oublier et le désir de le retrouver. […] L’idée du désert demeura en chaque Hébreu : et ce n’était rien d’autre, encore, que quelque chose d’Unique. […] Oui, le désert, avec son horizon devant et son horizon derrière, toujours les mêmes, suscitait un état de délire : le corps de Paul, en chacune de ses fibres, n’existait qu’en fonction de lui […]. Quelles que fussent les pensées de Paul, elles étaient contaminées et dominées par cette présence. Toutes les choses de sa vie […] étaient unifiées par cette Chose […] Il ne pouvait perdre la raison, dès lors qu’au fond, le désert, en tant que forme unique, dans la mesure où il était simplement lui-même, lui procurait un profond sentiment de paix. […] Que tout était propre, pur, immaculé ! En ce vide vital et ardent devenaient tout à fait inconcevables les ombres, les sinuosités, les confusions, les contagions, la puanteur de la vie. Du fait justement qu’il y avait là non pas variété, mais seulement unicité : l’azur profond du ciel, le sable de couleur sombre, le profil de l’horizon, les ondulations de terrain n’étaient pas des formes qui s’opposaient les unes aux autres […] non, elles ne composaient qu’une forme unique, et, en tant que telle, celle-ci était omniprésente, encore et toujours. »

Pour Pasolini enfin, l’amour, par l’expérience sexuelle authentique, était vu comme une forme de liberté, de grâce, une expérience proche du sacré et du religieux pour l’homme (bien que Pasolini ait été un farouche athée, il s'est passionné toute sa vie pour la religion, en témoigne son splendide film L’Évangile selon Saint Matthieu). C’était le sens notamment de sa « Trilogie de la vie » (adaptations cinématographiques du Décaméron, des Contes de Canterbury et des Mille et une Nuits) et c’est aussi un peu le sens de ce Théorème.
Son regard sur la sexualité, qu'il a exaltée dans les œuvres citées ci-dessus, changera toutefois radicalement vers la fin de sa vie, au vu de la récupération et de la mésinterprétation qui en ont été faites. De plus en plus pessimiste devant les effets pervers croissants de la société de consommation, qui constitue selon lui une forme insidieuse et supérieure de fascisme par rapport aux totalitarismes des années 30 et 40 (dans le sens où elle détruit les particularismes culturels et est même voulue et désirée par la population qui y adhère avec un fanatisme qui ferait envie ces anciens totalitarismes), Pasolini critique la marchandisation croissante des corps dans le contexte de libération sexuelle, appropriés par le pouvoir (ce nouveau fascisme consumériste), ce qu'il a mis en images de manière controversée et radicale dans son ultime film. (cf la page wikipedia de l'auteur)

Pour revenir sur le livre qui nous intéresse, Théorème est en conclusion un livre splendidement écrit, on sent de bout en bout la poésie de la prose de Pasolini. Les influences marxiste (dans sa critique radicale de la bourgeoisie) et freudienne (le thème de la névrose est omniprésent) sont évidentes mais ce n'est pas ce que j'ai retenu le plus dans ma lecture, bien que j'adhère en grande partie à la pensée de Pasolini. Le plus important, c'est de savoir que ce livre est l'un des mieux écrits que j'aie lus cette année, si l'on prend en compte uniquement le style. Sur ce plan et en considérant seulement la forme romanesque, Pasolini fait partie, avec Fernando Pessoa et Juan Rulfo, des plus purs talents que j'aie découverts cette année.

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