" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

mercredi 23 septembre 2015

La Steppe. Salle 6. L'Evêque, Anton Tchekhov

Note globale : 9/10


Quatrième de couverture :

Les trois nouvelles qui composent ce recueil jalonnent trois étapes décisives de la vie et de l'œuvre d'Anton Tchékhov. La Steppe marque son entrée dans la littérature, Salle 6 sa rupture avec la doctrine tolstoïenne de la non-résistance au mal, L’Évêque l'imminence de la mort. Dans la première nouvelle, l'immensité de la steppe russe est vue à travers le regard d'un enfant qui entreprend un long voyage, sur des chars à bœufs, vers le lointain lycée qui l'attend, vers une vie inconnue. La deuxième a pour triste héros le docteur Raguine qui, après avoir accepté dans l'indifférence la souffrance de ses malades, les mauvais traitements qui leur sont infligés, meurt en disant : " Tout m'est égal. " Quant à l'évêque, dont Tchékhov nous conte les derniers jours, comment ne pas songer à l'auteur lui-même, à bout de forces, encombré de sa gloire, assailli par les importuns, qui voit venir la mort et qui bientôt sera remplacé, oublié...

J’ai lu dernièrement pratiquement toutes les nouvelles et pièces de Tchekhov disponibles en format poche et je le considère désormais comme un de mes écrivains préférés. Il n’a certes pas l’élégance d’un Tolstoï (selon moi celui qui a le plus pur talent d’écrivain de tous les temps), d’un Proust, Nabokov etc. mais il y a quelque chose dans son écriture qui me bouleverse, me fait rire, m’indigne à tour de rôle mais surtout m’interroge (Tchekhov disait que le rôle d’un artiste était de poser des questions, et non pas donner des réponses) avec une fréquence et une régularité que je ne retrouve nulle part chez un autre auteur. L’expression de Kafka, que j’ai déjà cité sur ce blog, disant qu’ « il me semble d’ailleurs qu’on ne devrait lire que les livres qui vous mordent et vous piquent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un bon coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? » prend ici tout son sens et c’est mon ressenti général vis-à-vis des écrits de Tchekhov, en particulier ses meilleures nouvelles (Salle 6, Une Banale Histoire, La Cigale, La Dame au petit chien) ou pièces (Oncle Vania, La Mouette) et la raison pour laquelle je le tiens en si haute estime.
Le second point qui dessert en général Tchekhov, c’est que son œuvre littéraire, réduite essentiellement à des nouvelles et pièces, souffre de la comparaison si on la met en balance avec les nombreux romans, d’une longueur parfois épique, d’un Balzac ou d’un Dostoïevski par exemple. Tchekhov n’a pas « produit » un roman monumental, total, équivalent à un Middlemarch ou aux Misérables. C'est ce que dit entre autres Thomas Mann dans son éloge à l'auteur russe.
Enfin dernier point, rien ne se passe ou ne semble se passer dans toutes les histoires de Tchekhov. Il n’y a pas de début, pas de fin, pas de drame romanesque avec des personnages héroïques, attachants dont l’individualité brille. Au contraire, les « héros » de Tchekhov passent leur temps à se lamenter sur leur sort, sur leur indolence, sur leur sentiment d’inutilité dans leur vie (pour ceux qui s’en rendent compte) et la plupart des nouvelles s’achèvent sur un point d’interrogation, une note suspendue qui ne résout rien, qui laisse le lecteur dans l’expectative. C’est ce que dit en substance Virginia Woolf : « Quel intérêt, et pourquoi en fait-il un récit ? se demande-t-on en lisant un récit après l’autre. […] Il nous faut procéder par approximation si nous voulons découvrir où l’accent est vraiment placé dans ces étranges récits. […] L’esprit l’intéresse énormément ; c’est un analyste des plus subtils, des plus délicats, des relations humaines. Mais encore une fois, l’enjeu n’est pas là. […] Ses récits nous donnent toujours à voir quelque affectation, quelque pose, quelque insincérité. Telle femme s’est engagée dans une relation fausse ; tel homme a été perverti par l’inhumanité de sa condition. L’âme est malade ; l’âme est guérie. Voilà les points saillants de ses récits. […] Cette méthode qui nous avait d’abord parue si décousue, si peu concluante, si occupée de broutilles, apparaît désormais comme le résultat d’un goût extraordinairement exigeant et délicat, audacieux dans ses choix, infaillible dans ses dispositions, et régi par une intégrité dont nous ne trouvons d’équivalent que chez les Russes eux-mêmes. […] Aussi lorsque nous lisons ces petits récits sur rien du tout, l’horizon s’élargit-il : l’âme y acquiert un incroyable sentiment de liberté. »
Tolstoï était lui aussi un fervent admirateur de son contemporain, bien qu'il détestât ses pièces :
« L'illusion de la vérité est complète chez Tchekhov. On dirait qu'il jette les mots en l'air n'importe comment, mais comme un peintre impressionniste, il obtient de merveilleux résultats avec ses coups de pinceau. »


Le recueil qui nous intéresse ici est assez singulier par rapport au reste de l’œuvre de Tchekhov puisque la première nouvelle, La Steppe, est inhabituellement longue et se déroule du point de vue d’un jeune garçon qui quitte son foyer familial pour étudier au lycée. Les descriptions y abondent, Tchekhov nous fait ressentir au plus près les sensations de son jeune héros en se basant sur un souvenir de son enfance. C’est par ailleurs le premier effort « sérieux » en littérature de Tchekhov, qui jusqu’alors écrivait abondamment des nouvelles au ton souvent humoristique, qu’il considérait lui-même avec peu d’estime et qu’il envoyait à des périodiques surtout pour se faire de l’argent afin de soutenir sa famille dans le besoin à la suite de la faillite financière de son père. Ce sérieux fait suite à la lettre de Dmitri Grigorovitch (écrivain et critique qui a notamment découvert Dostoïevski, et a fréquenté Tolstoï, Tourguéniev ou encore Gontcharov) qui conseille à Tchekhov d’écrire avec plus d’application en l’assurant de son talent, talent dont Tchekhov doutera toute sa vie de véritablement posséder. La Steppe n’est certes pas sa meilleure nouvelle mais nous dévoile une facette nouvelle de Tchekhov, à savoir sa capacité à émouvoir son lecteur par sa description riche et nuancée de l’immensité de la steppe russe :

« Quelque chose de tiède effleura le dos de Iégor, un rai de lumière, surgi furtivement par-derrière, se faufila par-dessus la voiture et les chevaux, se porta à la rencontre des autres rayons, et soudain, toute la vaste steppe, rejetant la pénombre du matin, sourit et étincela de rosée. Le seigle moissonné, les herbes folles, l’euphorbe, le chanvre sauvage, toutes les plantes, grillées par la chaleur, jaunies et à demi mortes, à présent baignées de rosée et caressées par le soleil, se ranimaient pour s’épanouir à nouveau. […] Une compagnie de perdreaux, effrayés par la voiture, s’envolèrent avec des « trr… » très doux, gagnèrent les collines à tire-d’aile. Criquets, grillons, capricornes et courtilières entonnèrent leur musique aigre, monotone. Mais, au bout d’un moment, la rosée s’évapora, l’air redevint immobile et la steppe déçue reprit son aspect accablé de juillet. Les herbes baissèrent la tête, la vie s’évanouit. Les collines calcinées par le soleil, brun-vert, mauves au loin, avec leurs teintes mortes comme l’ombre, la plaine et ses lointains vaporeux et le ciel renversé sur elles, terriblement profond et transparent sur une steppe sans forêts et sans montagnes, tout maintenant semblait interminable, engourdi d’ennui…  […] devant les yeux de Iégor se déroulait toujours le même spectacle : le ciel, la plaine, les collines. […] Au-dessus de l’herbe flétrie, tournoyaient des freux désœuvrés ; ils sont tous semblables et rendent la steppe encore plus monotone. »

« Quand nous regardons longuement le ciel immense, nos idées et notre âme se fondent dans la conscience de notre solitude. Nous nous sentons irréparablement seuls, et tout ce que nous tenions auparavant pour familier et cher s’éloigne indéfiniment et perd toute valeur. Les étoiles, qui nous regardent du haut du ciel et depuis des milliers d’années, le ciel incompréhensible lui-même et la brume, indifférents à la brièveté de l’existence humaine, lorsqu’on reste en tête à tête avec eux et qu’on essaie d’en comprendre le sens, accablent l’âme de leur silence ; on se prend à songer à la solitude qui attend chacun de nous dans la tombe, et la vie nous apparaît dans son essence, désespérée, effrayante… »

Iégor dans son voyage sera confronté aux premiers sentiments de l’amour (la comtesse Dranitski qui l’embrasse sur les deux joues, la seule femme « tchékhovienne » qui apparaîtra physiquement, bien qu’une histoire de couple apparaîtra également via le récit de Constantin et de son mariage), la mort, la solitude, la rusticité des mœurs (l’imbécilité de Kiriouka, la brutalité de Dymov), l’obsession de l’argent (son oncle Kouzmitchov, Varlamov)…


Salle 6 est à mon avis le chef d’œuvre de Tchekhov, son sommet littéraire. Étrangement, aucune femme n’a de rôle important dans cette nouvelle, allant à rebours de l’assertion de Tchekhov lui-même selon qui « un récit sans femmes est comme une machine sans vapeur ». C’est l'une des plus grandes nouvelles que j’aie lues à ce jour, avec la Métamorphose de Kafka, le Dialogue des chiens de Cervantes et la Mort d'Ivan Illitch de Tolstoï. La légende voudrait que la lecture de Salle 6 ait grandement été à l’origine de l’activité révolutionnaire de Lénine, qui est ressorti hanté par sa lecture de cette nouvelle. Salle 6 a été écrite au retour de Tchekhov de son séjour sur l’île pénitentiaire de Sakhaline, et l’on sent que cette expérience a radicalement changé la perception du monde de Tchekhov et a nourri son inspiration « de plus en plus noire » qui caractérise son œuvre tardive. Salle 6 est un réquisitoire contre l’indifférence vis-à-vis des injustices, la misère humaine, les horreurs qui se déroulent en parallèle de nos vies confortables. Le docteur Raguine est le protagoniste de cette nouvelle et exerce sa profession depuis plus de vingt ans. Bien qu’il possède une intelligence et un esprit supérieur au reste de la population environnante, il se caractérise par son indolence, son renoncement à bousculer les conventions, à réformer tous les travers et maux qu’il a vite détectés dans l’hôpital où il officie. Sur cet aspect, il se distingue peu du fonctionnaire insignifiant et passif immortalisé par Gogol. « Je fais un métier nuisible et perçois des émoluments de gens que j’abuse, je ne suis pas honnête. Mais par moi-même, je ne suis rien, je ne suis qu’une parcelle d’un mal nécessaire : tous les fonctionnaires de district sont nuisibles et perçoivent des émoluments pour rien… Ce n’est donc pas moi le responsable de ma malhonnêteté, mais mon temps… » (p.205)
La société qui l’entoure l’assomme, l’ennuie à mourir. « C’est dommage  […] qu’il n’y ait absolument personne dans notre ville qui sache et qui aime tenir une conversation éclairée, intéressante. Même le milieu intellectuel ne s’y élève pas au-dessus de la trivialité » (p.198). « En ville, on s’ennuie à mourir… Personne à qui parler, personne à écouter » (p. 213). Sa rencontre avec Gromov, un « fou » de la Salle 6, va bouleverser sa vie, dans le sens où il est la seule personne avec laquelle il puisse converser « normalement », celui qui le sort enfin de la solitude morale dans laquelle il s’est retrouvé enfermé. « Quel agréable jeune homme ! Depuis que je suis ici, c’est, je crois bien, la première personne que je rencontre à qui on puisse parler. Il sait raisonner et s’intéresse précisément à ce qu’il faut » (p.214).
Les visites, de plus en plus fréquentes, qu’il fait à Gromov, vont éveiller l’intérêt du personnel hospitalier, en particulier le docteur Khobotov.

Salle 6 pose la question de la frontière entre la folie et la normalité. Gromov est devenu fou le jour où il s’est rendu à quel point cette notion est arbitraire. « Il eut soudain le sentiment, sans trop savoir pourquoi, qu’on pourrait lui river les fers aux pieds à lui aussi et le mener de la même manière à la prison dans la boue. […] Il passa toute la nuit sans dormir, à penser qu’on pouvait venir l’arrêter, le mettre aux fers et le jeter en prison. Il ne se connaissait aucune faute et pouvait garantir que dans l’avenir non plus il ne tuerait pas ; mais est-il difficile de commettre un crime par mégarde, involontairement, n’y a-t-il pas la calomnie et, enfin, l’erreur judiciaire ? […] Les gens qui ont avec la souffrance d’autrui des rapports de service, d’affaires, par exemple les juges, la police, les médecins, avec le temps et par la force de l’habitude s’endurcissent à un point tel que, le voudraient-ils, ils ne pourraient avoir avec leur clientèle d’autres rapports que formels ; de ce point de vue ils ne diffèrent aucunement du paysan qui égorge dans son arrière-cour béliers et veaux sans remarquer le sang. Ayant adopté à l’égard de la personne humaine une attitude formelle et sans âme, pour priver un innocent de tous les droits de sa condition et le condamner au bagne le juge n’a besoin que d’une chose : de temps. Il ne lui faut que le temps de respecter un certain nombre de formalités pour lesquelles il perçoit ses émoluments, puis tout est terminé. […] Et même n’est-il pas ridicule de songer à l’équité quand l’usage de la force est chaque fois accueilli par la société comme une nécessité raisonnable, justifiée par son objet et que chaque acte de clémence, un acquittement par exemple, provoque une véritable explosion de mécontentement et de désirs de vengeance » (p.180).
Cette inquiétude, ce sentiment de culpabilité, vont finir par le ronger, un peu comme le K. de Kafka dans le Procès, et cette paranoïa croissante aboutira à son internement. Ces visites vont opérer un changement profond chez Raguine, en particulier lorsque Gromov lui expose sans fard l’indigence dans laquelle est tombée sa vie. « Mais parlons de vous. De toute votre vie, personne n’a levé le petit doigt sur vous, personne ne vous a jamais terrorisé, ne vous a frappé. […] Vous avez grandi sous l’aile paternelle et avez fait vos études à ses frais, puis, d’emblée, vous avez trouvé une sinécure. […] Vous êtes par nature, paresseux, indolent et c’est la raison pour laquelle vous vous êtes efforcé d’organiser votre vie de manière que rien ne vous dérangeât ou ne vous fît changer de place. […] vous vous êtes délecté à méditer sur toutes sortes de fadaises sublimes et à boire. En un mot, vous n’avez pas connu la vie, vous l’ignorez totalement et vous n’avez de la réalité qu’une connaissance théorique. […] On nous tient derrière ces grilles, on nous laisse croupir, on nous martyrise, mais c’est très bien et c’est raisonnable parce que entre celle salle et un cabinet de travail chaud et confortable il n’y a pas de différence. Philosophie commode : on n’a rien à faire, on a la conscience nette, on se sent un sage… » (p. 221).

La « normalité » de Raguine sera à partir de ses visites à Gromov de plus en plus remise en cause, et de manière effroyable, c’est par son excès de conscience, sa remise en cause profonde de l’indifférence, de la futilité de la société qu'il s'attire l'intérêt malveillant de son confrère Khobotov. « Le docteur Raguine se mit à expliquer […] combien il était regrettable, profondément regrettable que les habitants de la ville dépensassent leur énergie vitale, leur cœur et leur esprit à des parties de cartes et à des commérages, ne sussent ni ne voulussent passer leur temps en conversations intéressantes ou en lectures, et ne désirassent pas goûter aux jouissances que donne l’esprit. » (p.228-9). Dans le même temps, ses relations sociales lui apparaissent de plus en plus insupportables par leur « préoccupation » envers lui, qu’ils considèrent comme de plus en plus anormal en raison de ses opinions radicales. « Raguine l’écoutait en serrant les dents ; des couches d’écume se déposaient dans son âme tant il bouillait intérieurement, et après chaque visite de son ami, il sentait que le dépôt devenait plus épais et atteignait presque le niveau de sa gorge » (p.242). Son internement final (relativement attendu) et les conséquences pour lui sont glaciales, implacables et finissent de l’éveiller sur le traitement inhumain infligé à ceux considérés comme anormaux. « au milieu du chaos jaillit avec toute sa netteté la pensée effroyable, insupportable, qu’une douleur semblable avait été pendant des années jour après jour le lot de ces hommes. Comment avait-il pu se faire qu’au long de vingt années il n’ait pas su et n’ait pas voulu savoir cela ? » (p.256).
Salle 6 constitue l’élément central je pense de l’œuvre de Tchekhov. Aucun autre de ses récits n’est plus noir, plus implacable, plus cruel que celui-ci. Tchekhov s’il s’indigne avec véhémence contre l’indolence, l’indifférence, ne s’exclue pas de cette critique : au contraire, le personnage raté, qui se plaint d’avoir raté sa vie, qui se sent inutile, qui est misanthrope, misogyne (souvent), c’est lui-même (un point que Nabokov soulève ici) et l’une des raisons qui l’ont poussé à faire son voyage à Sakhaline. Le docteur Raguine, c’est un peu Tchekhov avant ce célèbre voyage, et son éveil brutal par Gromov symbolise la rupture définitive de Tchekhov avec la doctrine tolstoïenne teintée de stoïcisme (qui est violemment critiquée dans le dialogue entre Raguine et Gromov que j'ai rapporté plus haut).


La dernière nouvelle, l’Évêque, reprend (une énième fois) la trame du protagoniste qui se sent en échec vis-à-vis de sa vie, qui s’irrite de son environnement mesquin, insignifiant. A cela s’ajoute la tristesse que lui occasionne la visite impromptue de sa mère, moins en raison du souci financier qui l’amène que par les rapports distanciés qu’elle garde avec son fils depuis que ce dernier a atteint un haut degré dans ses fonctions sacerdotales, un peu à l’image de ce qui arrive au protagoniste d’une Banale histoire, dont la vie de famille a brusquement perdu sa spontanéité, sa joie de vivre depuis qu’il est devenu célèbre et qu’on lui donne de « l’Excellence » à longueur de journée.  « L’humeur de l’évêque changea subitement. Il regardait sa mère et ne comprenait pas d’où lui venait cette expression respectueuse, timide, du visage et de la voix, à quoi cela servait, et il ne la reconnaissait pas. Il se sentait triste, contrarié » (p.270). Monseigneur Piotr éprouve un sentiment de désolation, de tristesse, d’autant plus qu’il est gravement malade depuis peu de temps et cet état l’incite à une introspection de sa vie passée et restante (ce que Tchekhov a fait de même dans sa vie, lui qui se savait condamné très tôt, à moyen terme, par la tuberculose qui l'emportera). La question qui se pose avec insistance est le bilan de la vie, de ce qui reste de notre passage terrestre à notre mort. Une crainte qui se matérialisera dans la conclusion abrupte, très triste, qui met fin à cette nouvelle…


Pour résumer, ce recueil se distingue des autres nouvelles de Tchekhov dans le sens où la femme tchékhovienne est quasi absente dans les trois nouvelles qui nous intéressent. La Steppe est le moins tchékhovien des trois mais se distingue par une grande originalité dans la mesure où Tchekhov donne la part belle aux descriptions issues de ses souvenirs d’enfance. La Steppe s’achève par ailleurs sur l’habituelle interrogation, relativement optimiste, du jeune Iégor qui voit la vie devant lui alors qu’il s’apprête à commencer sa formation intellectuelle mais laissant derrière lui son foyer et les heureux souvenirs qui y sont attachés. Salle 6 est le chef d’œuvre de Tchekhov, sa plus grande nouvelle, un récit d’une noirceur implacable, qui s’achève sur un final tétanisant. L’Évêque est plus classique dans sa construction tchékhovienne (le sentiment de la vie effectivement gaspillée) mais n’en est pas moins émouvant, comme le sont tant de récits de Tchekhov…

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