" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

samedi 5 septembre 2015

Au bord de la vaste mer, August Strindberg

Note : 8/10


Quatrième de couverture :  

Le jeune inspecteur des Pêcheries, Axel Borg, vient exercer ses fonctions dans une des îles de l'archipel de Stockholm. Lui qui se sait et se veut un esprit supérieur, méprisant le vulgaire et l'ignorance, est incompris, combattu même par ceux qui l'emploient. Un jour, il rencontre la Femme: après l'avoir séduite par l'invincible magnétisme de sa personnalité, il se laisse peu à peu prendre à ses rets... Enchaîné, dissous, annihilé, cédera-t-il aux coups impitoyables que lui portent sa compagne et une société imbécile ? Au bord de la vaste mer, roman de Strindberg paru en Suède en 1890, est l'inlassable et transparente confession d'un poète dont le cœur saigne de ne pouvoir donner sa mesure, d'un peintre dont l'œil s'épuise à mesurer les séductions infinies de la mer.


Strindberg est plus connu pour ses pièces de théâtre que ses romans, et il est souvent associé à Henrik Ibsen et Anton Tchekhov pour son apport au théâtre moderne. Il est relativement peu connu dans la francophonie en témoigne l’accessibilité restreinte d’une grande majorité de son œuvre, éditée à des prix très onéreux pour le lecteur et non dans un format poche plus abordable.
Le présent roman est une œuvre jugée mineure de Strindberg, et pourtant son talent d’écrivain saute rapidement aux yeux. Son vocabulaire est extraordinairement précis, en particulier dans les termes minéralogiques et scientifiques. Ses descriptions de la mer, de l’archipel, des roches, de la végétation dans les moments de contemplation et de solitude de son protagoniste sont superbes et nous font ressentir au plus près les paysages nordiques. A la fin de son introduction au roman, Régis Boyer interpelle le lecteur sur le talent de peintre de Strindberg qui ressurgit dans ses admirables descriptions : « Maintes visions ou spectacles qu’il nous propose dans son roman sont exactement d’un coloriste de grand talent. Admirons particulièrement les fines descriptions du monde marin, […] voyons la place, en soi étonnante, que la flore et la faune tiennent dans ce récit. Laissons un moment de côté toutes les théories explicatives de ce roman : il reste ce cœur d’homme qui saigne de ne pouvoir donner la mesure de son infini besoin d’amour, et cet œil de poète qui s’épuise à mesurer les séductions infinies de la Mer « source inépuisable de l’amour et de la fécondité, origine de la vie et Ennemie de la vie ».
De plus, Strindberg fait preuve d’un grand sens de la métaphore qu’il multiplie mais toujours avec à-propos dans son récit. « Il sentit plus nettement que jamais qu’il ne s’appartenait plus, qu’il n’était plus maître des quelques pieds carrés nécessaires pour s’isoler et éviter le contact d’âmes qui, semblables aux coquillages parasites collés aux flancs d’un cétacé, s’attachaient à lui afin de diminuer par leur poids sa vitesse initiale ». « Il avait été haï et déchiré à coups de bec, comme l’oiseau de race, couleur de soleil, échappé de la cage et égaré parmi les serins verts dans le bois où sa parure trop splendide agace ses sauvages congénères ».

Du point de vue strictement stylistique, je pense qu’il est indéniable que Strindberg avait un grand talent d’écrivain. Sur le plan théorique, il est probable que ce roman ne plaise pas à tout le monde, car Strindberg est un pessimiste et un contempteur de la société des plus noirs que j’aie lu à ce jour. En plus de son pessimisme, sa misanthropie, sa misogynie reviennent souvent quand on parle de l’auteur suédois et c’est peu dire que ses trois thèmes reviennent fréquemment dans le présent roman et font partie intégrante de la personnalité de Strindberg, que l’on perçoit nettement à travers les pensées de son protagoniste, l’inspecteur des pêches Axel Borg, dépêché dans un archipel de Stockholm pour y réguler les méthodes de pêche.
Mais ce dernier va se heurter très vite à l’opposition, l’hostilité ouverte de la population de pêcheurs qu’il est amené à côtoyer dans le cadre de ses fonctions. Il est tour à tour moqué, tourné en dérision, ignoré, méprisé par ceux qu’il est chargé d’aider. Le thème du génie incompris, rejeté, est un des plus usités en littérature mais Strindberg ne tombe jamais dans le cliché facile, dans le raccourci simpliste mais au contraire détaille avec une grande minutie les processus menant à la marginalisation de Borg, dont on méprise le savoir scientifique bien qu’utile, en raison de l’incapacité du vulgaire à le comprendre, la répugnance à changer des habitudes ancrées, l’envie jalouse inhérente devant un esprit supérieur (« cette envie passionnée de l’être inférieur de jeter à terre et de piétiner l’être qui est au-dessus de lui »). « Et si, comme le sauvage, cette population possédait des qualités négatives de privation et d’endurance, en revanche, elle manquait de l’initiative qui pousse à rechercher, à l’aide des inventions, une plus grande somme de bien-être. Ils avaient pour toute innovation une répugnance décidée et instinctive qui prouvait leur incapacité à se modifier dans le sens d’une culture supérieure. »

A juste titre, Strindberg est souvent rapproché de Nietzsche pour ses thèmes affirmant la suprématie de l’esprit supérieur (seul moteur de l’évolution de la société), sa haine des faibles qui sont une entrave au développement du premier (il prend en dérision les œuvres de charité pour aider son prochain, cette « maladive préoccupation du bien des classes inférieures »), la « volonté de puissance » par la recherche de toujours plus de savoirs, de connaissances, de compréhension du monde de l’homme supérieur qui pour Strindberg est la seule voie véritable capable de changer et d’améliorer la société humaine (« il évitait le nuageux absurde des tendances de ceux-là qui prétendaient vivre pour les autres, par l’opinion, l’estime, la gratitude de leur prochain. Et il allait tout droit son chemin, certain qu’une seule individualité grande et forte rendrait spontanément plus de services que cette cohue d’écervelés dont le nombre se trouvait en proportion inverse de l’utilité ».)
Borg rapidement se sent étouffé par la médiocrité qui l’environne. De là les multiples épisodes où il part seul en barque pour des expéditions maritimes, en quête de solitude et de calme, et les descriptions longues et magnifiques dont j’ai parlé plus haut. Sa rencontre avec Mlle Maria, trentenaire encore jeune et attractive, sera l’épreuve décisive du roman. Bien que méprisant la bestialité des plaisirs sensuels, Borg se sent malgré tout irrésistiblement attiré par cette femme, qu’il se promet d’utiliser comme un intermédiaire pour diffuser et faire accepter ses idées innovantes sur la pêche, Borg ayant rapidement compris que la population les refusait surtout par orgueil, ne voulant par se faire dicter par un « fonctionnaire travaillant depuis son canapé » quelles sont les meilleures méthodes de pêche qu’il a méditées par des observations précises et rigoureuses. « Rapidement, il comprit qu’avec le concours de ce médium il lui serait facile de transplanter dans la foule ses idées propres et ses projets ; que cet intermédiaire lui deviendrait utile pour toucher la masse, lui imposer ses bienfaits, en faire sa vassale ! Ensuite, il lui serait loisible de rire comme un dieu de leur sottise, quand ils croiraient avoir engendré eux-mêmes leur bonheur, alors qu’en réalité ils ne seraient fécondés que par ses idées, ses pensées à lui, et ne boiraient que la piquette de sa vendange dont le premier vin, noble et fort, n’humecterait jamais leurs lèvres ! Quel souci allait-il prendre de ce que cet archipel entretînt ou non une tribu de sauvages mi-affamés et superflus ? Quelle compassion ressentir pour ces ennemis naturels représentants de la tourbe inerte qui avait pesé sur sa vie en l’étouffant, qui l’avait empêché de croître, brutes qui manquaient de pitié même les unes envers les autres, poursuivant d’une haine de fauves leurs bienfaiteurs assez généreux pour se venger seulement par la répétition de leurs bienfaits. »
Condamné à être méprisé, à ne jamais être considéré à sa valeur, Borg parvient subrepticement à intégrer son idée par des moyens détournés qui ne lui vaudront aucune reconnaissance. Exaspéré également et assez rapidement de sa vie conjugale avec Maria, par son comportement enfantin, sa volonté de domination dans le couple par le rabaissement de Borg, ce dernier finit par la quitter non sans avoir élaborer puis réussi une vengeance cynique. Mais une fois retourné à la solitude, c’est l’angoisse, la « terreur du vide-néant », la peur de la mort, qui s’empare de Borg. Bien que désirant une compagnie humaine, ses tentatives de socialisation ne font que confirmer sa solitude morale, la solitude du génie et du poète.

Au bord de la vaste mer est un roman très noir et pessimiste, mais qui à mon sens ne sombre jamais dans le sensationnalisme morbide, l’effet facile que l’on craint souvent lorsque l’on a affaire à ce genre de romans. Les considérations théoriques sur le génie, l’imbécilité de la société sont omniprésentes dans le roman mais plus particulièrement au début, lors d’un long passage où Borg, se remémorant sa vie avant son arrivée à l’archipel, expose par la même occasion ses vues sur l’éducation, la jeunesse (« on avait pour habitude de dire que l’avenir appartient à la jeunesse – expression fort discutable, car la mortalité est moindre chez les hommes faits que parmi les adolescents. Toutes les attaques des jeunes contre l’ordre établi n’étaient que des explosions hystériques du plus faible, incapable de subir une domination, et témoignant du même degré d’intelligence que la guêpe qui, en attaquant l’homme, se voue à une mort certaine »), la femme, l’évolution, le génie, la sexualité (« le plus vil de tous les instincts, assez fort pour avoir si longtemps aveuglé la raison d’hommes éclairés et leur faire accepter cette superstition qui élevait la femme au niveau de l’homme, voire au-dessus […] ; la génération n’était bonne que pour les petits esprits ; les grands devaient vivre dans leurs œuvres »), les systèmes politiques etc.
Tout cela ne doit pas faire oublier que l’on a affaire à un styliste très talentueux et à la sensibilité marquée qui se reflètent dans la beauté de ses descriptions et métaphores qui contrastent avec un style général sombre, désespéré, dont on ressent avec force la passion.

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