"Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

jeudi 27 août 2015

Washington Square, Henry James

Note : 8,5/10


Quatrième de couverture :

Quoi de plus délicat que les relations entre un veuf inconsolable et une fille qui ne ressemble pas à sa mère ? A New York, l'implacable docteur Sloper vit seul avec son unique enfant, Catherine, un être vulnérable. Une vieille tante écervelée papillonne entre eux. Un soir surgit un jeune homme au visage admirable... Dans la vénérable demeure de Washington Square, le quatuor est en place pour jouer un morceau dissonant.


L’un des sentiments les plus agréables je trouve est de lire un livre qui excède de beaucoup les attentes qu’on y avait placées au préalable. C’est le cas du présent roman, le premier que je découvre d’Henry James, dans lequel le synopsis a priori ne promet pas un livre renversant : c’est l’histoire d’une jeune femme, Catherine Sloper, banale, dépourvue de charmes et à l’intelligence limitée, comme on l’apprend très tôt, qui va être courtisée par un arriviste, Morris Townsend, qui n’a d’yeux que pour la fortune de la demoiselle, héritière d’un revenu de 10 000 dollars de par sa mère décédée et de trois fois plus lorsque son père, le docteur Austin Sloper, viendra à disparaître.
L’histoire de l’arriviste sans scrupules et de la jeune femme suffisamment naïve pour croire que le premier l’aime réellement en dehors de sa fortune a été traitée maintes et maintes fois en littérature. Parmi les meilleurs livres où ce thème a été traité, on pense à Jane Austen (d’ailleurs citée en préface par la traductrice Claude Bonnafont) qui traite constamment dans ses romans des questions de mariage, de la difficulté de connaître l’autre au-delà de la simple apparence superficielle et qui invite constamment son lecteur à réfléchir sur lui-même et sur les gens qui l’entourent.
 « Quatre protagonistes occupent la scène, l’intrigue est une épure, l’action réduite au minimum, la prose claire, acérée, percutante, une prose souvent comparée pour son acuité, pour sa « précision synonyme d’intelligence » à celle de Jane Austen », dit la traductrice. En effet, l’ascèse dont fait preuve l’intrigue peuvent donner le sentiment qu’il ne s’y passe pas grand-chose au final, sentiment qui se renforce lorsqu’on se rend compte assez vite que les protagonistes ne vont pas changer dans leurs convictions respectives vis-à-vis de Morris Townsend : le docteur Sloper désapprouve fermement, et avec une raison et une lucidité qu’il expose avec clarté, le mariage projeté ; sa fille « s’entête » à croire son prétendant sincère dans ses intentions et à l’aimer, et sa tante, Lavinia Penniman, se caractérisera tout au long du roman par son incroyable sottise, encourageant sa nièce contre son frère, et multipliant les démarches (souvent vaines et inutiles) pour rapprocher les futurs mariés.

James réussit un tour de force remarquable en parvenant à rendre un roman de prime abord banal en un livre passionnant de bout en bout, en atteste la rapidité avec laquelle je l’ai dévoré. Le style y est pour beaucoup, James réussissant à caractériser avec une merveilleuse précision et complexité ses protagonistes. Il faut souligner au passage que James prend le pari peu commun de choisir une héroïne aux antipodes de ce à quoi nous sommes accoutumés en tant que lecteur. Catherine Sloper est difficilement attachante : comme je l’ai déjà dit, elle est ordinaire, banale, d’une intelligence très limitée, elle n’est guère attirante et ses qualités se résument à sa bonté naturelle et à son caractère facile, très malléable, qui la rend très obéissante vis-à-vis de son père qu’elle admire et craint à la fois pour son intelligence. Elle est à la fois naïve et très têtue et ne se rend pas compte à temps de son incrédulité face à Morris, contrairement aux héroïnes austeniennes.

Son père est le seul dans sa famille (si l’on ne compte pas Elizabeth Almond, son autre sœur bien plus avisée et intelligente que Lavinia) à discerner le comportement trompeur de Morris et à comprendre qu’il est un être « profondément égoïste » qui fera immanquablement le malheur de sa fille. D’abord amusé par la cour faite à sa fille, le docteur Sloper verra son humeur s’assombrir progressivement en constatant que tous ses efforts pour dissuader sa fille restent vains. Il est le seul personnage lucide mais il ne parviendra jamais à convaincre sa sœur et sa fille du bien-fondé de son jugement qui se heurte à l’aveuglement persistant de ces dernières. Bien que d’un naturel méfiant, il accorde même le « bénéfice du doute » à Morris avant de se rendre compte à travers une observation froide et objective que Morris ferait immanquablement le malheur de sa fille en cas de mariage. « Il ne devait pas condamner Morris Townsend avant de l’avoir entendu. Il éprouvait une vive aversion pour les attitudes trop dures face à certaines situations, estimant que la moitié des désagréments et nombre des déceptions de la vie venaient de là. » Puis, exaspéré par ses vaines tentatives de faire entendre raison à sa fille, il lui dit : « Tu abuses de ma patience, tu devrais pourtant savoir qui je suis. Je ne suis pas un homme bon. Bien que je sois d’humeur égale, je suis au fond très passionné et je t’assure que je puis être très dur. » Le docteur est le seul à faire preuve d’introspection, à réfléchir continuellement sur lui-même, voire même à douter de lui-même, en atteste sa volonté bien que sceptique de donner une chance à Morris au tout début de leurs relations. Néanmoins, au fil de ses observations, faites avec calme et objectivité, et tirant profit de sa grande expérience des hommes, il fait confiance à son jugement qui lui présente Morris comme l’arriviste qu’il est.

La tante Lavinia est un monument de bêtise et de sottise mais n’en reste pas moins crédible et vraisemblable. Pour elle, l’union de sa nièce et de Morris est un épisode qu’elle se représente haletant et romanesque et elle fera tout ce qui est en son pouvoir pour l’encourager, allant jusqu’à les pousser à se marier secrètement pour outrepasser l’interdit paternel. Il s’agit vraisemblablement pour elle d’un épisode dans lequel elle se promet de l’action, des frissons pour remplir sa vie monotone et ennuyeuse du fait de son manque total d’intelligence et de bon sens. « Mrs Penniman tirait trop de satisfaction des intrications sentimentales de ce drame pour avoir intérêt à ce qu’elles se dissipassent rapidement. Elle souhaitait voir l’intrigue s’étoffer et, dans son imagination, les conseils qu’elle prodiguait à sa nièce visaient cet objectif. Fort peu cohérents, ils se contredisaient d’un jour sur l’autre, imprégnés cependant par le désir dominant de voir Catherine accomplir un geste spectaculaire. […] Sa nièce n’était pas à la hauteur de la situation. Au fond de son cœur, Mrs Penniman espérait que la jeune fille se marierait secrètement, elle-même jouant à cette occasion le rôle de dame d’honneur ou de duègne. Dans son rêve, la cérémonie se déroulait dans une chapelle souterraine […] puis le couple coupable sautait en hâte dans le coupé rapide qui les emportait vers un sombre logis de banlieue où, dissimulée sous un voile épais, elle leur rendrait des visites clandestines aussi longtemps que durerait la période de misère poétique qu’ils ne manqueraient pas de subir. » Avec la lucidité du temps, Catherine se rendra compte que « sa tante était une femme dangereuse » par « cette attitude interventionniste et désintéressée, ce rôle de messagère pénétrée du devoir d’accomplir ses promesses » qui aura grandement contribué à ses souffrances.

Je parle souvent, pour évoquer les romans que j’ai beaucoup aimés, du mystère et de la complexité de la vie qu’un auteur parvient à saisir et à dépeindre. Par cette expression, j’entends que l’auteur parvient à nous faire saisir la vie de manière plus riche et complète dans son roman, par la minutie avec laquelle il détaille le caractère, les actions et les pensées de ses personnages, tout en stimulant l’imagination de son lecteur en y laissant une part significative d’interprétation, qui varie en fonction du lecteur et de son âge au moment où il (re)lit tel ou tel ouvrage. Washington Square rentre à mon avis dans cette catégorie de roman. La seule erreur (mais colossale) qu’à mon sens commet le docteur Sloper, le seul protagoniste véritablement lucide du roman, est son manque d’amour pour sa fille Catherine, qu’il a appris à mépriser en secret dès lors qu’il s’est rendu compte qu’elle ne serait ni jolie, ni intelligente, donc qu’il ne pourrait en tirer aucun sujet de fierté. Catherine s’en retrouvera profondément marquée lorsqu’elle se rend compte que son père ne l’aime pas et ce facteur aura une importance décisive aussi égale que son désenchantement consécutif à l’annulation  de ses fiançailles. Mrs Almond reprochera notamment à son frère de manquer de compassion vis-à-vis de sa fille lorsqu’il apprend l’annulation du mariage et se satisfait de la vengeance qu’il en tire par l’ironie avec laquelle il s’adresse à Catherine  pour n’avoir jamais écouté ses conseils. D’un autre côté, on pourra également comprendre que le docteur se soit à juste titre aigri devant la bêtise persistante et consternante de sa fille et de sa sœur Lavinia, qui se bercent d’illusions et de chimères sur Morris tout au long du roman à un point qui en devient même irritant pour le lecteur, ce qui est probablement l'effet voulu et recherché par l'auteur.

James est souvent surnommé le « Proust américain » et difficile de ne pas penser à l’auteur de la Recherche dans les ultimes pages du roman, qui sont également les plus bouleversantes et qui rappellent de nombreux passages du Temps retrouvé. Une Catherine vieillissante semble finalement comprendre que sa vie passée semble avoir été une illusion, un « rien » qui souligne encore davantage son désenchantement. « Elle continuait à le regarder, pourtant, ce qui la conduit à une observation troublante : il semblait que ce fût lui, et pourtant ce n’était pas lui ; c’était l’homme qui avait été tout, et pourtant cette personne n’était rien. Que tout cela était loin ! Comme elle avait vieilli… Comme elle avait vécu ! »
L’épisode de Morris, avec le recul permis par le temps, ressemble à une agitation vaine, amère, dont elle a beaucoup souffert et qui lui a inspiré son aspiration au repos et au calme, une sagesse de la vie prodiguée par nombre de philosophes…

8 commentaires:

  1. Tu sais ce que j'ai personnellement pensé de ce roman, même si je lui reconnait effectivement de grandes qualités, notamment en ce qui concerne la psychologie des personnages et son évolution, ou encore l'écriture, en effet très agréable, de James. Je suis d'accord avec toi concernant le fait que là où le docteur perd une partie de sa victoire, c'est en perdant l'affection de sa fille, par son propre manque d'amour envers elle. Mais je ne considère pas cela comme une erreur de sa part, plutôt comme une manifestation inévitable, naturelle de son caractère. C'est un personnage qui fait passer l'intellect, la réflexion avant l'émotion, et du coup, son affection est déterminée par le respect que lui inspirent les capacités intellectuelles d'autrui. le fait que l'autrui soit en l’occurrence sa fille n'y change rien. Il raisonne, avant de ressentir...

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    1. En fait, l'erreur aurait plutôt été de montrer à sa fille qu'il ne l'a jamais aimé, ce qu'il fait de manière assez brutale lors de la scène cruciale la veille de leur retour de voyage. Il est certain qu'"aimer" une fille comme Catherine Sloper relève de la gageure et difficile de blâmer le docteur pour son comportement (qui est somme toute conforme à son caractère comme tu le dis), on peut même admirer son infinie patience et retenue avant cette scène pivot... L'"erreur" dont je parle est son manque de compassion une fois le mariage avorté, bien que je pense qu'il n'aurait pu réparer le mal déjà causé. Mais du moins aurait-il pu l'atténuer...
      C'est un roman qui m'a beaucoup interrogé : comment élever une enfant "limitée" comme Catherine ? Comment se comporter envers elle ? Il est clair que la présence de la tante Lavinia au foyer familial n'a pas aidé la pauvre Catherine de surcroît...

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    2. C'est drôle, je ne me suis pas posée la même question que moi, mais plutôt celle-ci : doit-on laisser ses enfants commettre leurs erreurs, quand bien même il est clair qu'ils vont à la catastrophe, ou doit-on les protéger y compris contre eux-mêmes, et les empêcher du coup d'évoluer intellectuellement grâce à leurs expériences ? Sans doute la réponse se trouve-t-elle un peu entre les deux...
      Et je n'ai pas trouvé Catherine si "limitée" que ça ! Je crois surtout qu'elle se laisse aveugler -contrairement à son père- par ses sentiments, et que son manque d'expérience en matière de relations humaines, fait le reste...

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    3. Lapsus révélateur ? Je voulais dire "la même question que toi", bien sûr !

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    4. Je rejoins tes interrogations, auxquelles je faisais implicitement référence en me questionnant sur la meilleure manière de "se comporter" face aux enfants :). Question difficile (et sans réponse définitive) mais je pense que dans le cas présent, empêcher le mariage aurait été judicieux bien qu'impossible, Catherine étant adulte et indépendante dans sa décision. Sinon, je serais plutôt partisan de les laisser se tromper et apprendre de leurs erreurs (si cela n'a pas de conséquences graves), bon je dis ça, mais je n'ai pas d'enfants et ne compte pas à l'heure actuelle en avoir :)
      Ah mais Catherine "était" limitée, enfant et en tant que jeune femme, et c'est ce qui à mon sens l'a aveuglée (en plus de l'émoi des premiers sentiments) mais son évolution vers la fin montre qu'elle est capable d'introspection (ce qui la rend dans le même temps très émouvante), contrairement à sa tante qui n'aura définitivement pas changé d'un iota dans sa bêtise tout au long du roman...

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  2. oh que je suis content que t'aies aimé (contrairement à Ingannmic) ;)) Comme je le disais à Ingannmic l'autre jour, je relis souvent des passages de ce roman, il est encore meilleur plus le temps passe je trouve, après notre première lecture. Malheureusement, quand j'achète des romans, il me semble que cet auteur, ce génie, est mal édité en français, ses livres sont souvent difficiles à trouver (en tout cas au Québec, mais je ne sais pas où tu habites). De ce que j'ai lu, Henry James était le raté de la famille alors que son frère philosophe était considéré comme le génie. C'est ironique parce que maintenant c'est exactement le contraire. Bref, le temps se trompe rarement, surtout dans le domaine des lettres...c'est pour ça que je ne lis plus de jeunes auteurs, très très peu seront encore lus dans 100 ans.

    à bientôt...

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    1. Je pense souvent à la fin qui m'a vraiment beaucoup plu. On sent vraiment que pendant l'intervalle de temps non relaté, Catherine a changé et s'est rendu compte de ses erreurs, bien qu'inconsciemment, avant sa nouvelle rencontre avec Morris. J'aime beaucoup ressentir le fait qu'on puisse s'imaginer la vie intérieure des personnages après une ellipse, ce qui rend un roman d'autant plus réussi (il me semble que tu en parlais dans un de tes billets sur Virginia Woolf). D'ailleurs j'ai enfin lu Vers le phare de cette dernière et c'était génial, un chef d’œuvre encore meilleur que je pensais...
      Alors ici en France, je trouve relativement facilement du Henry James, j'ai d'ailleurs Le portrait d'une femme (considéré comme un de ses meilleurs) dans ma PAL. Par contre, après ce dernier, je ne sais pas vraiment par lequel enchaîner donc si tu as des conseils à me proposer, je suis preneur.
      Haha amusant qu'Henry James ait été jugé ainsi par sa famille, c'était pareil pour Proust voire même Beckett, qui, aux yeux de ses parents, avait raté sa vie...

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    2. Eh bien j'aurais parié que tu étais Québécois étant donné que je comprends tout ce que tu écris. ;)

      Pour James je n'ai rien lu d'autres, mais effectivement Portrait de femme semble très bien et d'ailleurs généralement les critiques que je lis le place comme étant son meilleur.

      Et pour James, Proust et Beckett, il y en a aussi plein d'autres et ce qui m'a le plus marqué c'est la mère de Nietzsche qui était très très critique à son endroit. La bio de Dorian Astor est très bonne en passant. :)

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