" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

mardi 18 août 2015

Tristes tropiques, Claude Lévi-Strauss

Note : 8/10


Quatrième de couverture :

Pourquoi et comment devient-on ethnologue ? Comment les aventures de l'explorateur et les recherches du savant s'intègrent-elles et forment-elles l'expérience propre à l'ethnologue ? C'est à ces questions que l'auteur, philosophe et moraliste autant qu'ethnographe, s'est efforcé de répondre en confrontant ses souvenirs parfois anciens, et se rapportant aussi bien à l'Asie qu'à l'Amérique. Plus encore qu'un livre de voyage, il s'agit cette fois d'un livre sur le voyage. Sans renoncer aux détails pittoresques offerts par les sociétés indigènes du Brésil central, dont il a partagé l'existence et qui comptent parmi les plus primitives du globe, l'auteur entreprend, au cours d'une autobiographie intellectuelle, de situer celle-ci dans une perspective plus vaste : rapports entre l'Ancien et le Nouveau Monde ; place de l'homme dans la nature ; sens de la civilisation et du progrès. Claude Lévi-Strauss souhaite ainsi renouer avec la tradition du "voyage philosophique" illustrée par la littérature depuis le XVI e siècle jusqu'au milieu du XIX e siècle, c'est-à-dire avant qu'une austérité scientifique mal comprise d'une part, le goût impudique du sensationnel de l'autre n'aient fait oublier qu'on court le monde, d'abord, à la recherche de soi.


Tristes Tropiques n’est pas un livre qui se lit aisément, du moins au niveau des premières pages. J’ai à de nombreuses reprises commencé, puis abandonné sa lecture au fil des années et c’est après avoir interrompu une énième fois ma lecture en cours de route que j’ai pu enfin enchaîner les pages, assez rapidement, pour le lire au complet. Lévi-Strauss écrit très bien, là n'est pas le problème, mais les premières pages, consacrées entre autres à un voyage aux Antilles (que je me remémore très mal), puis à la découverte de sa vocation d’ethnologue (partie plus intéressante où Lévi-Strauss expose entre autres ce qu'il perçoit comme les maux de notre éducation universitaire), ont eu du mal à accrocher mon attention et à me « donner envie » de le lire rapidement, contrairement à un roman, ce qui est toujours le problème avec les essais ou ouvrages philosophiques que je lis.
Ce que je retiens essentiellement de ce livre, ce sont, non pas la description des « sauvages » auxquels il est parti à la rencontre au Brésil (d'ailleurs, Lévi-Strauss déteste tout ce qui a trait à l'exotisme et au sensationnel, dérives courantes des livres sur le voyage et l'aventure), mais ce que les sociétés et cultures différentes de la nôtre peuvent nous apprendre sur nous-mêmes (et notre société). L’observation des différentes tribus fournit matière à Lévi-Strauss pour en tirer des enseignements plus généraux sur le rapport à l’autorité, à la religion, à l’art, in fine sur les modes d’organisation de la société humaine. La confrontation avec une société, une culture différentes est une source inestimable puisque c’est en permettant la comparaison avec celle dont est issu l’observateur que cette dernière peut mieux se comprendre puis se corriger, se réformer pour être meilleure (dans l'idéal).
Lévi-Strauss s’insurge entre autres contre la prétention de la civilisation européenne à s’estimer supérieure aux autres du fait de son avance technologique qui témoignerait d’une intelligence également supérieure. Au contraire, l'avènement de la civilisation mécanique est associé à ce "funeste hasard" qui aurait détourné l'homme d'un état de société meilleur pour lui. Il défend le modèle d’une société où les maux seraient réduits le plus possible, à l’image de l’éloge de Rousseau que je cite vers la fin : il soutient que la société idéale serait celle où l’homme ne se sente pas étriqué, liant sa liberté, son épanouissement à une densité de population limitée par rapport au territoire et aux ressources disponibles. L’Inde, par la mise en place du système des castes, est le contre-exemple par excellence et vaut selon lui d’avertissement pour nos sociétés actuelles sur les défis qui se présentent à elles à l'avenir (crise écologique et rareté des ressources, explosion de la population démographique).
Enfin, l’éloge du bouddhisme qu'il fait, à partir d’une intéressante histoire des religions, est aussi l’occasion pour Lévi-Strauss de critiquer l’islam, et par-delà, toute société ou culture renfermée sur elle-même et la propension des hommes à difficilement coexister en se reconnaissant « tous autant hommes, mais autrement. » Sur ce, je vous laisse sur les différents passages qui m'ont le plus interpellé durant ma lecture et qui développent ce que je n'ai fait que résumer imparfaitement jusqu'ici.


« La liberté n’est ni une invention juridique ni un trésor philosophique, propriété chérie de civilisations plus dignes que d’autres parce qu’elles seules sauraient la produire ou la préserver. Elle résulte d’une relation objective entre l’individu et l’espace qu’il occupe, entre le consommateur et les ressources dont il dispose. […] Il faut beaucoup de naïveté ou de mauvaise foi pour penser que les hommes choisissent leurs croyances indépendamment de leur condition. Loin que les systèmes politiques déterminent la forme d’existence sociale, ce sont les formes d’existence qui forment un sens aux idéologies qui les expriment : ces signes ne constituent un langage qu’en présence des objets auxquels ils se rapportent. Le problème posé par la confrontation de l’Asie et de l’Amérique tropicales reste celui de la multiplication humaine sur un espace limité. Ce problème du nombre, l’Inde s’y est attaquée il y a quelque trois mille ans en cherchant, avec le système des castes, un moyen de transformer la quantité en qualité, c’est-à-dire de différencier les groupements humains pour leur permettre de vivre côte à côté. […] Il est tragique pour l’homme que cette grande expérience ait échoué [par la création d’une hiérarchie au lieu pour les différentes castes d’être demeurées égales malgré leurs différences]. […] Lorsque les hommes commencent à se sentir à l’étroit dans leurs espaces géographique, social et mental, une solution simple risque de les séduire : celle qui consiste à refuser la qualité humaine à une partie de l’espèce. […] cette dévalorisation systématique de l’homme par l’homme se répand, et ce serait trop d’hypocrisie et d’inconscience que d’écarter le problème par l’excuse d’une contamination momentanée. Ce qui m’effraye en Asie, c’est l’image de notre futur, par elle anticipée. Avec l’Amérique indienne je chéris le reflet, fugitif même là-bas, d’une ère où l’espèce était à la mesure de son univers et où persistait un rapport adéquat entre l’exercice de la liberté et ses signes. » (p.169-171)

« Si l’on veut mettre en corrélation l’apparition de l’écriture avec certains traits caractéristiques de la civilisation, il faut chercher dans une autre direction. Le seul phénomène qui l’ait fidèlement accompagnée est la formation des cités et des empires, c’est-à-dire l’intégration dans un système politique d’un nombre considérable d’individus et leur hiérarchisation en castes et en classes. […] Elle paraît favoriser l’exploitation des hommes avant leur illumination. Si mon hypothèse est exacte, il faut admettre que la fonction primaire de la communication écrite est de faciliter l’asservissement. L’emploi de l’écriture à des fins désintéressées, en vue de tirer des satisfactions intellectuelles et esthétiques, est un résultat secondaire, si même il ne se réduit pas le plus souvent à un moyen pour renforcer, justifier ou dissimuler l’autre. […] Si l’écriture n’a pas suffi à consolider les connaissances, elle était peut-être indispensable pour affermir les dominations. Regardons plus près de nous : l’action systématique des États européens en faveur de l’instruction obligatoire, qui se développe au cours du XIXe siècle, va de pair avec l’extension du service militaire et la prolétarisation. La lutte contre l’analphabétisme se confond ainsi avec le renforcement du contrôle des citoyens par le Pouvoir [une pensée très similaire à celle développée par Michel Foucault]. Car il faut que tous sachent lire pour que ce dernier puisse dire : nul n’est censé ignorer la loi ». (p.354-5)

« Le consentement est à la fois l’origine et la limite du pouvoir. […] L’ethnologie contemporaine apporte [un appui considérable] aux thèses des philosophes du XVIIIe siècle. […] Rousseau avait en vue un phénomène tout différent, à savoir la renonciation, par les individus, à leur autonomie propre au profit de la volonté générale. Il n’en reste pas moins vrai que Rousseau et ses contemporains ont fait preuve d’une intuition sociologique profonde quand ils ont compris que des attitudes et des éléments culturels tels que le « contrat » et le « consentement » ne sont pas des formations secondaires [mais] les matières premières de la vie sociale. Une seconde remarque découle des considérations précédentes : le consentement est le fondement psychologique du pouvoir, mais dans la vie quotidienne il s’exprime par un jeu de prestations et de contre-prestations qui se déroule entre le chef et ses compagnons, et qui fait de la notion de réciprocité un autre attribut fondamental du pouvoir. […] [Il y a des chefs car] les hommes ne sont pas tous semblables, et même dans les tribus primitives, ces différences individuelles sont perçues avec autant de finesse, et exploitées avec autant d’application, que dans notre civilisation dite « individualiste ». […] J’avais poursuivi ma quête d’un état qui – dit encore Rousseau – « n’existe plus, qui n’a peut-être point existé, qui probablement n’existera jamais et dont il est pourtant nécessaire d’avoir des notions justes pour bien juger de notre état présent ». […] J’avais cherché une société réduite à sa plus simple expression. Celle des Nambikwara l’était au point que j’y trouvai seulement des hommes. » (p.374-7)

« Les hommes ont fait trois grandes tentatives religieuses pour se libérer de la persécution des morts, de la malfaisance de l’au-delà et des angoisses de la magie. Séparés par l’intervalle approximatif d’un demi-millénaire, ils ont conçu successivement le bouddhisme, le christianisme et l’Islam ; et il est frappant que chaque étape, loin de marquer un progrès sur la précédente, témoigne plutôt d’un recul. Il n’y a pas d’au-delà pour le bouddhisme ; tout s’y réduit à une critique radicale, comme l’humanité ne devait plus jamais s’en montrer capable, au terme de laquelle le sage débouche dans un refus du sens des choses et des êtres : discipline abolissant l’univers et qui s’abolit elle-même comme religion. Cédant de nouveau à la peur, le christianisme rétablit l’autre monde, ses espoirs, ses menaces et son dernier jugement. Il ne reste plus à l’Islam qu’à lui enchaîner celui-ci : le monde temporel et le monde spirituel se trouvent rassemblés. L’ordre social se pare des prestiges de l’ordre surnaturel, la politique devient théologie. En fin de compte, on a remplacé des esprits et des fantômes auxquels la superstition n’arrivait tout de même pas à donner la vie, par des maîtres déjà trop réels, auxquels on permet en surplus de monopoliser un au-delà qui ajoute son poids au poids déjà écrasant de l’ici-bas. Cet exemple justifie l’ambition de l’ethnographe, qui est de toujours remonter aux sources. L’homme ne créé vraiment grand qu’au début ; dans quelque domaine que ce soit, seule la première démarche est intégralement valide. Celles qui suivent barguignent et se repentent.»(p.489)

Sur l’Islam :
«  Grande religion qui se fonde moins sur l’évidence d’une révélation que sur l’impuissance à nouer des liens au-dehors. En face de la bienveillance universelle du bouddhisme, du désir chrétien de dialogue, l’intolérance musulmane adopte une forme inconsciente chez ceux qui s’en rendent coupables ; car s’ils ne cherchent pas toujours, de façon brutale, à amener autrui à partager leur vérité, ils sont pourtant (et c’est plus grave) incapables de supporter l’existence d’autrui comme autrui. » (p.484)

Sur le bouddhisme :
« Qu’ai-je appris d’autre, en effet, des maîtres que j’ai écoutés, des philosophes que j’ai lus, des sociétés que j’ai visitées et de cette science même dont l’Occident tire son orgueil, sinon des bribes de leçons qui, mises bout à bout, reconstituent la méditation du Sage au pied de l’arbre ? Tout effort pour comprendre détruit l’objet auquel nous nous étions attachés, au profit d’un effort qui l’abolit au profit d’un troisième et ainsi de suite jusqu’à ce que nous accédions à l’unique présence durable, qui est celle où s’évanouit la distinction entre le sens et l’absence de sens : la même dont nous étions partis. Voilà deux mille cinq cent ans que les hommes ont découvert et ont formulé ces vérités. Depuis, nous n’avons rien trouvé, sinon – en essayant après d’autres toutes les portes de sortie – autant de démonstrations supplémentaires de la conclusion à laquelle nous aurions voulu échapper. [Mais] cette grande religion du non-savoir ne se fonde pas sur notre infirmité à comprendre. Elle atteste notre aptitude, nous élève jusqu’au point où nous découvrons la vérité sous forme d’une exclusion mutuelle de l’être et du connaître. Elle a ramené le problème métaphysique à celui de la conduite humaine. » (p.493)

Éloge de Rousseau :
« Rousseau, tant décrié, plus mal connu qu’il ne le fut jamais, en butte à l’accusation ridicule qui lui attribue une glorification de l’état de nature – où l’on peut voir l’erreur de Diderot et non la sienne – car il a dit exactement le contraire. Rousseau, le plus ethnographe des philosophes : s’il n’a jamais voyagé dans des terres lointaines, sa documentation était aussi complète qu’il était possible à un homme de son temps, et il la vivifiait – à la différence de Voltaire – par une curiosité pleine de sympathie pour les mœurs paysannes et la pensée populaire. […] Jamais Rousseau n’a commis l’erreur de Diderot qui consiste à idéaliser l’homme naturel. Il ne risque pas de mêler l’état de nature et l’état de société ; il sait que ce dernier est inhérent à l’homme, mais il entraîne des maux : la seule question est de savoir si ces maux sont eux-mêmes inhérents à l’état. Derrière les abus et les crimes, on recherchera donc la base inébranlable de la société humaine. A cette quête, la comparaison ethnographique contribue de deux manières. Elle montre que cette base ne saurait être trouvée dans notre civilisation : de toutes, c’est sans doute celle qui s’en éloigne le plus. […] Rousseau pensait que le genre de vie que nous appelons aujourd’hui néolithique en offre l’image expérimentale la plus proche. Au néolithique, l’homme a déjà fait la plupart des inventions qui sont indispensables pour assurer sa sécurité. On a vu pourquoi on peut en exclure l’écriture. […] Avec le néolithique, l’homme s’est mis à l’abri du froid et de la faim ; il a conquis le loisir de penser ; sans doute lutte-t-il mal contre la maladie, mais il n’est pas certain que les progrès de l’hygiène aient fait plus que rejeter sur d’autres mécanismes : grandes famines et guerres d’extermination, la charge de maintenir une mesure démographique, à quoi les épidémies contribuaient d’une façon qui n’était pas plus effroyable que les autres. […] Rousseau avait sans doute raison de croire qu’il eût, pour notre bonheur, mieux valu que l’humanité tînt « un juste milieu entre l’indolence de l’état primitif et la pétulante activité de notre amour-propre » ; que cet état était le « meilleur à l’homme » et que, pour l’en sortir, il a fallu « quelque funeste hasard » où l’on peut reconnaître ce phénomène doublement exceptionnel – parce qu’unique et parce que tardif – qui a consisté dans l’avènement de la civilisation mécanique. Il reste pourtant clair que cet état n’est nullement un état primitif, qu’il suppose et tolère une certaine dose de progrès ; et qu’aucune société décrite n’en présente l’image privilégiée, même si « l’exemple des sauvages, qu’on a presque tous trouvés à ce point, semble confirmer que le genre humain était fait pour y rester toujours ».
L’étude de ces sauvages apporte autre chose que la révélation d’un état de nature utopique, ou la découverte de la société parfaite au cœur des forêts ; elle nous aide à bâtir un modèle théorique de la société humaine, à l’aide duquel nous parviendrons à démêler « ce qu’il y a d’originaire et d’artificiel dans la nature actuelle de l’homme et à bien connaître un état qui n’existe plus, qui peut-être n’a point existé, qui probablement n’existera jamais, et dont il est pourtant nécessaire d’avoir des notions justes pour bien juger de notre état présent ». […] Nous nous mettons ainsi en mesure, sans rien retenir d’aucune société, à les utiliser toutes pour dégager ces principes de la vie sociale qu’il nous sera possible d’appliquer à la réforme de nos propres mœurs, et non de celles des sociétés étrangères : c’est la société seule à laquelle nous appartenons que nous sommes en position de transformer sans risquer de la détruire, car ces changements viennent aussi d’elle.» (p.467-70)

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