" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

jeudi 2 juillet 2015

Nouvelles exemplaires, Miguel de Cervantes

Note générale : 8,5/10

Quatrième de couverture : 

Cervantes n'est pas l'homme d'un seul livre. Ses douze Nouvelles exemplaires renouvellent le genre et proposent sur des scènes variées des rencontres de hasard et des hasards providentiels, des pachas lubriques, des mers démontées, des villes mal famées et des lieux de pèlerinage, des gentilshommes fastueux, de jeunes madones auréolées de vertu, des gueux pittoresques, des brutalités et des mariages en grande pompe, de beaux discours, du bel argot et des sous-entendus lestes, des chiens qui médisent et qui méditent, une sorcière qui enseigne la théologie et rêve du sabbat...

Traduction nouvelle, présentation et annotation de Jean-Raymond Fanlo.




Le présent recueil regroupe douze nouvelles :


1) La petite gitane. 8,5/10
2) L’amoureux généreux. 9/10
3) Rinconete et Cortadillo. 8,5/10
4) L’Espagnole anglaise. 9/10
5) Le licencié Vitré. 7/10
6) La force du sang. 8/10
7) L’Estrémègne jaloux. 7,5/10
8) L’illustre frotteuse de vaisselle. 8,5/10
9) Les deux jeunes filles. 8,5/10
10) La dame Cornelia. 8,5/10
11) Le mariage trompeur. 8/10
12) Le dialogue des chiens. 10/10


On divise généralement les Nouvelles exemplaires de Cervantes en deux catégories, les unes réalistes, les autres idéalistes. La majorité des nouvelles sont construites à partir d’une trame amoureuse où les événements se succèdent à un rythme soutenu, par le croisement de rencontres et de hasards, si nombreux qu’ils en paraissent souvent improbables. De plus, les personnages sont idéalisés au point que l’on pourrait douter de leur véracité : toutes les femmes dépeintes par Cervantes sont immanquablement d’une beauté sans pareille, nobles, de rang élevé (que ce soit dès le début du récit où à la suite d’une révélation miraculeuse suivant le procédé de l’anagnoris ou scène de reconnaissance), les hommes se corrigent ou s’affirment à travers diverses épreuves pour mériter la femme aimée nantie de toutes les qualités possibles. Au premier degré, on pourrait voir les nouvelles de Cervantes comme d’agréables amusements (ce que l’auteur lui-même se fixe comme but secondaire), un peu à l’image des pièces de Molière qui fonctionnent souvent sur le même schéma : personnages idéalisés – épreuves et obstacles à surmonter (société, préjugés) – dénouement miraculeux et heureux pour le couple aspirant à s’unir ; même souci à la fois de divertir et d’élever l’âme de son public. Cervantes, dans son prologue au lecteur, explique son projet :

« [Lecteur aimable], les déclarations d’amour que tu rencontreras dans certaines sont si décentes, si conformes à la raison et à ce que dit le christianisme, qu’elles ne pourront pousser à de mauvaises pensées le lecteur qui ne s’en soucie pas, ou celui qui s’en soucie trop. Je leur ai donné le titre d’exemplaires : si tu y réfléchis, il n’y en a aucune dont on ne puisse tirer un exemple profitable, et n’était que je ne veux pas m’étendre sur ce point, je pourrais te montrer le fruit savoureux et vertueux qu’on pourrait en tirer, tant de l’ensemble que de chacune d’elles. Mon intention a été de mettre sur la place publique de notre société une table de jeu où chacun puisse venir s’amuser sans accident en cours de partie, je veux dire sans inconvénient pour l’âme ou pour le corps, parce que les exercices qui sont et convenables et agréables, profitent et ne nuisent pas. […] Je me risquerai à te dire une chose : si d’une façon ou d’une autre je pouvais penser que la leçon de ces nouvelles pût induire un lecteur à quelque mauvais désir ou à quelque mauvaise pensée, je me couperais la main qui les a écrites plutôt que de les donner au public. […] Voilà à quoi s’est appliqué mon génie, voilà où me conduit mon inclination. »

L’amour, entre désir physique passager et inclination véritable, constante, est le sujet principal liant la majorité de ces Nouvelles exemplaires.  Ce faisant, on se doute que sous la plume d’un Cervantes, ce thème est traité avec complexité, subtilité et profondeur, loin des clichés faciles et niais qui abondent facilement dans ce genre littéraire. La clairvoyance de Preciosa, la petite gitane héroïne de la nouvelle-éponyme, est exemplaire de la lucidité de Cervantes à ce sujet lorsqu’elle répond aux avances passionnées de don Andrés :
«  Monsieur le gentilhomme, tout en étant une gitane pauvre, et d’humble naissance, j’ai un certain petit esprit fantastique ici dedans qui me pousse à  de grandes choses. Moi, les promesses ne me touchent pas, les cadeaux ne me font pas vaciller, les soumissions ne me font pas plier, et les subtilités d’amour ne m’impressionnent pas. J’ai beau avoir quinze ans […], je suis déjà âgée par la pensée, et je comprends plus que mon âge ne le laisse croire, par mes dons naturels, plus que par mon expérience. Mais d’une façon ou d’une autre, je sais que les passions amoureuses, quand on vient de tomber amoureux, sont comme des mouvements irréfléchis qui font sortir la volonté de ses gonds ; bousculant ce qui s’oppose à elle, elle court impétueusement après son désir : mais lorsqu’elle croit atteindre la béatitude de ses yeux, elle découvre l’enfer de ses chagrins. Si elle obtient ce qu’elle désire, le désir décroît avec la possession de son objet, et le cas échéant, les yeux de l’entendement s’ouvrant, on voit alors qu’il est juste d’abhorrer ce qu’auparavant on adorait. Cette crainte fait naître en moi une telle défiance que je ne crois aucune parole, et que je doute de bien des actions. Je n’ai qu’un joyau, que j’estime plus que la vie, c’est mon intégrité, c’est ma virginité, et il n’est pas question que je la vende contre des promesses ou des cadeaux ; elle serait bel et bien vendue en effet. Si on pouvait m’acheter, je ne vaudrais pas grand-chose. »
Un peu plus loin, en réponse à la jalousie de son soupirant qui lui enjoint de ne plus paraître en public, Preciosa dit : « Ça non, monsieur le galant, sachez qu’avec moi la liberté doit toujours aller sans entraves, sans être étouffée ou troublée par une jalousie pénible. Soyez aussi convaincu que je n’en userai pas avec excès et qu’on pourra voir de bien loin que ma vertu égale mon indépendance. La première responsabilité que je veux vous confier est celle de la confiance que vous devez avoir en moi. Réfléchissez que les amoureux qui commencent par des jalousies sont des benêts, ou des arrogants. »
« La jalousie ne laisse jamais l’entendement libre de pouvoir juger les choses comme elles sont. Les jaloux regardent toujours avec des lunettes grossissantes, qui rendent les petites choses grandes, les nains géants, et les soupçons des vérités. »

A contrario, Cervantes oppose à ses héros remplis de vertu des personnages secondaires qui se laissent aveugler par leur passion, leur désir et sont prêts à tout pour satisfaire leurs pulsions. Et contrairement à ce que l’on pourrait envisager, ses pulsions touchent aussi bien les hommes que les femmes, alors qu’on aurait pu s’attendre à ce que seuls les premiers soient concernés. C’est en l’occurrence l’aubergiste Juana Carducha dans La petite gitane qui, tombée amoureuse de don Andrés, et voyant que ce dernier refuse ses avances, se venge par dépit via un stratagème pour l’envoyer en prison. Dans l’Estrémègne jaloux, les servantes de Leonara, confinées avec leur maîtresse à leur domicile et obligées à ne point commercer sous quelque forme que ce soit avec les hommes, se disputent le chanteur Loaysa qui tente d’enlever leur ravissante maîtresse. Dans L’illustre frotteuse de vaisselle, don Diego répugne à répondre aux avances de la Crassoa, une femme relativement âgée qui le poursuit sans cesse. Enfin, dans un registre quelque peu différent (à savoir une vengeance indirecte), Isabela, l’héroïne de L’Espagnole anglaise, sera victime d’une tentative d’empoisonnement par une femme dont le fils s’est vu dénigrer son amour.
Les exemples masculins sont eux encore plus nombreux et constituent souvent l’obstacle majeur entre le héros et celle qu’il aime, plus particulièrement visible dans L’amoureux généreux, où Leonisa, enlevée et devenue esclave, enflamme les désirs des pachas Ali et Hassan et du cadi de la ville, qui vont se livrer à une bataille navale invraisemblable pour tenter de s’approprier à eux seuls la femme convoitée.
Dans trois nouvelles, Les deux jeunes filles, La dame Cornelia et La force du sang, Cervantes suit un schéma narratif où la femme succombe aux avances de son amant (dans le cas de La force du sang, ce sera même un viol) et se voit abandonnée (ou se croit comme telle) sans que ce dernier ne consentisse à la prendre pour épouse, ce qui pour les mœurs chrétiennes de Cervantes et de son époque est signe de déshonneur et de perdition pour la femme. L’homme finira par se repentir (ou le quiproquo sera dissipé) et l’histoire se finira sur un dénouement heureux, une constante pour l’ensemble des nouvelles à trame amoureuse, sauf dans le cas d’une seule.
Cependant, malgré ce schéma narratif convenu, et peut-être un peu répétitif à la longue, les Nouvelles exemplaires n’en sont pas moins des récits de grande qualité. Il y a comme je l’ai déjà dit la manière dont Cervantès aborde ce sujet, avec clairvoyance, lucidité et complexité malgré les caractères idéalisés de ses personnages. Le style et le génie de Cervantes sont à leur apogée, ces Nouvelles ayant été écrites entre les deux parties de son Don Quichotte, l’écriture est mature et très maîtrisée. On retrouve le caractère essentiellement oral de la narration, comme dans Don Quichotte, à savoir que l’essentiel de la narration se fait à travers la bouche d’un des personnages qui conte son histoire et ses déboires passés ou par l’intermédiaire des dialogues très nombreux entre les personnages. Cette oralité rend le texte très vivant et très facile, très plaisant à lire. 

Les quatre dernières nouvelles qui n’ont pas encore été évoquées, à savoir Rinconete et Cortadillo, Le licencié Vitré, Le mariage trompeur, et surtout Le Dialogue des chiens (le chef d’œuvre incontestable de ce recueil et que Freud admirait au point qu'il a appris l'espagnol pour le lire dans le texte d'origine) entrent davantage dans le registre réaliste bien que des éléments burlesques voire fantastiques (pour le Dialogue) s’y incorporent. A travers ses deux héros picaresques Rinconete et Cortadillo, Cervantes expose une communauté de voleurs dirigée par Monipodio dont les activités sont tolérées par la police avec laquelle ils travaillent en étroite collaboration. L’occasion pour Cervantes de critiquer à la fois l’État et la religion, leur connivence dans la tolérance et leur hypocrisie vis-à-vis des pratiques de vol (tolérés tant qu’ils n’en sont pas affectés), lorsque la police réclame à Monipadio de restituer le larcin que Cortadillo a effectué sur un étudiant religieux, dont la bourse était une partie du revenu d’une chapelle. Au sortir de la réunion au cours de laquelle ils ont « rejoint » cette communauté, Rinconete se moque d’eux et de leur dévotion : « Ce qui l’étonnait par-dessus tout, c’était l’assurance, la confiance qu’ils avaient d’aller au Ciel pourvu qu’ils ne manquent pas leurs dévotions, alors qu’ils étaient si couverts de vol, d’homicides et d’offenses à Dieu. […] Il n’était pas moins frappé par l’obéissance et le respect qu’ils avaient tous pour Monipodio, alors que c’était un homme grossier, inculte et sans conscience. […] Enfin il mesurait tous les manquements à la justice dans cette ville si fameuse de Séville, puisque des gens si nuisibles et si contraires à la nature vivaient presque au grand jour. En lui-même, il se résolut à conseiller à son compagnon de ne pas rester longtemps dans une telle vie de perdition, si mauvaise, si inquiète, si libre de toute règle et de toute loi. »

Je passerai rapidement sur Le licencié Vitré, probablement la plus faible nouvelle du recueil, dans lequel un homme devient fou (en se croyant constitué de verre et donc aussi fragile que ce matériau) suite à un empoisonnement consécutif, là encore, à son refus de répondre à la passion d’une femme. Dans cet état mental, il garde toutefois son entendement et son intelligence et tourne en dérision la société en réponse aux questions qu’on lui pose. Le mariage trompeur, comme son titre l’indique, est l’histoire  d’un homme et d’une femme prétendant à un statut social supérieur à ce qui est le leur afin d’épouser un riche parti, avant que les deux ne se rendent compte qu’ils se sont mépris l’un l’autre. Le Dialogue des chiens fait immédiatement suite à cette nouvelle (la plus courte du recueil) et est rapportée soi-disant par le héros malheureux du récit précédent, qui aurait surpris et restitué par écrit la conversation entre deux chiens qu’il aurait entendue alors qu’il se trouvait à l’hôpital. 

Dans cette dernière nouvelle, deux chiens, Scipion et Berganza, sont eux-mêmes surpris par leur  soudaine capacité à converser et raisonner comme des êtres humains et entendent faire usage de leur don nouveau sans tarder, craignant que cette conscience qui leur a été accordée ne se dissipe l’aube venue («  avec la crainte qu’au lever du soleil nous restions dans les ténèbres en perdant la parole »). Entendant profiter au mieux du raisonnement et de la parole dont ils viennent d’être doués, et au lieu de perdre leur temps à philosopher (ce dont ils se reprocheront l’un l’autre de transgresser malgré eux), ils se mettent d’accord pour raconter leur vie, Berganza d’abord (ce qui est l’objet de la nouvelle) et si leur don persiste, Scipion le lendemain (dans la promesse  d’une éventuelle suite à laquelle Cervantes est coutumier du fait dans ses romans). A travers l’œil d’un chien et des différents maîtres qu’il a eus, Cervantes élabore une fable très dense et complexe sur l’homme, la société, ses mœurs, ses travers. L’épisode en particulier au cours duquel il partage l’existence de bergers a donné lieu à une foule d’interprétations. Dans ce dernier, Berganza vient de fuir son premier maître, un boucher du nom de Nicolas le Camard, qui manque de le tuer après qu’il se soit fait voler le panier de victuailles dont il était chargé d’assurer la livraison. Chargé de garder et de veiller aux troupeaux de moutons de ses maîtres bergers et en particulier de les protéger contre les attaques de loups, Berganza tout d’abord prend conscience que les mœurs de ses maîtres sont loin d’être celles des livres dont son ancienne maîtresse en faisait la lecture. « Tous ces livres sont des rêveries agréablement écrites pour distraire les oisifs, sans aucune vérité, car dans le cas contraire, il resterait quelque chose chez mes bergers de cette vie si heureuse, ces prés amènes, ces vastes sylves et bois sacrés, beaux jardins, clairs ruisseaux et sources cristallines ; et de ces plaintes aussi chastes que bien exprimées, et de l’évanouissement d’un berger par ici, d’une bergère par là, et de la flûte de Pan qui résonne d’un côté, et du flageolet de l’autre. » Toutefois, l’intérêt principal de ce passage n’est pas la critique des livres frivoles (un peu à la manière des livres de chevalerie de Don Quichotte), mais sur le fait que le loup en fait n’existe pas, et que ce sont les bergers eux-mêmes qui s’en prennent à leur troupeau et en accusent un ennemi extérieur.

« Je me désespérais de voir le peu d’utilité de toute ma diligence et de tout mon zèle. Le maître du troupeau arrivait, les bergers sortaient le recevoir avec la peau de la bête morte. Il les accusait de négligence et ordonnait de châtier les chiens pour leur paresse. Il pleuvait sur nous des coups de bâton, et sur eux des blâmes. Aussi, un jour où je me voyais qu’on me châtiait alors que j’étais sans faute, et que ma vigilance, ma rapidité et mon courage ne servaient à rien pour attraper le loup, je décidai de changer de méthode, et de ne pas comme d’habitude m’égarer à sa recherche loin du troupeau, mais de rester près de celui-ci : puisque c’était là qu’il venait, c’était là que la prise serait la plus sûre. Chaque semaine, on nous sonnait l’alarme : au cours d’une nuit très obscure, j’ouvris l’œil pour voir ces loups dont il était impossible de protéger le troupeau. Je me postai derrière un buisson. Les chiens, mes compagnons, passèrent. D’où j’étais, je surveillai, et vis deux bergers prendre un des meilleurs moutons de la bergerie et le tuer de telle façon que le lendemain, il semblait que le loup avait été le bourreau. Je restai pantois, sidéré, lorsque je vis que les bergers étaient les loups, et que c’étaient ceux-là mêmes qui devaient garder le troupeau qui le dépeçaient. […] Il n’y avait pas de loup. Le troupeau diminuait. J’aurais voulu tout révéler, je me trouvais muet. Tout cela me rendait plein d’étonnement et plein d’angoisse. Que Dieu m’aide, me disais-je en moi-même, qui pourra remédier à cette malignité ? Qui aura le pouvoir de faire entendre que la défense offense, que les sentinelles dorment, que la confiance vole, que le gardien vous tue ? » 

Un peu plus loin Berganza est témoin des ébats amoureux illégaux d’une négresse servante de son maître, et confie à son compagnon son tiraillement moral :

« Elle me fermait la bouche avec un morceau de viande ou de fromage, et elle ouvrait la porte au nègre. Ensemble, ils prenaient du bon temps, en profitant de mon silence aux dépens de tout ce qu’elle avait volé. Quelques jours, les présents de la négresse corrompirent ma conscience, car il me semblait que sans eux mes flancs allaient se creuser et que de mâtin, je deviendrais lévrier. Mais finalement, je voulus m’acquitter de mon devoir envers ce maître dont je touchais les gages et dont je mangeais le pain, ainsi que doivent le faire non seulement les chiens d’honneur réputés pour leur gratitude, mais tous leurs serviteurs. […] Mais de nos jours, on n’est plus aussi ferme ou aussi rigoureux que dans l’Antiquité, aujourd’hui on fait une loi et le lendemain on l’enfreint, et peut-être convient-il qu’il en soit ainsi. Tel promet maintenant de s’amender de ses vices qui l’instant d’après tombe dans des vices pires encore. C’est une chose de louer la discipline, c’en est une autre de se l’appliquer, et concrètement, du dit au fait, il y a grand trait. »

S’enfuyant de nouveau de ce foyer dans lequel il ne peut échapper aux coups de la nègresse ni dévoiler sa perfidie à ses maîtres, Berganza devient la propriété d’un sergent de ville qui profite de sa position pour escroquer, avec la complicité d’une prostituée (la dame Colindres), les étrangers de la ville qu’il surprend dans les bras de cette femme au moment opportun pour leur soutirer de l’argent sous forme d’amendes. Un Breton tombé dans leur piège est condamné et ce malgré le témoignage d’une aubergiste contre les deux bandits qui s’en sortiront indemnes, au contraire des deux premiers.
« Las de tout le mal que commettait mon maître, […] je partis sans prendre congé de personne. » Son prochain maître est un tambour, qui suit une compagnie de soldats. « La nôtre était pleine de gueux maquereaux. Dans les villages que nous traversions, ils commettaient des insolences qui retombaient en malédictions sur celui qui ne les avait pas méritées. Infortuné, le bon prince que ses sujets accusent des fautes de ses sujets, lorsque les uns se font bourreaux des autres sans qu’il soit responsable ! Car le voudrait-il, et s’y emploierait-il, qu’il ne pourrait remédier à ces maux : tout, ou presque tout, dans la guerre, porte brutalité, cruauté, préjudice. »

Le Dialogue des chiens est d’une telle densité et richesse qu’il est difficile d’en épuiser les thèmes et d’être exhaustif : on peut y distinguer, entre autres, des réflexions sur la vertu, la servitude, la vérité, la justice, le rôle de la fiction etc. à travers le récit picaresque que fait Berganza de sa vie et des réflexions parfois comiques mais toujours pertinentes qu’en fait son compagnon Scipion pour l’encourager, le réfréner parfois dans ses envolées philosophiques (qu’il assimile à de la médisance), ou en souligner tel ou tel point et approfondir la réflexion.  Les deux chiens s’entendent à louer cette qualité de parole et de raisonnement qui leur a été accordée, métaphore de la conscience de l’homme. Et car ce don leur est échu de manière fortuite, pour une durée indéterminée dont ils redoutent l’extinction, Scipion et Berganza sont en quelque sorte saisis de l’urgence de la littérature, de raconter leur vie et les pensées et méditations qu’elle leur a inspiré, et de perdre le moins de temps possible en médisances, en philosophie vaine, abstraite et décousue, travers dans lequel Berganza semble parfois tomber et que son compagnon s’amuse à rectifier.
 « Ce que tu as dit me fait penser et croire que tout ce que nous avons vécu jusqu’ici, et tout ce que nous vivons en ce moment, est un songe,  et que nous sommes des chiens. Mais pour autant, nous n’allons pas nous priver de jouir de ce bonheur de parler que nous connaissons, et de ce bien si excellent de tenir un discours humain tout le temps que nous pourrons. »

Les Nouvelles exemplaires sont d’une qualité relativement homogène et traitent essentiellement pour la plupart d’une histoire d’amour contrariée. Cervantes y conserve toute la verve, le comique, et le génie qu’il nous a démontrés dans son Don Quichotte : il nous conte des histoires plaisantes, drôles, divertissantes mais non dénuées de profondeur. Son Dialogue des chiens fait exception à ce schéma narratif convenu et Cervantes y fait véritablement briller toute la force de son génie : cette nouvelle regroupe en son sein le pouvoir de la fiction, le rôle essentiel de la littérature pour l’homme, basée sur l’expérience de la vie et la méditation.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Ajouter un commentaire