"Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

mardi 21 juillet 2015

Le Llano en flammes, Juan Rulfo

Note globale : 8,5/10


Quatrième de couverture :

«En écrivant "On nous a donné la terre", "Macario" ou "La nuit où on l'a laissé seul", Rulfo invente un langage qui n'appartient qu'à lui seul, comme l'ont fait Giono, Céline ou Faulkner à partir de leur connaissance de la guerre ou du racisme. La langue de Rulfo porte en elle tout son passé, l'histoire de son enfance. Comme l'a dit son ami des débuts, Efrén Hernández, Juan Rulfo est un "escritor nato", un écrivain-né. Son oralité n'est pas une transcription, elle est un art, qui incube le réel et le réinvente. C'est cette appropriation qui donne à son écriture la force de la vérité. Le Llano en flammes brûle dans la mémoire universelle, chacun de ses récits laisse en nous une marque indélébile, qui dit mieux que tout l'absurdité irréductible de l'histoire humaine, et fait naître la ferveur de l'émotion, notre seul espoir de rédemption.»
J.M.G. Le Clézio.


Juan Rulfo est un météore dans la littérature latino-américaine, son œuvre littéraire se résumant au présent recueil de nouvelles et à Pedro Páramo, son unique roman, soit au total un peu plus de 400 pages. Malgré cette très faible production, il est reconnu comme un auteur majeur du XXe siècle par ses pairs, Bolaño entre autres lui ayant rendu un hommage appuyé dans ce qu’il appelle la « littérature du silence ».
L’écriture de Rulfo est minimaliste, les phrases sont courtes, sèches mais elle parvient tout de suite à créer ce sentiment d’étrangeté, d’ailleurs qui m’avait déjà frappé dans son superbe Pedro Páramo. Rulfo écrit sur un Mexique âpre, aux paysages désertiques et désolés, en proie à l’extrême pauvreté et à la violence. Rulfo a grandi durant la période de la révolution des cristeros (1925-1929), un soulèvement populaire des paysans contre le gouvernement anticatholique, et son enfance a été marquée par les scènes d’exactions et d’atrocités commises à la fois par les forces gouvernementales et les rebelles, qui vont au terme de la rébellion laisser le pays en état de ruine complète. Cette violence incompréhensible et omniprésente, vécue par Rulfo enfant, imprègne beaucoup des pages de ce recueil sur fond de désolation. Ce style minimaliste, réduit à l’essentiel, n’est pas sans rappeler celui de Samuel Beckett, dans leur ambition respective de dépeindre l’homme et sa condition dans un cycle éternel absurde.

« On marche depuis l’aube. Maintenant, il doit être quatre heures de l’après-midi. Quelqu’un jette un coup d’œil au ciel, approche son regard de l’endroit où est suspendu le soleil, et dit : « Il doit pas être loin de quatre heures. » Ce quelqu’un, c’est Melitón. Avec lui, il y a Faustino, Esteban et moi. On est quatre. Je compte : deux devant et deux autres derrière. Je regarde derrière moi, et je ne vois personne. Alors, je me dis : « On est quatre. » Il y a un moment, vers onze heures, on était une vingtaine ; mais, pincée par pincée, les autres se sont égaillés jusqu’à ce qu’il ne reste plus que ce nœud qu’on forme, nous. » « Je me tourne de tous les côtés et je regarde le Llano. Tant et tellement de terre, pour rien. Le regard glisse, faute de rencontrer quelque chose qui l’arrête. Il n’y a guère que quelques lézards qui en sortent pour pointer la tête hors de leurs trous et courir se cacher dans la petite ombre d’une pierre dès qu’ils sentent la brûlure du soleil. Mais nous, quand on devra travailler ici, qu’est-ce qu’on fera pour se mettre au frais, vous pouvez me le dire ? Parce que c’est cette croûte de caillasse qu’on nous a donnée, à nous, pour qu’on l’ensemence. […] Nous, on fait la gueule, pour dire que, du Llano, on n’en voulait pas. Ce qu’on voulait, nous, c’est ce qui est près de la rivière. De la rivière jusque là-bas, du côté des vergers, où il y a ces arbres qu’on appelle les filaos et les pâtures de la bonne terre. Pas ce cuir de vache racorni qu’on appelle le Llano. Mais on ne nous a pas laissés dire ce qu’on voulait. » (p.20 ; p.22)

« La nuit finira par venir. Voilà ce qu’on se disait. La nuit finira par venir et on pourra se reposer. Pour le moment, il s’agit d’arriver au bout de la journée, de la traverser tant bien que mal pour fuir la chaleur et le soleil. Après, on s’arrêtera. Après. Ce qu’il faut faire, pour le moment, c’est un effort après l’autre pour vite suivre ceux qui nous précèdent, devant tous ceux qui nous suivent. Il n’y a que ça à faire. » (p.83)

« Il ne reste que des vieux, et les femmes seules ou avec un mari en vadrouille, Dieu sait où… Les hommes arrivent de temps à autre, un peu comme les orages dont je vous parlais ; on entend un murmure dans tout le village quand ils reviennent et une sorte de grognement quand ils s’en vont. Ils laissent un sac de provisions pour les vieux et plantent un autre fils dans le ventre de leur femme, et personne n’entend plus parler d’eux jusqu’à l’année suivante, et parfois plus jamais… C’est la coutume. La loi, comme ils disent là-bas, mais c’est la même chose. Les fils passent leur vie à travailler pour leurs parents comme ceux-ci ont travaillé pour les leurs, et qui sait combien il y en a eu avant eux qui l’ont suivie, cette loi… » (p.149)

« Alors là, vous m’en bouchez un coin, père, je ne vous reconnais plus. Qu’est-ce que j’en ai tiré, moi, que vous m’ayez élevé ; rien que des ennuis. Vous m’avez juste mis au monde, et puis, débrouille-toi. Vous ne m’avez même pas appris à faire l’artificier, des fois que je vous aurais fait concurrence. Vous m’avez donné des pantalons et une chemise et vous m’avez envoyé sur les routes pour que j’apprenne à me dépatouiller seul, c’est tout juste si vous ne m’avez pas flanqué dehors sans le sou. Regardez le résultat, le voici : on crève de faim. » (p.162-3)

L’autre écrivain auquel j’ai beaucoup pensé à la lecture de ce recueil, c’est William Faulkner. La filiation entre eux est évidente, tant les sentiments de haine, vengeance, ressentiment plus ou moins inconscients émaillent nombre de nouvelles. Le style d’écriture est également très similaire et utilise extensivement la technique du monologue intérieur, que Rulfo maîtrise parfaitement. Macario, l’une des nouvelles les plus connues, est un récit à la première personne où Rulfo se met dans la tête de son personnage qui nous raconte ses pensées et sa perception de la réalité, très similaire à celle de Benjy dans le Bruit et la Fureur dans le sens où l’on se rend vite compte que ce sont des « idiots », des simples d’esprit. 

« Un jour, on a même dit qu’on m’avait trouvé en train de tordre le cou à quelqu’un ; que j’aurais tordu le cou à une dame juste comme ça, pour rien. Moi, de ça, je ne m’en souviens pas. De toute façon, c’est ma marraine qui dit tout ce que je fais, et elle n’est pas menteuse. Quand elle m’appelle pour manger, c’est pour me donner ma part, pas comme d’autres, qui m’invitaient à manger et puis, après, quand je m’approchais, me lançaient des pierres pour me faire courir sans manger ni rien. Non, ma marraine, elle me traite bien. Aussi, je suis content d’être chez elle. D’autant plus qu’il y a Felipa. Felipa est très bonne pour moi. C’est pour ça que je l’aime… Le lait de Felipa est doux comme les fleurs du liseron. […] Ça fait longtemps, maintenant, qu’elle ne m’a plus donné à téter ces espèces de bourses qu’elle a, à l’endroit où on a seulement des côtes, d’où sort, si on sait s’y prendre, un lait meilleur que celui que nous donne ma marraine au petit déjeuner le dimanche… […] Et le lait de Felipa avait ce goût, mais je l’aimais mieux, parce que, en même temps qu’elle me donnait à téter, Felipa me faisait des chatouilles partout. Ensuite, presque tout le temps, elle restait dormir près de moi, jusqu’au lever du jour. Et ça, pour moi, c’était tout, parce qu’alors je ne craignais plus le froid et je n’avais plus peur de me condamner à l’enfer si je mourais tout seul ici, une de ces nuits. Parfois, je n’ai pas trop peur de l’enfer. Mais parfois oui. Et des fois, ça me plaît, de me faire peur avec cette histoire que je vais aller en enfer un de ces jours parce que j’ai la tête tellement dure et que j’aime la cogner contre tout ce qui se présente. Mais Felipa vient et elle chasse mes peurs. Elle me fait avec les mains ces chatouilles qu’elle sait faire et m’enlève cette peur que j’ai de mourir. Pendant un petit moment, j’arrive même à ne plus y penser. » (p.93-4)

En bref, le Llano en flammes jouit d’une écriture impeccable, sèche, minimaliste dans les descriptions et la narration. Rulfo use souvent du monologue intérieur à la manière de Faulkner, et le récit se rapporte souvent du point de vue d’un des personnages, ce qui renforce le sentiment d’étrangeté qui imprègne toutes les nouvelles du présent recueil. Bien que très court, ce livre est une merveille littéraire en tous points, superbement écrit, tragique, absurde, émouvant.

4 commentaires:

  1. "Pedro Paramo" est un de mes grands souvenirs de lecture. Rulfo y diffuse une atmosphère très particulière, dont je crois n'avoir jamais trouvé d'équivalence ... Je ne sais pas pourquoi, d'ailleurs, je n'ai toujours pas lu Le llano en flammes... Un oubli à réparer, visiblement !

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  2. Je te rejoins, Pedro Paramo est aussi pour moi un de mes plus grands souvenirs littéraires. J'avais au départ un peu de mal à comprendre ce qui s'y passait (d'ailleurs j'ai quelque peu oublié l'intrigue), mais l'atmosphère et le style du livre m'ont littéralement envoûté.
    Le Llano est un poil inférieur (format nouvelles oblige) à Pedro mais tu y retrouveras, dès les premières lignes, l'ambiance si singulière du style de Rulfo... Bonne future lecture !

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  3. Vous m'avez convaincu, je viens juste de me commander un Rulfo : "Pedro Paramo". En plus si Roberto Bolano l'aimait, j'ai vraiment hâte de le lire !

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  4. Pour l'anecdote, Jorge Luis Borges considérait Pedro comme l'un des plus grands textes tout court de la littérature mondiale, cité à la fin de cet article qui en décrit bien l'atmosphère étrange http://www.independent.co.uk/arts-entertainment/books/reviews/book-of-a-lifetime-pedro-p225ramo-by-juan-rulfo-1768135.html
    En tous cas, bonne lecture à venir !

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