"Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

samedi 11 juillet 2015

La Marquise d'O, Heinrich von Kleist

Note générale : 9/10


Quatrième de couverture : 

« Il est bien plus grand et plus parfait que Schiller. On ne peut le ranger qu’à côté de Goethe, qui a peut-être pu l’inspirer, mais auquel il ne s’est jamais subordonné. Seul Shakespeare l’a enfanté. » J. Grimm

Le livre regroupe les nouvelles ci-dessous :
La Marquise d’O. 9/10
Le Tremblement de terre du Chili. 9,5/10
Les Fiancés de Saint-Domingue. 10/10
La Mendiante de Locarno. 7,5/10
L’Enfant trouvé. 9/10
Sainte Cécile. 8/10
Le Duel. 10/10

C’est en voyant l’adaptation cinématographique de La Marquise d’O faite par Eric Rohmer (au demeurant très réussie) que j’ai découvert indirectement Heinrich von Kleist.
Kafka le comptait parmi ses quatre auteurs préférés avec Flaubert, Dostoïevski et Franz Grillparzer et l’influence qu’il a eue sur l’écrivain pragois est évidente tant les thèmes de la liberté individuelle et de l’(in)justice sont au cœur de leurs œuvres respectives.
C’est avec une cruauté quasi inouïe que l’injustice s’abat sur les protagonistes de Kleist, qu’il s’agisse de punir des crimes (qui n’en sont pas ou dont ils sont innocents) ou d’en laisser d’autres (véritables) impunis et leurs conséquences sont à la fois morales et/ou physiques.

Ainsi la marquise d’O, qui se retrouve enceinte malgré elle, est impitoyablement chassée du domicile parental, après avoir été l’objet des sarcasmes du médecin de famille et d’une sage-femme à qui elle confie qu’elle ne comprend pas comment cela a pu se produire. « Et comment cela fut-il possible, monsieur le docteur ? » Le docteur répliqua qu’il ne jugeait pas nécessaire de lui expliquer à fond pourquoi elle en était là. Il s’inclina devant elle et partit. » « La sage-femme, tout en faisant ses investigations, parlait du sang de la jeunesse et de la perfidie du monde. Quand elle eût achevé, elle déclara qu’elle avait déjà vu des cas de ce genre ; les jeunes veuves dans la même situation avaient toutes vécu, à les entendre, dans des îles désertes. Au demeurant, elle rassura Mme la marquise et lui affirma que le gaillard corsaire, débarqué pour la nuit d’amour, finirait bien par se retrouver. A ces mots, la marquise s’évanouit. La colonelle [sa mère], vaincue par le sentiment maternel, lui fit reprendre ses sens, non sans l’aide de la sage-femme ; mais, dès qu’elle fut revenue à elle, l’indignation l’emporta. « Julietta », cria la mère dans l’exaspération de sa douleur, « veux-tu me dire quel est le père, veux-tu me dire son nom ? » Et elle semblait encore prête à pardonner ; mais la marquise, ayant dit qu’elle allait en perdre la raison, Mme de G… se leva du divan : « Va-t’en ! Va-t’en ! fille de rien ! Maudite soit l’heure où je t’ai mise au monde ! » lui dit-elle. Et elle quitta le salon. La marquise, qui sentait de nouveau la nuit sur ses paupières, attira la sage-femme vers elle et, secouée de tremblements, posa la tête sur sa poitrine ; elle lui demanda d’une voix brisée quelles sont les lois suivies par la nature et s’il était possible de concevoir en l’ignorant. La sage-femme sourit, lui desserra son châle et répondit que ce n’était sûrement pas le cas de Mme la marquise. » 
En quittant la demeure familiale, la marquise se sent « révélée à elle-même ; elle se redressa, comme appuyée sur ses propres mains, du fond de ce précipice où le destin l’avait fait rouler. La révolte dont elle était intérieurement déchirée s’apaisa lorsqu’elle fut au grand air ; elle donnait mille baisers à ses enfants, ce cher butin bien à elle, et c’est avec un grand contentement d’elle-même qu’elle songeait à la victoire remportée sur son frère par la force de sa conscience sans tache. Sa raison, assez solide pour tenir devant l’inouï de sa situation, se laissait captiver par ce qu’il de grand, de sacrée et d’inexplicable dans l’organisation du monde ; elle se rendait compte de l’impossibilité de convaincre sa famille de son innocence ; elle sentait qu’il lui fallait s’en consoler coûte que coûte, à moins de consentir au naufrage, et quelques jours à peine s’étaient écoulés depuis son arrivée à V… que la douleur s’éclipsa totalement devant son héroïque résolution de se cuirasser d’orgueil contre les assauts du monde. Elle décida de se replier au plus profond d’elle-même, de se consacrer ardemment et sans réserve à l’éducation de ses deux enfants et à ce troisième dont Dieu lui avait fait présent. »

Dans le Tremblement de terre du Chili, deux amants, Jeronimo Rugera et donna Josephe ont entretenu une liaison clandestine alors qu’ils avaient été séparés une première fois lorsque le père de Josephe a été mis au courant par une délation des relations de sa fille avec son précepteur. Enceinte, cette dernière est condamnée à mort puisque le « crime » a eu lieu dans le couvent où son père l’a envoyé. La justice appliquée est terrifiante : « sans égard pour son état, et elle était à peine relevée de ses couches que, sur l’ordre de l’archevêque, on instruisit son procès avec la dernière rigueur. La ville commentait un tel événement en termes si amers et les langues épargnaient si peu le couvent tout entier où il s’était produit que [rien] ne [put] adoucir la sévérité de la loi du couvent qui pesait sur elle. Tout ce que l’on put faire, ce fut que la peine du bûcher à laquelle elle avait été condamnée fût commuée en décapitation, […] à la grande indignation des dames et des jeunes filles de Santiago. […] les pieuses filles de la ville invitèrent leurs amies à assister à leur côté, comme des sœurs, au spectacle qu’on offrait à la vengeance divine. » Sauvés in extremis par le tremblement de terre en question, Jeronimo et Josephe assistent au regain de solidarité unissant les habitants dans leur malheur commun et après quelques hésitations concernant un exil pour échapper à la justice, choisissent de rester dans la ville à reconstruire. « et en vérité, dans l’horreur de ces instants où s’anéantissaient tous les biens terrestres des hommes  et où la nature entière penchait vers sa ruine, l’esprit humain, telle une belle fleur, semblait s’épanouir. Dans la campagne, aussi loin que portaient les regards, on voyait des hommes de toutes classes étendues confusément, princes et mendiants, dames et paysannes, fonctionnaires et manœuvres, religieux et religieuses, se porter une sympathie mutuelle, se venir en aide les uns aux autres et se partager avec joie ce qu’ils avaient pu sauver pour le soutien de leur vie, comme si l’universel malheur n’avait fait qu’une seule famille de tout ce qui lui avait échappé. Au lieu de ces conversations insignifiantes dont le monde avait jusqu’alors fourni les sujets devant les tasses de thé, on citait en exemple des faits prodigieux ; des hommes, jusqu’alors peu considérés dans la société, avaient montré une grandeur d’âme de Romains. » Toutefois, les superstitions religieuses vont rapidement revenir en force, et la nouvelle s’achèvera sur un des finals les plus terrifiants que j’aie lus…

Les Fiancés de Saint-Domingue, comme son titre l’indique, se déroule à l’époque des révoltes d’esclaves dans l’actuelle Haïti. En situant ses récits dans des lieux divers, à une époque plus ou moins lointaine comme ce fut le cas pour la nouvelle du Tremblement de terre, Kleist renforce le sentiment que les thèmes qu’il traite sont universels et intemporels. Après les amants maudits du Chili, Kleist met en scène ici deux nouveaux amants, la jeune métisse Toni et le suisse Gustave von der Ried, officier de l’armée française. Ce dernier tente de fuir la révolte qui a dégénéré en un bain de sang incontrôlé, symbolisé par la volonté du nègre Congo Hoango qui après avoir assassiné son ancien maître et s’être approprié son domaine, a chargé Toni et sa mère Babekan d’attirer et d’héberger toute personne de couleur blanche dans sa demeure lorsqu’il est à l’extérieur pour qu’à son retour, lui et ses compagnons puissent les massacrer tandis qu’ils seront sans défense. Tout en reconnaissant tous les sévices et horreurs dont les Blancs se sont retrouvés coupables, Gustave est tout aussi horrifié de voir à quel point le sentiment de vengeance a dégénéré et a engendré des actes de cruauté équivalents voire parfois supérieurs. Toni, éveillée au contact de Gustave, commence à interroger plus en profondeur et ose enfin s’opposer à sa mère : « Les cruautés auxquelles vous m’avez mêlée de force ont depuis longtemps révolté ma conscience intime et, pour détourner de moi la vengeance divine pour tout ce qui s’est passé, je te jure que je mourrai  plutôt mille morts que de tolérer que l’on touche seulement à ce jeune homme tant qu’il se trouvera dans notre maison. »

L’enfant trouvé se situe en Italie où Antonio Piachi recueille un enfant, Nicolo, alors qu’il est en voyage et durant lequel son propre fils Paolo meurt d’une épidémie de peste.  Sa femme Elvire est sujette à des accès de mélancolie suite à un épisode de sa jeunesse lors duquel un jeune homme lui a héroïquement sauvé la vie, au détriment de la sienne. Découvrant involontairement son secret, Nicolo s’en sert pour se venger d’Elvire, dont il croit, à tort, qu’elle l’a dénoncé auprès de son mari pour ses rendez-vous libertins alors même que sa femme Constanza vient de mourir en couches et qu’on s’apprête à l’enterrer. « Cet incident [l’enterrement de sa femme qui se fait sans lui à l’instigation de Piachi] qui l’humilia profondément, éveilla dans le cœur du misérable une haine ardente contre Elvire ; car c’est à elle qu’il croyait être redevable de l’affront que le vieux lui avait infligé devant tout le monde. » Par le biais d’une subtilité juridique, Nicolo, « en parfait émule de Tartuffe », poussera sa vengeance jusqu’à chasser Piachi de sa propre maison dont il se revendique le nouveau maître.  Par le jeu des relations, Nicolo parvient à se voir confirmer dans son « droit », appuyé par le gouvernement et le clergé dans sa décision d’expulser Piachi de son propre domaine. Ce dernier, nié dans son propre droit, se fera justice lui-même et dans sa fureur refusera l’absolution avant son exécution, exaspéré par la complicité de l’Église dans l’injustice qu’il a subie et indifférent aux différents enfers qui lui sont promis…

Dans le Duel, la meilleure nouvelle je pense de ce recueil (ce qui est relatif tant les autres sont également d'une grande qualité), une veuve, Littegarde, se retrouve malgré elle mêlée à un procès en tant que témoin puisque le comte Jacob Barberousse affirme qu’au moment où son frère, le duc Wilhelm von Breisach, a été assassiné, meurtre dont il est accusé, il voyait la veuve Littegarde avec qui il entretiendrait une liaison secrète. Bien que cette dernière nie avec force le contraire, rien ne vient soutenir son innocence puisqu’elle se retrouvait seule au moment des faits et que sa camériste Rosalie, circonstance aggravante, était justement absente, faisant penser à l’opinion générale qu’elle a été écartée précisément à des fins de discrétion supplémentaire. De manière similaire à la marquise d’O, Littegarde est impitoyablement chassée du domaine familial lorsque le scandale enfle. « Rudolph [son frère], enflammé d’indignation, lui demanda si elle pouvait prouver la vanité de l’imputation en produisant un témoin ; toute tremblante, elle répondit qu’elle ne pouvait, hélas ! qu’invoquer l’intégrité de son genre de vie […] Alors, il l’écarta de lui à coups de pied ; il prit une épée qui pendait à la muraille, dégaina et, hors de lui, dans un transport de fureur, appelant chiens et valets, il lui enjoignit de quitter sur l’heure et la demeure et le château. […] Une chute aussi soudaine, du faîte d’un bonheur serein et presque sans nuage dans les profondeurs d’une misère immense et sans recours possible, était plus que ce que la pauvre pouvait supporter. »  Cette expulsion ne sera que la première des infamies qu’elle aura à souffrir, et qui culminera dans le duel inique entre le chambellan Friedrich von Trota (le seul ami qui lui reste fidèle) et son accusateur, Barberousse. Entretemps, les frères de Littegarde, entrevoyant une possibilité de s’accaparer l’héritage familial, déposent une requête en ce sens pour la rayer de l’arbre généalogique familial « pour sauver l’honneur de la famille outragée par elle ». L’opinion générale, en voyant les efforts du comte pour tenter de protéger Littegarde, y voit ironiquement qu’ « il risquait rien de moins que sa vie et son honneur » en agissant ainsi, oubliant le fait que c’est lui d’abord qui a dénoncé celle qu’il est supposé aimer pour se dédouaner du meurtre de son frère, attitude peu chevaleresque si on la compare au sacrifice de Marianne dans la nouvelle des Fiancés de Saint-Domingue. La prétention du duel inique à refléter la volonté divine, est durement critiquée par le biais de la croyance de la mère de Friedrich, qui exhorte son fils à abandonner à son sort celle qu’il aime : « Oui, mais, ces lois, ces lois dont tu prétends qu’elles ne touchent pas, sont souveraines maîtresses ; raisonnables ou non, elles sont les instruments de la prescription divine ; elles vous livrent, toi et cette femme, comme un couple criminel, marqué d’infamie, à toute la sévérité de la juridiction pénale. »

Ces nouvelles de Kleist sont parmi les meilleures que j’aie pu lire jusqu’à présent. L’implacable puissance de l’injustice, les souffrances inouïes qu’elle engendre chez les personnages isolés de Kleist sont ressenties avec une force rarement égalée en littérature. En situant ses récits dans des contrées et des époques différentes, Kleist souligne encore davantage l’universalité de son propos et des thèmes qu’il aborde : la capacité d’erreur effroyable de la justice humaine, les souffrances qui en découlent, la conscience individuelle comme seul refuge possible. L’injustice frappe d’autant plus que toutes les circonstances sont en défaveur de l’accusé, qui n’a pour seul défense que sa version des faits. Ainsi, malgré leur vertu passée irréprochable, la marquise d’O et la veuve Littegarde sont impuissantes à démontrer leur innocence devant les faits qui leur sont reprochés. La part d’erreur, dont les protagonistes sont eux-mêmes inconscients, jouent également un grand rôle : c’est la vengeance mal placée de Nicolo contre Elvire, le témoignage qui s’avérera de toute bonne foi bien qu'erroné du comte contre Littegarde, le meurtre commis par Gustave… 
En bref, Kleist est je pense un des plus grands dramaturges que j’aie lus, et la puissance des ces nouvelles n’a rien à envier au meilleur des pièces de Shakespeare, Eschyle, Ibsen, Goethe, Tchekhov…

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