" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

vendredi 31 juillet 2015

Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau

Note : 9/10


Quatrième de couverture (Livre de poche) :

Un jeune précepteur, Saint-Preux, tombe amoureux de son élève, mais leur passion est rapidement contrariée par le père de Julie, qui impose à sa fille d'épouser M. de Wolmar. D'abord désespéré au point de songer au suicide, Saint-Preux voyage, puis revient bien plus tard à Clarens, sur les bords du Léman, auprès de M. et Mme de Wolmar et de leurs enfants dont il devient le précepteur. Comme celui de Julie, son amour passé semble dominé - mais il va resurgir.
Dès sa publication en 1761, La Nouvelle Héloïse rencontre un immense succès - et c'est une œuvre inaugurale. Si bien des sujets abordés par les personnages donnent à ce roman épistolaire une tonalité philosophique, c'est également le récit d'un certain bonheur familial, d'une vie harmonieuse et tranquille dont Julie est le centre. Mais c'est surtout un grand roman d'amour où des êtres de papier vibrent comme s'ils étaient de chair, et où la passion sensuelle de Julie et de Saint-Preux s'avère dévastatrice : leur histoire est aussi celle de la fragilité des âmes fortes.


Répondant à une critique sur la faiblesse du langage employé par ses personnages (et donc indirectement sur le style même de son œuvre littéraire) Rousseau dit, dans l’Entretien sur les romans (dans les appendices de l’édition Folio) :

« Quelquefois du moins elle [cette faiblesse du langage] en montre la vérité [de la force du sentiment]. Lisez une lettre d’amour faite par un Auteur dans son cabinet, par un bel esprit qui veut briller. Pour peu qu’il ait du feu dans la tête, sa lettre va, comme on dit, brûler le papier ; la chaleur n’ira pas plus loin. Vous serez enchanté, même agité peut-être ; mais d’une agitation passagère et sèche, qui ne vous laissera que des mots pour tout souvenir. Au contraire, une lettre que l’amour a réellement dictée ; une lettre d’un Amant vraiment passionné, sera lâche, diffuse, toute en longueurs, en désordre, en répétitions. Son cœur, plein d’un sentiment qui déborde, redit toujours la même chose, et n’a jamais achevé de dire ; comme une source vive qui coule sans cesse et ne s’épuise jamais. Rien de saillant, rien de remarquable ; on ne retient ni mots, ni tours, ni phrases ; on n’admire rien, l’on n’est frappé de rien. Cependant on se sent l’âme attendrie ; on se sent ému sans savoir pourquoi. Si la force du sentiment ne nous frappe pas, sa vérité nous touche, et c’est ainsi que le cœur sait parler au cœur. »

Un peu plus loin, il poursuit :

« Leurs Lettres n’intéressent pas tout d’un coup ; mais peu à peu elles attachent : on ne peut ni les prendre ni les quitter. La grâce et la facilité n’y sont pas, ni la raison, ni l’esprit, ni l’éloquence ; le sentiment y est, il se communique au cœur par degrés, et lui seul à la fin supplée à tout. C’est une longue romance dont les couplets pris à part n’ont rien qui touche, dont la suite produit à la fin son effet. »


Le genre épistolaire a cela de particulier que l’écrivain doit en quelque sorte s’effacer, ne peut vraiment y déployer un style totalement original car il doit créer un style d’écriture propre à chacun de ses personnages et s’y tenir. Laclos, dans ses Liaisons dangereuses, a fait de même que Rousseau dans le présent roman, c’est-à-dire qu’il a créé une voix propre à chacun de ses personnages, y a volontairement inséré des maladresses (voire des fautes) dans la construction des phrases pour donner une voix unique à chaque correspondant. Laclos, qui considérait la Nouvelle Héloïse comme le plus grand roman épistolaire, lui rend par ailleurs indirectement hommage lorsque dans son livre, la marquise de Merteuil se moque de son allié, le vicomte de Valmont, lorsqu’elle a pris connaissance des lettres supposément enflammées mais trop parfaites qu’il a écrites à la présidente de Tourvel et qui n’ont pas les maladresses, le désordre, les répétitions qu’une lettre vraiment écrite par la passion devrait contenir.

L’hommage de Laclos à Rousseau démonte rapidement un préjugé que l’on pourrait nourrir vis-à-vis de la Nouvelle Héloïse, et peut-être plus généralement, envers Rousseau lui-même. L’on pourrait s’attendre à un banal roman entre l’histoire classique de deux amants qui ne peuvent vivre au grand jour leur passion, et c’est ce que j’avais pensé au premier abord, nourri de surcroît par les clichés vis-à-vis de Rousseau que j’ai inconsciemment absorbé au fil des ans (pêle-mêle, le mythe de l’homme bon corrompu par la société, la théorie de la volonté générale démocratique dégénérant en tyrannie (époque de la Terreur en particulier) ou encore l’auteur pompeux des Confessions qui se justifie devant Dieu de ses fautes, l’histoire de ses enfants abandonnés à l’hospice, ses disputes avec Diderot et Voltaire etc.)

La première partie de la Nouvelle Héloïse semble acheminer le lecteur tout droit vers le schéma narratif auquel on pourrait s’attendre : Julie et Saint-Preux sont contrariés dans leur amour lorsque le père de la première découvre leur liaison, qu’il désapprouve en raison de l’origine roturière de Saint-Preux, qui a été engagé depuis environ deux-trois ans comme le précepteur de sa fille. La fin du tome 1 de cette édition s’achève alors que Julie s’apprête à épouser celui que son père lui avait de longue date promis, Wolmar, et Saint-Preux s’embarque dans un long voyage autour du monde au sein d’une escadre militaire.

C’est à partir de la deuxième partie que la Nouvelle Héloïse m’a véritablement surpris et que le roman prend une tournure résolument plus profonde. Rousseau fait évoluer ses personnages dans une direction à laquelle je me suis peu attendu a priori, et les deux moitiés au final se complètent très bien, avec une première partie nous présentant les personnages dans leur jeunesse et vivant leur passion, et la seconde nous dévoilant comment les personnages font le « deuil » de cette passion qu’ils ne renient pas, mais à partir de laquelle ils ont construit leur caractère et leurs convictions. Dans cette seconde partie, résolument plus psychologique, et surtout philosophique, Rousseau expose surtout ses propres convictions personnelles sur des sujets aussi divers que l’honnêteté, la vertu, l’éducation (il rédigera son Émile dans la foulée et y expose déjà dans le présent roman les grands traits de sa réflexion sur ce sujet), la méditation, la musique etc., qui rejoignent et prolongent les écrits des penseurs grecs (on pense à Platon bien qu’il ne soit pas directement cité), de Montaigne etc.

Si Saint-Preux renonce à Julie après bien des combats intérieurs, c’est parce qu’il place au-dessus de ses propres intérêts ceux de celle qu’il aime. Julie lui en expose en ces termes les raisons qui la poussent à lui intimer de cesser tout contact entre eux :

« Je t’ai donc chassé, comme tu l’oses dire ? Mais pour qui l’ai-je fait, amant sans délicatesse ? Ingrat ! c’est pour un cœur bien plus honnête qu’il ne croit être, et qui mourrait mille fois plutôt que de me voir avilie. Dis-moi, que deviendras-tu quand je serai livrée à l’opprobre ? Espères-tu pouvoir supporter le spectacle de mon déshonneur ? Viens cruel, si tu le crois, viens recevoir le sacrifice de ma réputation avec autant de courage que je puis te l’offrir. Viens, ne crains pas d’être désavoué de celle à qui tu fus cher. Je suis prête à déclarer à la face du Ciel et des hommes tout ce que nous avons senti l’un pour l’autre ; je suis prête à  te nommer hautement mon amant, à mourir dans tes bras d’amour et de honte ; j’aime mieux que le monde entier connaisse ma tendresse que de t’en voir douter un moment, et tes reproches me sont plus amers que l’ignominie. Finissons pour jamais ces plaintes mutuelles, je t’en conjure ; elles me sont insupportables. O Dieu ! comment peut-on se quereller quand on s’aime, et perdre à se tourmenter l’un l’autre des moments où l’on a si besoin de consolation ? Non, mon ami, que sert de feindre un mécontentement qui n’est pas. Plaignons-nous du sort et non de l’amour. Jamais, il ne forma d’union si parfaite ; jamais il n’en forma de plus durable. Nos âmes trop bien confondues ne sauraient plus se séparer, et nous ne pouvons plus vivre éloignés l’un de l’autre, que comme deux parties d’un même tout. Comment peux-tu donc ne sentir que tes peines ? Comment ne sens-tu point celles de ton amie ? Comment n’entends-tu point dans ton sein ses tendres gémissements ? Combien ils sont plus douloureux que tes cris emportés ! Combien si tu partageais mes maux ils te seraient plus cruels que les tiens mêmes ! […] J’ai cru tout faire pour notre bonheur, je n’ai fait que nous rendre plus méprisables en nous préparant une séparation plus cruelle. Les vains plaisirs ne sont plus, les remords demeurent, et la honte qui m’humilie est sans dédommagement. C’est à moi, c’est à moi d’être faible et malheureuse. Laisse-moi pleurer et souffrir ; mes pleurs ne peuvent plus tarir que mes fautes se réparer, et le temps même qui guérit tout ne m’offre que de nouveaux sujets de larmes : mais toi […] comment t’oses-tu dégrader au point de soupirer et gémir comme une femme, et de t’emporter comme un furieux ? N’est-ce pas assez du mépris que j’ai mérité pour toi, sans l’augmenter en te rendant méprisable toi-même, et sans m’accabler à la fois de mon opprobre et du tien ? Rappelle donc ta fermeté, sache supporter l’infortune et sois homme. Sois encore, si j’ose le dire, l’amant que Julie a choisi. […] Non, mon respectable ami, ce n’est point toi que je reconnais dans cette lettre efféminée que je veux à jamais oublier et que je tiens déjà désavouée par toi-même. J’espère, toute avilie, toute confuse que je suis, j’ose espérer que mon souvenir n’inspire point des sentiments bas, que mon image règne encore avec plus de gloire dans un cœur que je pus enflammer, et que je n’aurai point à me reprocher, avec ma faiblesse, la lâcheté de celui qui l’a causée. » (I, p.267)

Revenu de ses voyages et après une séparation de plus de six ans, Julie constate à quel point son ancien amant a déjà changé :

« quoique je l’aie reconnu du premier instant, je l’ai trouvé fort changé, et, ce qu’autrefois je n’aurais guère imaginé possible, à bien des égards il me paraît changé en mieux. […] il ne tarda pas à prendre le ton ferme et l’air ouvert qui convient à son caractère. Je l’avais toujours vu timide et craintif ; la frayeur de me déplaire et peut-être la secrète honte d’un rôle peu digne d’un honnête homme, lui donnaient devant moi je ne sais quelle contenance servile et basse dont tu t’es [la lettre est adressée à sa cousine Claire] plus d’une fois moquée avec raison. […] il ne craint ni de se faire tort ni de me faire affront en louant les choses louables, et l’on sent dans tout ce qu’il dit la confiance d’un homme droit et sûr de lui-même, qui tire de son propre cœur l’approbation qu’il cherchait autrefois que dans mes regards. Je trouve aussi que l’usage du monde et l’expérience lui ont ôté ce ton dogmatique et tranchant qu’on prend dans le cabinet, qu’il est moins prompt à juger les hommes depuis qu’il en a beaucoup observé, moins pressé d’établir des propositions universelles depuis qu’il a tant vu d’exceptions, et qu’en général l’amour de la vérité l’a guéri de l’esprit de systèmes ; de sorte qu’il est devenu moins brillant et plus raisonnable, et qu’on s’instruit beaucoup mieux avec lui depuis qu’il n’est plus si savant [ce que Claire ne cesse de stigmatiser en le surnommant « le philosophe » dans son ton habituellement railleur et incisif]. » (II, p.39)

La Nouvelle Héloïse en effet dérive rapidement de la simple histoire d’amour contrariée pour devenir un roman très psychologique où Rousseau a en vue surtout l’évolution lente et progressive de ses personnages vers un idéal de vertu et d’honnêteté. Ce qui importe pour Saint-Preux, c’est cette lente mutation constatée par Julie d’un précepteur un peu pédant, timide, peu sûr de lui, en un homme plus mûr, réfléchi, in fine plus sage. Le ton des lettres de Saint-Preux, d’abord surtout enflammées au plus fort de la liaison qu’il a avec Julie, devient plus posé, plus modéré à mesure qu’il vieillit et s’assagit, sous l’œil bienveillant de son ami Lord Edouard Bomston ainsi que le propre mari de Julie, Wolmar. Ses deux amis le soumettent à son insu à des épreuves (l’épisode de Rome, le tête-à-tête avec Julie en l’absence du mari) pour affermir son caractère et le mettre à l’épreuve, un peu à l’image de ce qui arrive à Wilhelm Meister dans le roman du même nom. Ainsi Milord Édouard dit :

« Vos passions, dont vous fûtes longtemps l’esclave, vont ont laissé vertueux. Voilà toute votre gloire ; elle est grande, sans doute, mais soyez-en moins fier. Votre force même est l’ouvrage de votre faiblesse. Savez-vous ce qui vous a fait aimer toujours la vertu ? Elle a pris à vos yeux la figure de cette femme adorable qui la représente si bien, et il serait difficile qu’une si chère image vous en laissât perdre le goût. Mais ne l’aimerez-vous jamais pour elle seule, et n’irez-vous point au bien par vos propres forces, comme Julie a fait par les siennes ? Enthousiaste oisif de ses vertus, vous bornerez-vous sans cesse à les admirer, sans les imiter jamais ? Vous parlez avec chaleur de la manière dont elle remplit ses devoirs d’épouse et de mère ; mais vous, quand remplirez-vous vos devoirs d’homme et d’ami à son exemple ? […] Voulez-vous donc n’être toujours qu’un discoureur comme les autres, et vous borner à faire de bons livres, au lieu de bonnes actions ? Prenez-y garde, mon cher ; il règne encore dans vos lettres un ton de mollesse et de langueur qui me déplaît, et qui est bien plus un reste de votre passion qu’un effet de votre caractère. Je hais partout la faiblesse, et n’en veux point dans mon ami. Il n’y a point de vertu sans force, et le chemin du vice est la lâcheté. » (II,p.148)

Dans la plus longue lettre du roman, où Saint-Preux détaille les préceptes selon lesquels Julie élève ses enfants, il revient sur l’importance d’un homme de se développer pour devenir vertueux et honnête, seul état où l’on soit vraiment heureux, rejoignant ainsi Platon selon qui seul l’homme juste est véritablement heureux :

« Si la nature a donné au cerveau cette souplesse qui le rend propre à recevoir toutes sortes d’impressions, ce n’est pas pour qu’on y grave des noms de Rois, des dates, des termes de blason, de sphère, de géographie, et tous ces mots sans aucun sens pour leur âge et sans aucune utilité pour quelque âge que ce soit dont on accable leur triste et stérile enfance ; mais c’est pour que toutes les idées relatives à l’état de l’homme, toutes celles qui se rapportent à son bonheur et l’éclairent sur ses devoirs s’y tracent de bonne heure en caractères ineffaçables, et lui servent à se conduire pendant sa vie d’une manière convenable à son être et à ses facultés. Sans étudier dans les livres, la mémoire d’un enfant ne reste pas pour cela oisive : tout ce qu’il voit, tout ce qu’il entend le frappe, et il s’en souvient ; il tient registre en lui-même des actions des discours des hommes, et tout ce qui l’environne est le livre dans lequel sans y songer il enrichit continuellement sa mémoire, en attendant que son jugement puisse en profiter. C’est dans le choix de ces objets, c’est dans le soin de lui présenter sans cesse ceux qu’il doit connaître et de lui cacher ceux qu’il doit ignorer que consiste le véritable art de cultiver la première de ses facultés, et c’est par là qu’il faut tâcher de lui former un magasin de connaissances qui serve à son éducation durant la jeunesse, et à sa conduite dans tous les temps. Cette méthode, il est vrai, ne forme point de petits prodiges, et ne fait pas briller les gouvernantes et les précepteurs ; mais elle forme des hommes judicieux, robustes, sains de corps et d’entendement, qui, sans s’être fait admirer étant jeunes, se font honorer étant grands. » (II,p.208)

« Je ne souffrirai pas, non plus, que les enfants se mêlent dans la conversation des gens raisonnables, et s’imaginent sottement y tenir leur rang comme les autres quand on y souffre leur babil indiscret. […] est-ce gêner leur liberté que de les empêcher d’attenter à la nôtre, et ne sauraient-ils être heureux à moins que toute une compagnie en silence n’admire leurs puérilités ? Empêchons leur vanité de naître, ou du moins arrêtons-en les progrès ; c’est là vraiment travailler à leur félicité : Car la vanité de l’homme est la source de ses plus grandes peines, et il n’y a personne de si parfait et de si fêté, à qui elle ne donne encore plus de chagrins que de plaisirs. Que peut penser un enfant de lui-même, quand il voit autour de lui tout un cercle de gens sensés l’écouter, l’agacer, l’admirer, attendre avec un lâche empressement les oracles qui sortent de sa bouche, et se récrier avec des retentissements de joie à chaque impertinence qu’il dit ? La tête d’un homme aurait bien de la peine à tenir à tous ces faux applaudissements ; jugez de ce que deviendra la sienne ! […] Je ne souffre pas qu’ils coupent un entretien sérieux pour occuper tout le monde de la première impertinence qui leur passe par la tête. L’art d’interroger n’est pas si facile qu’on pense. C’est bien plus l’art des maîtres que des disciples ; il faut avoir déjà beaucoup appris de choses pour savoir demander ce qu’on ne sait pas. Le savant sait et s’enquiert, dit un proverbe indien ; mais l’ignorant ne sait même pas de quoi s’enquérir. Faute de cette science préliminaire les enfants en liberté ne font presque jamais que des questions ineptes qui ne servent à rien. […] La première et la plus importante science qui leur convient, n’est-elle pas d’être discrets et modestes, et y en a-t-il quelque autre qu’ils doivent apprendre au préjudice de celle-là ? »


Rousseau discute également extensivement de la sagesse, de la vertu et du bonheur et de la difficulté de l’atteindre :

« La promesse qu’il faut tenir sans cesse est celle d’être honnête homme et toujours ferme dans son devoir ; changer quand il change, ce n’est pas légèreté, c’est constance. […] Faites dans tous les temps ce que la vertu demande, vous ne vous démentirez jamais. »

« Le grand défaut de la sagesse humaine, même de celle qui n’a que la vertu pour objet, est un excès de confiance qui nous fait juger de l’avenir par le présent, et par un moment de la vie entière. […] Nous réglons l’avenir sur ce qui nous convient aujourd’hui, sans savoir qu’il nous conviendra demain ; nous jugeons de nous comme étant toujours les mêmes, et nous changeons tous les jours. Qui sait si nous aimerons ce que nous aimons, si nous voudrons ce que nous voulons, si nous serons ce que nous sommes, […] si nous ne trouverons pas notre misère dans ce que nous aurons arrangé pour notre bonheur ? Montrez-moi la règle de la sagesse humaine, et je vais la prendre pour guide. Mais si sa meilleure leçon est de nous apprendre à nous défier d’elle, recourons à celle qui ne trompe point et faisons ce qu’elle nous inspire. […] Quelque parti que vous preniez, vous ne voudrez que ce qui est bon et honnête ; je le sais bien : Mais ce n’est pas assez encore ; il faut vouloir ce qui le sera toujours ; et ni vous ni moi n’en sommes les juges. » (II, p.311)

« Tant qu’on désire on peut se passer d’être heureux ; on s’attend à le devenir ; si le bonheur ne vient point, l’espoir se prolonge, et le charme de l’illusion dure autant que la passion qui le cause. Ainsi cet état se suffit à lui-même, et l’inquiétude qu’il donne est une sorte de jouissance qui supplée à la réalité. Qu’il vaut mieux, peut-être. Malheur à qui n’a plus rien à désirer ! il perd pour ainsi dire tout ce qu’il possède. On jouit moins de ce qu’on obtient que de ce qu’on espère, et l’on n’est heureux qu’avant d’être heureux. En effet, l’homme avide et borné, fait pour tout vouloir et peu obtenir, a reçu du ciel une force consolante qui rapproche de lui tout ce qu’il désire, qui le soumet à son imagination, qui le lui rend présent et sensible, qui le lui livre en quelque sorte, et pour lui rendre cette imaginaire propriété plus douce, le modifie au gré de sa passion. Mais tout ce prestige disparaît devant l’objet même […] ; l’imagination ne pare plus rien de ce qu’on possède, l’illusion cesse où commence la jouissance. Le pays des chimères est en ce monde le seul digne d’être habité, et tel est le néant des choses humaines, qu’hors l’Être existant par lui-même, il n’y a rien de beau que ce qui n’est pas. […] Vivre sans peine n’est pas un état d’homme ; vivre ainsi c’est être mort […] il serait privé du plaisir de désirer ; toute autre privation serait plus supportable. Voilà ce que j’éprouve en partie depuis mon mariage, et depuis votre retour. Je ne vois partout que sujets de contentement, et je ne suis pas contente. Une langueur secrète s’insinue au fond de mon cœur ; je le sens vide et gonflé. […] Cette peine est bizarre, j’en conviens ; mais elle n’est pas moins réelle. Mon ami ; je suis trop heureuse ; le bonheur m’ennuie. » (II,p.334)


La Nouvelle Héloïse est un roman surprenant, et l’on se rend progressivement compte de sa complexité et de sa profondeur psychologique, philosophique à partir de la seconde moitié du roman. La première partie du livre n’en est pas moins négligeable, et la seconde partie de l’ouvrage n’aurait pas cette résonance chez le lecteur, on ne serait pas aussi attaché aux personnages sans le récit de leurs tourments et de leurs erreurs dans leur passion d’amants avortée. Rousseau propose en filigrane et plus ou moins explicitement un condensé de sa philosophie sous forme romanesque et l’on saisit, même si ce n’est que par bribes, la profondeur de sa pensée sur les thèmes qui lui sont chers, à savoir comment faire de l’homme un homme honnête, vertueux, sage, qui à l’instar des philosophes grecs, est la condition d’une vie épanouie et heureuse.

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