"Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

mardi 16 juin 2015

Ulysse, James Joyce

Note : 7,5/10


Quatrième de couverture : 

Le 16 juin 1904, à Dublin. À partir des déambulations, élucubrations, rencontres et solitudes de trois personnages, Leopold Bloom, Stephen Dedalus et Molly Bloom, Joyce récrit l’Odyssée d’Homère. L’architecture d’Ulysse est un incroyable tissage de correspondances : le roman foisonne d’échos internes, de réminiscences, de choses vues et entendues, digérées et métamorphosées. En même temps que Proust, Joyce écrit le grand roman de la mémoire et de l’identité instable.
Dans ce livre qui tient de l’encyclopédie et de la comédie humaine, l’auteur convoque tous les styles, tous les tons – y compris comique –, du monologue intérieur au dialogue théâtral. La lecture d’Ulysse est de ces expériences déterminantes qui changent notre perception du roman comme notre vision du monde.

Il est possible de lire Ulysse en faisant l’impasse sur plusieurs chapitres dont l’intérêt (du moins pour la compréhension de l’intrigue générale) est limité, hormis un pur exercice de style de Joyce pour ceux qui sont friands de ce genre de littérature. J’ai lu cette assertion quelque part qui conseillait le lecteur novice d’Ulysse qui pourrait se décourager en cours de route (un phénomène récurrent pour ce roman) et je suis tout à fait d’accord avec cette dernière au sortir de ma lecture. 
Mon sentiment général est mitigé mais toutefois positif : des chapitres m’ont totalement séduit (je pense en particulier au célèbre monologue de Molly qui conclut le roman mais aussi à l’épisode XIII Nausicaa où Leopold Bloom flirte avec la jeune Gerty MacDowell), d’autres m’ont clairement ennuyé (dès l’épisode III Protée, j’ai failli abandonner ma lecture… ; l’épisode Éole, pur exercice de style, m’a paru interminable, un peu à l’image de la nouvelle « Ivy Day » dans la salle des commissions du recueil Dublinois). Quant aux autres, la lecture s’est plus ou moins bien déroulée mais ne m’a pas clairement ennuyé comme ce fut le cas pour les deux épisodes que je viens de mentionner. On appréciera également dans cette édition Folio la présence de courts résumés de chaque chapitre en fin d’ouvrage qu’on peut lire si l’on se sent perdu dans la lecture, ce qui m’est arrivé assez souvent…
Le dernier gros point noir d’Ulysse, qui a en tout cas rendu mon expérience de lecture peu plaisante, ce sont les notes de pages extrêmement nombreuses qui explicitent les références auxquelles Joyce fait allusion. Faire l’aller-retour de manière incessante entre le récit et ses notes de page m’ont rapidement lassé et j’ai limité au fil de ma lecture ses renvois qui n’apportent de toute manière pas grand-chose à la compréhension de l’intrigue et dont pour la plupart je ne me rappelle déjà plus.

Passons désormais sur les aspects positifs d’Ulysse. L’usage du stream of consciousness est fait avec beaucoup de brio par Joyce et ce dès les premières pages où l’on suit le personnage de Stephen Dedalus dans les trois premiers chapitres, et dans lesquels on apprend qu’il est revenu à Dublin après son séjour à Paris (évoqué à la fin du Portrait de l’artiste en jeune homme) en apprenant l’état critique de sa mère, qui est morte peu de temps avant le début du roman. Stephen se sent coupable vis-à-vis de sa mère dont il a refusé d’obéir à ses derniers vœux religieux. « Tu n’as pas voulu te mettre à genoux et prier pour ta mère sur son lit de mort quand elle te l’a demandé. Pourquoi ? Parce que tu as en toi ce maudit esprit jésuite, à ça près qu’on te l’a injecté de travers. » Une culpabilité qui le poursuivra tout au long de cette journée du 16 juin 1904 et qui reviendra plus particulièrement le hanter dans l’épisode XV Circé sous la forme d’un spectre, un peu à l’image du fantôme du père d’Hamlet (pièce qui sera abondamment discutée dans le chapitre IX Charybde et Scylla).
La mort est un thème omniprésent dans Ulysse. A la culpabilité de Stephen vis-à-vis de sa mère s’ajoutent également les deux deuils que porte Leopold Bloom, le personnage principal du roman. On apprendra que ce dernier a perdu son père Rudolf Virag qui s’est suicidé et que son fils Rudy est mort onze jours après sa naissance. Ces deux traumatismes reviendront régulièrement dans les pensées de Bloom en cette journée où il se rend en habits de deuil à l’enterrement d’une de ses connaissances, Paddy Dignam.
« Il a détourné les yeux. Sent les choses. Tressautent ses os.
L’après-midi de l’enquête. L’étiquette rouge de la bouteille sur la table. La chambre de l’hôtel avec ses vues de chasse. Il faisait étouffant. Les rayons de soleil à travers les lames des stores vénitiens. Les oreilles de l’officier de police, énormes, plantées de touffes de poils. Le garçon d’étage faisant sa déposition. D’abord j’avais cru qu’il était endormi. Puis j’ai remarqué ces espèces de raies jaunes sur son visage. Avait glissé au pied du lit. Diagnostic : surdose. Mort accidentelle. La lettre. Pour mon fils Leopold.
Ne plus souffrir. Ne plus se réveiller. A la fosse. » (p.188)

Entendant Simon Dedalus se plaindre de la mauvaise influence de Buck Mulligan sur son fils Stephen, Bloom, par association d’idées, repense à son fils disparu puis à sa fille Milly dont il a reçu une lettre le matin même :

« Homme braillard, entêté. Plein de son fils. Il a raison. Quelque chose à transmettre. Si mon petit Rudy avait vécu. Le voir grandir. Entendre sa voix dans la maison. En train de marcher à côté de Molly dans son complet d’Eton. Mon fils. Moi dans ses yeux. Étonnante sensation ce serait. Issu de moi. Question de chance. A dû être ce matin-là Raymond terrace elle était à la fenêtre elle regardait les deux chiens occupés justement à ça sous le mur du repens-toi. Et le rigolard regard du brigadier sur nous. Elle portait cette robe crème dont elle n’a jamais raccommodé l’accroc. Un p’tit coup vite fait, Popold ? Bon Dieu j’en meurs d’envie. C’est ainsi que la vie commence.
De là devenue grosse. Obligée de refuser le concert à Greystones. Mon fils dans son ventre. J’aurais pu l’aider dans la vie. J’aurais pu. En faire un homme indépendant. Et lui apprendre l’allemand. […] Molly. Milly. La même chose en plus délayé. Ses jurons de galopin. Par Toutatis et par tous les autres ! Pour autant une brave fille. Bientôt une femme. Mullingar. Mon Papli chéri. Jeune étudiant. Oui, oui : une femme elle aussi. La vie. La vie. » (p.176-7)


Bloom entame son Odyssée à la manière du héros homérique en grande partie pour ne pas se retrouver en présence de l’amant de sa femme Molly, Hugh « Blazes » dit « Flam » Boylan. Durant cette journée, il se rendra entre autres à l’enterrement de son ami Dignam, sur la route de laquelle il aperçoit une femme distinguée en parlant avec un certain M’Coy, dont la conversation l’irrite. Ce sera le premier exemple du caractère voyeuriste de Bloom, qui culminera dans le chapitre Nausicaa, et qui rappelle sur certains points la tendance voyeuriste du narrateur de la Recherche du temps perdu.
« Bloom regarda de l’autre côté de la rue un cabriolet arrêté devant la porte de l’hôtel Grosvenor. Le porteur hissa la malle et la posa entre les deux sièges. Elle attendait immobile tandis que l’homme, mari, frère, son semblable, fouillait ses poches à la recherche de monnaie. Plutôt classe, dans le genre, ce manteau à col roulé, chaud pour une journée pareille, on dirait de la ratine. Et son attitude désinvolte avec les mains fourrées dans ses poches rapportées.
Comme cette créature hautaine au match de polo. Les femmes jouent toutes les aristos avant qu’on ne les touche là où il faut. Joli cœur et joli coup. Réservée mais prête à rendre les armes. Femme honorable et Brutus est un homme d’honneur. Les posséder une bonne fois ça vous les décoince. […] Elle porta une main gantée à ses cheveux. Et voilà Hoppy qui se radine. S’en envoie un. Ramenant la tête en arrière et regardant au loin par-dessous ses paupières abaissées il voyait la peau fauve et lumineuse briller dans la lumière crue, les tresses en macaron. Clair, j’y vois clair aujourd’hui. C’est l’humidité dans l’air qui fait voir plus loin peut-être. Parlant de choses et d’autres. La main d’une vraie dame. De quel côté va-t-elle monter. […]
En route pour la campagne : Broadstone probablement. De hautes bottines marron aux lacets qui pendillent. Bien tourné le pied. Qu’est-ce qu’il fabrique avec sa monnaie. Voit bien que je regarde. L’œil aux aguets pour un autre toujours. Au cas où. Deux cordes à son arc. […] Fière : riche : bas de soie. […] Il fit un léger pas de côté pour contourner la tête parlante de M’Coy. Va monter d’ici une minute. […] Regarde ! Regarde-moi ça ! Éclair soyeux de somptueux bas blancs. Non mais vise un peu !
Un pesant tramway fit tinter sa cloche, vira de bord et s’interposa.
Loupé. […] L’impression qu’une porte s’est refermée. Le paradis et la péri. C’est toujours comme ça. Juste au moment où. La fille à Eustace street dans une entrée d’immeuble lundi c’est ça rajustant sa jarretière. Son amie masquant le spectacle de. Esprit de corps.
Le tram passa. Ils faisaient route en direction du pont de la Loop Line, sa main richement gantée posée sur la rambarde métallique. Papillote, papillote : dentelles de son chapeau flambant sous le soleil : papillotements, pap. »



Dans le chapitre Nausicaa, le récit suit un groupe de femmes et d’enfants alors qu’ils font une promenade sur la plage. On entre extensivement à travers la technique du flux de conscience dans les pensées de Gerty MacDowell, une séduisante jeune femme qui rêve d’amour et de mariage en y associant tous les clichés du roman sentimental. Joyce joue avec ses clichés mais arrive à travers une écriture magnifique à rendre les aspirations de la jeune femme à être admirée et aimée. Ulysse sur cet aspect, à savoir la description de la complexité de la psyché féminine, est très réussi et cela culminera bien sûr avec le sublime monologue intérieur de Molly qui clôt le roman. Voici quelques passages extraits de ces deux chapitres :

« Gerty MacDowell, assise près de ses compagnes, perdue dans ses pensées, le regard fixé vers les lointains, incarnait incontestablement parmi les beautés de la jeunesse féminine irlandaise le spécimen le plus agréable qu’on puisse souhaiter de voir. Sa silhouette mince et gracieuse tendait même à la gracilité, mais ces capsules de fer qu’elle avait prises récemment lui avaient fait un bien fou […], et elle éprouvait une nette amélioration à propos des pertes qu’il lui arrivait d’avoir comme à propos de la langueur qu’il lui arrivait d’éprouver. La pâleur de cire de son visage touchait à l’immatérialité dans son ivoirine pureté alors que sa bouche bouton de rose atteignait, tel l’arc de Cupidon, à la perfection de l’art grec. Ses mains d’un albâtre finement veiné présentaient des doigts effilés et, quoiqu’elles pussent devoir leur blancheur au jus de citron et au roi des onguents, il n’en était pas moins faux qu’elle eût accoutumé d’enfiler des gants de chevreau pour dormir ou qu’elle prit des bains de pieds au lait. Bertha Supple l’avait rapporté un jour à Edy Boardman mais c’était une calomnie inventée de toutes pièces parce qu’elle était à couteaux tirés avec Gerty. […] Il convient de rendre l’honneur à l’honneur. Il y avait chez Gerty un raffinement inné, une hauteur languissamment souveraine qui prenait son éclatante évidence dans la délicatesse de ses mains et dans la cambrure de son pied. Que la bonne fortune eût bien voulu lui donner la naissance d’une dame de la haute société […], Gerty eût fait aisément jeu égal avec n’importe grande dame du pays et se serait bien vue elle aussi habillée de vêtements d’un goût exquis avec des bijoux sur le front et de nobles soupirants à ses pieds rivalisant à l’envi pour y déposer leurs hommages. Peut-être était-ce cela, l’amour qui eût pu être, qui conférait à son évanescent visage l’intensité soudaine d’une parole tue, qui insufflait un pathétisme étrange à ses yeux magnifiques, un charme auquel il était difficile de résister. [Les yeux] de Gerty étaient d’un bleu, le plus irlandais des bleus, que soulignaient le lustré des cils et le noir expressif des sourcils. […] Mais ce qui parachevait la beauté de Gerty tenait à son inestimable et somptueuse chevelure. Elle l’avait effilée ce matin même en tenant compte de la nouvelle lune et elle bouillonnait autour de sa jolie tête en une profusion de boucles luxuriantes et elle avait limé ses ongles aussi, le jeudi pour la richesse. »
La force de caractère n’avait jamais été le point fort de Reggy Willie et celui-là seul séduira et épousera Gerty MacDowell qui se révélera un homme entre les hommes. Mais attendre, toujours attendre d’être demandée et l’on était en plus une année bissextile et elle allait passer bien vite. […] un homme viril, dont le visage exprime la force et le calme, qui n’a pas encore trouvé son idéal, […] qui la prendrait dans ses bras protecteurs, et qui la serrerait contre lui avec toute l’ardeur de sa nature profondément passionnée et qui la rassurerait d’un long long baiser. Ce serait comme le paradis. Tel est celui auquel elle aspire dans les fragrances de cette soirée d’été. De tout son cœur elle s’impatiente d’être toute à lui, sa compagne indéfectiblement liée à lui pour le meilleur et pour le pire, dans la tristesse et dans la joie, jusqu’à ce que la mort nous sépare, à partir de ce jour et dans la suite. […] Oui c’était bien elle qu’il regardait et son regard en disait long. Ses yeux brûlants fixés sur elle semblaient chercher avec obstination à la pénétrer et lire au plus profond de son âme. […] Il regardait avec une telle intensité, une telle fixité, et il l’avait vue shooter dans le ballon et peut-être apercevrait-il les brillantes boucles d’acier de son soulier si elle les faisait osciller comme ça l’air de rien la pointe en bas. Elle se réjouissait d’avoir eu l’inspiration de mettre des bas transparents à la pensée que Reggy Wylie pourrait sortir mais elle n’en était plus là. Voici que se réalisait ce dont elle avait si souvent rêvé. Voici celui qui lui importait désormais et elle laissait la joie illuminer son visage parce que c’était lui qu’elle voulait parce que l’instinct le lui signalait comme unique au monde. C’est de tout son cœur que la femmenfant se livrait à lui, son maridéal, parce que d’emblée elle avait su que c’était lui. […] Alors sans doute la prendrait-il doucement dans ses bras, à la façon d’un vrai mâle, presserait-il son souple corps contre le sien et l’aimerait-il, sa petite fille toute à lui, parce qu’elle-même serait pour lui unique au monde. […]
- Gerty ! Gerty ! Nous partons. Viens. […]
Gerty eut une idée, une de ces petites ruses inspirées par l’amour. Elle glissa la main dans la pochette de sa blouse et en sortit le petit mouchoir et l’agita en réponse bien sûr sans attendre qu’il et puis le remit en place. Me demande s’il n’est pas trop loin pour. Elle se leva. Était-ce un adieu ? Non. Il lui fallait s’en aller mais ils étaient appelés à se retrouver, ici même, elle allait en rêver jusqu’à la prochaine fois, pas plus tard que demain, à son rêve d’hier soir. Elle se redressa de toute sa taille. Leurs âmes s’unirent en un ultime et langoureux regard et les yeux qui touchaient son cœur, emplis d’une étrange lueur, étaient retenus captifs par la fleur délicate de son visage. Elle lui sourit à demi avec mélancolie, et ce fut un doux sourire de pardon, un sourire qui frisait les larmes, et puis ce fut la séparation. »

Et Molly, ayant ressassé intérieurement son enfance, ses amants, son pouvoir de séduction dont elle est consciente, et après avoir souvent critiqué son mari, termine son monologue en évoquant paradoxalement les qualités de ce dernier et son émouvante demande en mariage :
« en tout cas ils auront pas mon mari si je peux l’arracher de leurs griffes même s’ils se foutent de lui derrière son dos je sais bien quand il leur débite ses salades parce qu’il a assez de bon sens pour pas gaspiller le moindre sou qu’il gagne à leur payer des pots et qu’il s’occupe de sa femme et de sa fille ».
«  le soleil c’est pour toi qu’il brille il me disait le jour où on était allongés au milieu des rhododendrons à la pointe de Howth avec son costume de tweed gris et son chapeau de paille le jour où je l’ai poussé à me demander en mariage oui d’abord je lui ai donné le morceau de gâteau à l’anis que j’avais dans la bouche et c’était une année bissextile comme maintenant oui il y avait seize ans mon dieu après ce long baiser je pouvais presque plus respirer oui il a dit que j’étais une fleur de la montage oui c’est ça nous sommes toutes des fleurs le corps d’une femme oui voilà une chose qu’il a dite dans sa vie qui est vraie et le soleil c’est pour toi qu’il brille aujourd’hui oui c’est pour ça qu’il me plaisait parce que j’ai bien vu qu’il comprenait qu’il ressentait ce que c’était qu’une femme et je savais que je pourrais toujours en faire ce que je voudrais alors je lui ai donné tout le plaisir que j’ai pu jusqu’à ce que je l’amène à me demander de dire oui et au début je voulais pas répondre je faisais que regarder la mer le ciel je pensais à tant de choses qu’il ignorait […] une Fleur de la montagne oui quand j’ai mis la rose dans mes cheveux comme le faisaient les Andalouses ou devrais-je en mettre une rouge oui et comment il m’a embrassée sous le mur des Maures et j’ai pensé bon autant lui qu’un autre et puis j’ai demandé avec mes yeux qu’il me demande encore oui et puis il m’a demandé si je voulais oui ma fleur de la montagne et d’abord je l’ai entouré de mes bras oui et je l’ai attiré tout contre moi comme ça il pouvait sentir tout mes seins mon odeur oui et son cœur battait comme un fou et oui j’ai dit oui je veux oui. »

Pour conclure, Ulysse m’a ennuyé par moments (voire certains chapitres en entier) et l’expérience de lecture, mais je m’y attendais toutefois, fut souvent ardue en raison des innombrables références qui parsèment le roman. Je suis peu friand de la littérature qui fait « exercice de style » ou « jeu pur avec le langage » (comme le Pantagruel de Rabelais par exemple, ou plus récemment, les premiers romans de Pynchon), mais heureusement Ulysse, bien qu’étant un exemple des plus représentatifs de ce genre, ne se réduit pas à cela et l’empathie que l’on ressent vis-à-vis des personnages se développe progressivement, en particulier bien sûr envers le couple Leopold/Molly. Ulysse on le sent a pour ambition de peindre la vie dans son ensemble (les thèmes de la mort, du désir, de l’art entre autres sont omniprésents), et malgré ses parfois pesants exercices de style (ressentis comme tels à l’aune de cette première lecture), Joyce parvient à communiquer cette forte empathie pour ses trois personnages principaux, archétypes universels de l'homme, la femme et l'artiste.
Je retiendrai de cette première lecture la place proéminente accordée à la femme bien que les protagonistes soient masculins et que Molly n’interviendra qu’à la toute fin du roman. Joyce rend très bien la complexité du genre féminin, ses désirs, ses aspirations, ses contradictions, sa place dans la société, et les deux épisodes que j'aie le plus appréciés développent extensivement ce sujet.

Et pour finir, voici un dernier extrait tiré du livre :

« Son sourire disparut, il continuait sa marche, un nuage lourd dissimulait progressivement le soleil, une ombre descendait sur la façade revêche de Trinity. Les tramways se croisaient, montaient, descendaient, tintinnabulaient. Inutilité des mots. Les choses continuent de même ; jour après jour : des escouades de policiers sortent en rang, elles rentrent : les tramways vont et viennent. Ces deux timbrés qui traînent. Dignam rayé de la carte. Mina Purefoy ventre gonflé gémissant sur son lit pour qu’on lui sorte son enfant un bon coup. Un qui naît quelque part toutes les secondes. Un qui meurt toutes les secondes. Depuis que j’ai donné à manger aux oiseaux cinq minutes. Trois cents ont cassé leur pipe. Trois cent autres sont nés, on nettoie le sang, ils sont tous lavés dans le sang de l’agneau, braillant méééééé.
Toute une ville disparaît, une autre la remplace, disparaît à son tour : une autre viendra et elle disparaîtra. Maisons, rangées de maisons, rues, kilomètres de trottoirs, empilements de briques, pierres. Qui changent de mains. Ce propriétaire-ci, celui-là. Le proprio ne meurt jamais, dit-on. Un autre se glisse dans ses chaussures quand il reçoit son préavis. Ils se paient le lieu avec de l’or et ils conservent quand même tout l’or. Il y a de l’escroquerie dans l’air. Empilés dans les villes, rongés par les siècles. Pyramides dans le sable. Bâties à coup de pain et d’oignons. Esclaves muraille de Chine. Babylone. Restes de monolithes. Tours rondes. Restent les décombres, les banlieues qui s’étendent, bâties à la va-comme-je-te-pousse, les bicoques de Kerwan, bâties sur du vent. Asile de nuit.
On n’est rien. » (p.290)

4 commentaires:

  1. J'avais vraiment hâte de voir ta note et de lire ta critique. Mais je vais revenir la lire ce soir plus en profondeur parce que
    t'as de très bons points. En gros, je suis pas mal d'accord avec toi, entre autres quand tu dis qu'il y a des parties qui t'ont plus accrochées que d'autres, parce que le souvenir que j'en ai est exactement le même, il n'écrit pas de la même façon d'une partie à l'autre. Aussi, je me suis essayé de le lire en anglais dernièrement et c'est vraiment 100 fois meilleur, j'en ai pensé que Joyce est peut-être intraduisible. Mais j'ai eu de la difficulté à le lire en anglais parce que, entre autres, le vocabulaire est très très recherché. (Nabokov disait, de mon souvenir, qu'il a 30 000 mots de vocabulaire, (mots différents)).
    à bientôt...

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  2. L'as-tu relu en entier et en anglais ? Y trouves-tu encore des longueurs ou l'ensemble du roman te semble plus équilibré à la relecture ?
    J'avoue que cette perspective (le lire en VO) m'intimide mais j'ai le sentiment tout comme toi qu'Ulysse doit être vraiment meilleur dans sa langue originale que traduit et c'est pourquoi je pense qu'à l'avenir je vais certainement le relire en anglais et en prenant mon temps au vu du vocabulaire très sophistiqué (sans compter les jeux de langage) employé par Joyce.
    Et puis je pense que le roman est si complexe (dans le bon sens du terme) qu'une relecture ne sera pas de trop pour mieux l'apprécier, y voir de nouvelles choses et peut-être dissiper les longueurs que je lui trouve à la première lecture...

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    1. Oui je l'ai relu en entier et en anglais. Je disais "dernièrement" mais en fait ça doit faire 6 mois-1ans, je l'ai pas "re-noté" sur mon blogue parce que j'ai un peu de difficulté avec les romans en anglais parce que je lis trop au premier degré en anglais, alors quand je lis dans cette langue je préfère me contenter de critique littéraire comme le dernier James Wood que je viens de lire et qui est excellent...

      Non je ne trouve plus de longueurs mais je dois dire que je me concentre surtout sur la langue, sur le style, surtout pour Joyce (et encore plus en anglais). Le lire en anglais m'a permis de rentrer davantage dans la tête de Joyce et de ses personnages, on ne ressent pas cela en anglais selon moi.

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    2. Merci pour ton retour éclairant, cela me donne beaucoup envie de le relire en anglais malgré la complexité que cette tache représente pour nous francophones (je lis assez bien l'anglais mais pas à un niveau littéraire, et encore moins à un niveau requis par la langue de Joyce). Je ne lis pour l'instant pas encore les grands écrivains anglophones dans leur langue mais je compte sauter le pas bientôt pour relire mes livres préférés dans leur texte d'origine.

      A bientôt et encore merci...

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