" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

dimanche 7 juin 2015

La Fortune des Rougon, Émile Zola

Note : 8,5/10


Quatrième de couverture : 

Dans la petite ville provençale de Plassans, au lendemain du coup d'État d'où va naître le Second Empire, deux adolescents, Miette et Silvère, se mêlent aux insurgés. Leur histoire d'amour comme le soulèvement des républicains traversent le roman, mais au-delà d'eux, c'est aussi la naissance d'une famille qui se trouve évoquée : les Rougon en même temps que les Macquart dont la double lignée, légitime et bâtarde, descend de la grand-mère de Silvère, Tante Dide. Et entre Pierre Rougon et son demi-frère Antoine Macquart, la lutte rapidement va s'ouvrir. Premier roman de la longue série des Rougon-Macquart, La Fortune des Rougon que Zola fait paraître en 1871 est bien le roman des origines. Au moment où s'installe le régime impérial que l'écrivain pourfend, c'est ici que commence la patiente conquête du pouvoir et de l'argent, une lente ascension familiale qui doit faire oublier les commencements sordides, dans la misère et dans le crime. " Votre comédie est tragique ", écrit Hugo juste après avoir lu le livre : " Vous avez le dessin ferme, la couleur franche, le relief, la vérité, la vie. Continuez ces études profondes. "


Jusqu’à ce jour, je n’avais encore jamais lu Zola (oui, il est possible à notre époque de traverser sa scolarité sans avoir lu une ligne de Zola, comme bien d’autres auteurs classiques français jugés « trop difficiles », ce qui en dit long sur la place que la littérature occupe aujourd’hui dans nos écoles…). C’est donc un peu par devoir que je me charge de corriger cette importante lacune, et quel meilleur livre pour débuter que La Fortune des Rougon, le premier tome de la saga des Rougon-Macquart, l’équivalent chez Zola de la Comédie Humaine de Balzac ?
Zola ne cachait pas son admiration pour ce dernier, qu’il qualifiait de plus grand écrivain français du 19e siècle, au-dessus d’autres géants tels que Victor Hugo et Gustave Flaubert (qui ont d’ailleurs encensé le présent roman), et il avait d’ailleurs relu entièrement la Comédie Humaine avant d’entamer son propre grand-œuvre. L’influence de Balzac est palpable dans le roman qui nous intéresse ici, à la fois dans l’approche psychologique des personnages et l’omniprésence des thèmes de l’argent et de l’ambition, sans compter les considérations d'ensemble pertinentes sur la société de son époque qui conservent leur intérêt aujourd'hui, et sur lesquels je reviendrai plus loin dans ma chronique.

L’action de la Fortune des Rougon se déroule dans un cadre temporel relativement restreint, puisqu’il démarre le 2 décembre 1851 pour s’achever huit jours plus tard, le 10 décembre, et couvre la période de confusion politique qui suivit le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, alors président de la République, et futur Napoléon III, ouvrant la période du second Empire qui s’achèvera au terme de la bataille de Sedan en septembre 1870. Le récit enchaînera toutefois les allers et retours entre le passé et le présent pour détailler la biographie de ses personnages, en particulier Pierre Rougon et Antoine Macquart, les deux fils d’Adélaïde Fouque, dont la névrose jouera un rôle important puisqu’elle sera disséminée sous des formes variées et subtiles parmi sa descendance selon la théorie de l’hérédité chère à Zola. A travers l’œil distant de Pascal Rougon, le troisième fils de Pierre qui fait exception aux lois de l’hérédité par son caractère calme et modeste, Zola expose subrepticement sa vision naturaliste des caractères humains et leur persistance au fil des générations : « Pascal fixait un regard pénétrant sur la folle [sa grand-mère Adélaïde], sur son père, sur son oncle ; l’égoïsme du savant l’emportait ; il étudiait cette mère et ces fils, avec l’attention d’un naturaliste surprenant les métamorphoses d’un insecte. Et il songeait à ces poussées d’une famille, d’une souche qui jette des branches diverses, et dont la sève âcre charrie les mêmes germes dans les tiges les plus lointaines, différemment tordues, selon les milieux d’ombre et de soleil. Il crut entrevoir un instant, comme au milieu d’un éclair, l’avenir des Rougon-Macquart, une meute d’appétits lâchés et assouvis, dans un flamboiement d’or et de sang. » 

Les Rougon et les Macquart, descendances respectivement légitime et bâtarde d’Adélaïde, partagent ces « appétits de jouissance » bien qu’ils prennent des formes variées et nuancées. Eugène, l’aîné de Pierre par exemple, « voulait jouir, mais par les voluptés de l’esprit, en satisfaisant ses besoins de domination ». Aristide, le fils puîné, contrairement à Eugène qui « rêvait de plier un peuple à sa volonté et s’enivrait de sa toute-puissance future, se voyait dix fois millionnaire, logé dans une demeure princière, mangeant et buvant bien, savourant la vie par tous les sens et tous les organes de son corps. Il voulait surtout une fortune rapide. Lorsqu’il bâtissait un château en Espagne, ce château s’élevait magiquement dans son esprit ; il avait des tonneaux d’or du soir au lendemain ; cela plaisait à ses paresses, d’autant plus qu’il ne s’inquiétait jamais des moyens et que les plus prompts lui semblaient les meilleurs. La race des Rougon, de ces paysans épais et avides, aux appétits de brute, avait mûri trop vite, tous les besoins de jouissance matérielle s’épanouissaient chez Aristide, triplés par une éducation hâtive, plus insatiables et dangereux depuis qu’ils devenaient raisonnés. » Exceptés Pascal, qui ressemble si peu au reste de sa famille qu’on le nomme M. Pascal et non par son nom de famille, et Silvère Mouret, le fils d’Ursule (fille bâtarde d’Adélaïde), la descendance d’Adélaïde se caractérise par des désirs de jouissance qui pervertissent leur caractère et les rendent envieux, coléreux, calculateurs, prêts à tout pour conquérir cette fortune tant convoitée. « La révolution de 1848 [instaurant l’éphémère seconde République] trouva donc tous les Rougon sur le qui-vive, exaspérés par leur mauvaise chance et disposés à violer la fortune, s’ils la rencontraient jamais au détour d’un sentier. C’était une famille de bandits à l’affût, prêts à détrousser les événements. »
Le coup d’État du 2 décembre, et l’instauration subséquente du second empire, sera cet événement dont les Rougon tireront profit pour baser leur future fortune. Comme le disait Balzac dans Splendeurs et misères des courtisanes, dans un contexte où « la concurrence a si bien limité les profits, que toute fortune rapidement faite est ou l’effet d’un hasard et d’une découverte, ou le résultat d’un vol légal », la fortune tant désirée par les Rougon leur sera refusée dans leur travail respectif (Pierre et sa femme Félicité tiennent un commerce d’huile depuis trente ans et du fait des aléas du métier sont incapables d’atteindre le niveau de vie auquel ils aspirent ; Eugène et Aristide se morfondent dans leurs métiers respectifs d’avocat et d’employé à la préfecture) mais devient possible dans les troubles et l’incertitude qui entourent les premiers jours suivant le coup d’État. Faut-il soutenir la république, le nouveau régime voire croire à un retour au régime monarchique partagé entre les visions légitimiste et orléaniste ? De ce choix dépend la fortune des Rougon puisque seul le parti vainqueur récompensera ceux qui auront agi en leur faveur et placera ses fidèles aux postes prestigieux que laisseront vacants ses opposants (ce sera à ce que j’ai compris le sujet de La Curée). Pierre Rougon, resté à Plassans (ville fictive du sud de la France), choisira le bon parti sur les conseils avisés de son fils Eugène, qui ayant constaté à la fois la division des royalistes entre deux camps et la faiblesse de la république, croit avec raison qu’un troisième parti, en l’occurrence l’empire, l’emportera.

L’ambition démesurée et grotesque des Rougon est le sujet principal du livre. En suivant l’exemple de son maître Balzac, Zola peint des personnages assoiffés par l’argent, les honneurs, le pouvoir. Dénués de toute morale, les Rougon travaillent activement (ou pour être plus exact, en prendront l’apparence puisque les faits héroïques dont s’enorgueillissent Pierre Rougon seront montés de toutes pièces dans une habile mise en scène les faisant paraître pour des héros) à la cause du futur second empire lorsque la nouvelle du coup d’État leur parvient, sur les conseils d’Eugène resté à Paris pour palper au plus près les événements. Restés à Plassans, Pierre et sa femme Félicité tiennent le « salon jaune », devenu lieu de réunion des royalistes opposés à la république par l’impulsion initiale du marquis de Carnavant, un proche de la mère de Félicité. Pierre sous son influence devient rapidement « plus royaliste que le roi », lui qui vient de prendre sa retraite après des années de labeur infructueux dans ses désirs de fortune et aspire à devenir « un personnage » de la ville pour se donner quelque importance. A l’époque de la fondation du salon jaune, la révolution de 1848 vient d’avoir lieu et les Rougon traversaient alors « une curieuse crise de vanité et d’appétits inassouvis. Leurs quelques bons sentiments s’aigrissaient. Ils se posaient en victimes du guignon, sans résignation aucune, plus âpres et plus décidés à ne pas mourir avant de s’être contentés. Au fond, ils n’abandonnaient aucune de leurs espérances malgré leur âge avancé. »
Accueillie par un enthousiasme initial, la république devient vite impopulaire, et Zola nous décrit par le menu ce revirement qu’il attribue à la lâcheté et à l’égoïsme de la bourgeoisie. « Les petits propriétaires, les commerçants retirés, ceux qui avaient dormi leurs grasses matinées ou arrondi leur fortune sous la monarchie, furent bientôt pris de panique ; la république, avec sa vie de secousses, les fit trembler pour leur caisse et pour leur chère existence d’égoïstes. […] Ce fut le clergé qui, à Plassans, mena la réaction. […] Cette ancienne ville royaliste, cette population de bourgeois paisibles et de commerçants poltrons devait fatalement se ranger tôt ou tard dans le parti de l’ordre. […] La réaction fut maîtresse de la ville. Toutes les opinions étaient représentées dans cette réaction ; jamais on ne vit un pareil mélange de libéraux tournés à l’aigre, de légitimistes, d’orléanistes, de bonapartistes, de cléricaux. Mais peu importait, à cette heure. Il s’agissait uniquement de tuer la république. Et la république agonisait. »

L’ambiance du roman dans son ensemble est sombre et oppressante. Les Rougon sont à l’honneur dans ce présent roman et l’on assiste à l’ascension de cette famille ivre de désirs de richesse qui vont employer des moyens peu reluisants pour parvenir à leurs fins. On pense ici en particulier à l’événement qui consacre la réputation de « sauveur » de la ville de Pierre Rougon face aux insurgés de la République dans une grotesque et macabre mise en scène dont Zola décrit ironiquement les louanges qu’elle lui vaut pour son côté supposément héroïque mais qui n’était en fait qu’une lâche embuscade où le risque était nul pour les hommes de Rougon et ce dernier. Quant au personnage d’Antoine Macquart, son avidité mêlée à sa paresse ont rendu son caractère épouvantable, lui qui passe l’ensemble du roman à vociférer contre l’infortune de sa vie qu’il attribue à son frère tout en exploitant sans vergogne sa femme et ses enfants, qui travaillent pour l’entretenir tandis qu’il reste sans emploi. Les scènes de ménage du foyer Macquart sont les plus effroyables du roman, en particulier sa fille Gervaise se saoulant régulièrement avec sa mère dès son plus jeune âge pour échapper temporairement par ce biais à l’enfer du foyer familial.

A l’opposé, les sections du roman suivant le personnage de Silvère Mouret, le petit-fils d’Adélaïde, et son histoire d’amour avec Marie « Miette » Chantegreil, se caractérisent par une émotion touchante due à la simplicité et à l’innocence de leurs amours. Ces passages, par contraste, apportent une chaleur inattendue dans un livre très sombre. L’écriture de Zola, impitoyable pour décrire les imbéciles du salon jaune des Rougon, devient dans ces passages plus lyrique, poétique et nous attache sans effort à ces deux personnages épris d’idéal et qui vont prendre part aux combats menés par les insurgés dans une ville voisine. A travers Silvère, Zola expose sa vision idéale de la république, éprise de liberté, généreuse, désintéressée, à l’opposé d’Antoine Macquart, qui défend le modèle démocratique par envie et jalousie haineuse des richesses d’autrui. 

Zola s’amuse par ailleurs à jouer sur les mésinterprétations et les préjugés entretenus au sujet de la république et qui persistent aujourd’hui vis-à-vis des mouvements progressistes, communistes ou anarchistes. L’article de Vuillet, un libraire membre du salon jaune et tenant un journal servant les intérêts du clergé conservateur, à la fin du roman, chante les louanges du nouveau régime et aligne les clichés les plus grotesques sur la république : les insurgés y sont décrits comme « ces bandits, ces faces patibulaires, cette écume des bagnes », envahissant la ville, «  ivres d’eau-de-vie, de luxure et de pillage » ; puis il  les montrait « étalant leur cynisme dans les rues, épouvantant la population par des cris sauvages, ne cherchant que le viol et l’assassinat ». […] La république ne marche jamais qu’entre la prostitution et le meurtre. […] le libraire se demandait si le pays souffrirait plus longtemps « la honte de ces bêtes fauves qui ne respectaient ni les propriétés ni les personnes ». […] Une plus longue tolérance serait un encouragement, et qu’alors les insurgés viendraient prendre « la fille dans les bras de la mère, l’épouse dans les bras de l’époux » ; qu’enfin, après une phrase dévote dans laquelle il déclarait que Dieu voulait l’extermination des méchants. » Un peu plus tôt, l’anxiété poltronne des habitants de Plassans, maintenus dans l’incertitude des combats, s’imagine « qu’on avait vu […] des danses de cannibales dévorant leurs prisonniers, des rondes de sorcières tournant autour de leurs marmites où bouillaient des enfants, d’interminables défilés de bandits ». « Ce peuple poltron croyait assister, des créneaux, aux préparatifs de quelque massacre universel ». Zola dresse un portrait sans complaisance de la lâcheté, de l’individualisme d’une population qui dans sa grande majorité ne pense qu’à ses propres intérêts et se laisse aller à des fantasmes de terreur entretenus et exacerbés par une supposée élite, ici le clergé et la noblesse. Décrivant la lutte que l’on sait perdue d’avance des républicains, Zola parle de ces hommes épris d’idéal « grisés par l’enthousiasme du soulèvement général qu’ils rêvaient, ils croyaient que la France les suivait, ils s’imaginaient voir, au-delà de la Viorne, dans la vaste mer de clartés diffuses, des files d’hommes interminables qui couraient, comme eux, à la défense de la république. Et leur esprit rude, avec cette naïveté et cette illusion des foules, concevait une victoire facile et certaine. Ils auraient saisi et fusillé comme traître quiconque leur aurait dit, à cette heure, que seuls ils avaient le courage du devoir, tandis que le reste du pays, écrasé de terreur, se laissait lâchement garroter. »

Pour conclure, j’avoue que je nourrissais quelques craintes avant ma lecture de Zola vis-à-vis de sa posture naturaliste et son obsession pour les lois de l’hérédité, deux assertions qui reviennent sans cesse lorsque l’on évoque Zola. Heureusement, le livre est en fait très plaisant à lire et par sa similitude avec Balzac, un écrivain que j’adore, cela en fait un très grand roman. Hugo dit très justement que Zola possède « la vérité, la vie » dans son écriture. Les personnages, bien que haïssables pour la plupart, sont vivants, humains dans leur bassesse, leur quête effrénée du pouvoir et de l’argent ou à l’inverse, sublimes dans leurs élans d’amour et d’humanité : la haine jalouse de Macquart pour son frère, son désir de vengeance perpétuel ; l’enfance tourmentée de Miette par les persécutions de son cousin Justin qui prend plaisir à faire souffrir sa jeune cousine, son amour pour Silvère qui la sauve de la dureté de cœur ; l’attachement de Silvère pour sa grand-mère Adélaïde, tourmentée sa vie durant par ses passions amoureuses et sa névrose, qui trouve un dernier réconfort en élevant son petit-fils qui la surnomme affectueusement « tante Dide » etc. Zola possède le talent de donner vie à ses personnages, un don que seuls de grands écrivains ont, et ce premier roman est une très belle réussite sur ce point. En tout cas, cela m’a donné grande envie de lire la suite des Rougon-Macquart, sachant qu’en plus le meilleur reste à venir.

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