" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

mercredi 24 juin 2015

Histoire de Tom Jones, Henry Fielding

Note : 10/10

Quatrième de couverture :

Tom Jones, enfant trouvé élevé par un châtelain, et amoureux de Sophie, rencontre de nombreuses aventures, de la campagne à la ville et au bonheur. Le roman est un vaste panorama de l'Angleterre au XVIIIe siècle. Il se place dans la tradition de la satire, à la suite de Gulliver de Swift et de L'Opéra des gueux de John Gay, mais aussi de Molière et de Cervantès : l'auteur ne veut pas seulement nous amuser, il défend une morale philosophique et chrétienne, tout en rejetant le conservatisme. Il se rattache à la philosophie de la liberté de Locke.
Fielding renouvelle le roman d'aventures et de mœurs en le nourrissant de sa culture, qui va du roman gréco-romain aux picaresques espagnols et à Manon Lescaut. Il s'agit, et c'est ce qui en fait la gloire, d'une «épopée comique en prose», comme le dit l'auteur lui-même.

« L’aliment que nous proposons ici n’est autre que la nature humaine. Et je ne crains point que mon judicieux lecteur, quelle que soit la somptuosité de ses goûts, trouve à redire ou se froisse du fait que je n’aie mentionné qu’un seul article. […] le lecteur averti ne saurait non plus ignorer que dans la nature humaine se trouve une variété si prodigieuse qu’un cuisinier aura plus vite fait de venir à bout de toutes les sortes de nourriture animale et végétale qu’un auteur d’épuiser un sujet si vaste. Une objection sera peut-être à craindre de la part des plus délicats, c’est que ce plat soit trop répandu et trop vulgaire ; ne fait-il pas le sujet de tous les romans, nouvelles, pièces et poèmes qui abondent à tous les étalages ? […] L’excellence de la nourriture de l’esprit réside moins dans le sujet que dans l’art de l’auteur à le bien accommoder. […] [Un grand cuisinier] commence par présenter à ses hôtes affamés des plats simples, pour s’élever graduellement, à mesure que leur appétit diminue, jusqu’à la quintessence même de l’assaisonnement et des épices. De même, représenterons-nous à l’appétit aigu de notre lecteur la nature humaine sous cet aspect le plus simple et le plus uni où on la trouve dans nos campagnes, pour ensuite la hacher en un ragoût hautement assaisonné à la française et à l’italienne de toute l’afféterie et tout le vice qu’offrent les cours et les villes. Grâce à quoi, nous ne doutons pas de donner au lecteur le désir de poursuivre sans fin sa lecture, tout comme l’illustre personnage ci-dessus est censé avoir fait mangé certaines personnes. »

Cet extrait issu du tout premier chapitre de ce livre a d’emblée suscité ma curiosité tout en me plongeant directement dans le ton léger, facétieux qui sera de mise dans le reste du roman. Toutefois, comme bien des romans anglais du 18-19e siècle, l’ironie omniprésente et le comique n’occultent jamais la profondeur du contenu et c’est ce mélange difficile que j’apprécie particulièrement dans les romans anglais de cette époque et dont Tom Jones représente une pierre angulaire qui influencera notamment Dickens, Thackeray ou encore Austen pour ne citer que les plus célèbres.
Diverses influences sont à l’œuvre dans Tom Jones. Le Don Quichotte de Cervantès vient immédiatement à l’esprit, influence qui sera particulièrement visible à partir du moment où Tom sera renvoyé du domaine où il a été élevé et errera sur la route sans but précis (dans un premier temps), rejoint dans son infortune par un compagnon qui ressemble à s’y méprendre à Sancho Panza dans sa manière de débiter à tort et à travers des formules latines en référence aux proverbes innombrables du célèbre écuyer et son caractère pratique très terre-à-terre. Fielding, en fin connaisseur des cultures grecque et latine de l’Antiquité, multiplient les citations rendant hommage à ses maîtres : Horace y est abondamment cité, ainsi qu'Aristote, Platon etc. et divers épisodes sont des parodies directes très réussies et très drôles de l’Iliade d’Homère.

Malgré ce côté très érudit qui se dégage et qui pourrait en rebuter certains a priori, si ce n’est la longueur monumentale du roman, Tom Jones est néanmoins un des livres les plus faciles et agréables qu’il m’ait été donné de lire et même les chapitres liminaires en introduction de chaque livre constituant le roman, qui mêlent réflexions philosophiques sur la littérature, la critique littéraire etc. se lisent avec fluidité et entravent bien peu l’immense plaisir de lecture (au contraire je les ai pour ma part tous appréciés) de ce roman remarquable, un des tout meilleurs que j’aie lus de ma vie.
Tom Jones s’inscrit dans la tradition Bildungsroman : suivant ce schéma classique en littérature, le personnage-éponyme construira et corrigera son caractère au fil des épreuves et aventures qu’il traversera pour devenir l’homme au tempérament mesuré, juste et bon, qualités inspirées à Fielding par la philosophie grecque, en particulier Aristote. Tom souffre du défaut d’incontinence qui selon Aristote est plus aisément remédiable que l’intempérance, car le tempérant recherche le plaisir pour le plaisir lui-même, contrairement à l’incontinent dont les appétits vont dans un sens, et ses souhaits dans un autre. 

« Mais, quelque aversion que M. Allworthy éprouvât pour ce vice [le libertinage] comme pour tout autre, il n’en était pas aveuglé au point de ne pouvoir distinguer aucune vertu chez le coupable ; il la voyait aussi clairement que s’il n’y avait eu aucun mélange de vice dans le même personnage. Tout en étant irrité, donc, de l’incontinence de Jones, il n’en était pas moins content de l’honneur et de l’honnêteté qu’il voyait dans l’accusation portée par le jeune homme contre lui-même. Il commença à se former du garçon la même opinion que, nous l’espérons, pourra avoir conçue notre lecteur. Et, mettant en balance ses défauts et ses qualités, les secondes lui semblèrent plutôt l’emporter. » (p.206)

« Tu vois, à présent, Tom, à quels dangers la seule imprudence peut exposer la vertu. La prudence est le plus grand devoir auquel nous nous devons ; et, si nous sommes assez nos ennemis pour le négliger, nous ne devons pas nous étonner que le monde manque également à ses devoirs envers nous ; car, quand on jette soi-même les fondements de sa ruine, les autres ne sont que trop portés, je le crains, à bâtir dessus. Mais tu dis que tu as vu tes erreurs et que tu les réformeras. Toi-même, n’y songe plus que pour apprendre à mieux t’en garder à l’avenir ; mais rappelle-toi toujours, pour ta consolation, qu’il y a une grande différence entre les fautes que l’on peut en toute bonne foi attribuer à l’imprudence, et celles qui ne peuvent provenir que la scélératesse. »

« Je suis convaincu, mon enfant, que tu as beaucoup de bonté, de générosité et d’honneur dans le caractère ; en y ajoutant la sagesse et la religion, tu devrais être heureux ; car si les trois premières qualités te rendent, je l’avoue, digne du bonheur, seules les deux dernières te le conféreront. »

Au début de cette histoire, M. Allworthy a recueilli Tom après l’avoir « trouvé » dans son lit au retour d’un long voyage, et dont le secret et les circonstances de cette découverte, dont la révélation est promise très tôt dans le roman, ne sera dévoilée qu’à la toute fin. Comme son nom l’indique, M. Allworthy est un homme d’une grande bonté faisant preuve d’un grand discernement lorsqu’il est amené à prendre des décisions pour sanctionner ou faire preuve d’indulgence envers son protégé Tom Jones ou ceux dont il a la responsabilité. Ce qui ne l’empêchera pas d’approuver à un mariage malheureux pour sa sœur Brigitte (puis d'encourager le mariage entre son neveu Blifil et Sophie Western) d’expulser Tom  de son domaine suite à une énième faute de notre héros, aux circonstances certes excusables (ce dont seul le lecteur a conscience) mais qui sont présentées telles aux yeux d’Allworthy que sa décision apparaît logique et crédible conformément à son caractère bon et honorable. Fielding navigue admirablement pour rendre compte de la complexité infinie des relations humaines, la manière dont les actions peuvent être mal interprétées en raison des innombrables circonstances qui s’y rattachent, rendant d’autant plus difficile l’exercice du jugement juste et dont le « châtiment » de Tom en est l’exemple le plus représentatif. « Car bien que les faits eux-mêmes apparaissent, les motifs, les circonstances et les conséquences diffèrent à tel point quand un homme raconte sa propre histoire et quand c’est son ennemi qui la dit [en l’occurrence ici M. Blifil, l’héritier de M. Allworthy en tant que son neveu, élevé aux côtés de Tom], que l’on ne reconnaît guère que ces faits sont les mêmes. »
Dans la même veine, Partridge, modeste professeur, verra sa réputation détruite car toutes les circonstances concourent à lui faire porter la paternité de Tom, enfant bâtard supposé de lui et Jenny Jones, jeune femme qu’il a eue à son service. 

L’extrême minutie dont fait preuve Fielding pour décrire les actions de ses personnages, aussi bien principaux que secondaires, et leur conformité avec leurs caractères en font un roman bien plus complexe et profond qu’il n’en a l’air. Il détaille par ailleurs explicitement la vision de la littérature qu’il défend dans un des chapitres liminaires où il digresse de manière théorique mais très claire sur son rapport avec la fiction littéraire :

«Non seulement les actions devraient être de nature à figurer dans le registre des possibilités humaines et telles qu’on puisse les attribuer à des agents humais, mais il faut encore que les acteurs et les personnages eux-mêmes puissent les avoir accomplies avec vraisemblance. […] Cette dernière condition est ce que les critiques dramatiques appellent conformité des rôles ; et elle exige un degré extraordinaire de jugement et une connaissance très précise de la nature humaine. Un excellent écrivain a fort admirablement fait remarquer que le zèle ne peut pas plus pousser un homme à agir en opposition directe avec ce zèle qu’un fleuve rapide ne peut emporter une barque contre son propre courant. J’oserai dire que, pour un homme, agir en contradiction directe avec les exigences de sa nature est, sinon impossible, tout au moins aussi improbable et miraculeux que tout ce que l’on pourrait bien imaginer. […] Nos modernes auteurs de comédies sont presque tous tombés dans l’erreur à laquelle nous faisons allusion : leurs héros sont en général d’insignes fripons durant les premiers actes ; mais au cinquième, ils deviennent de forts dignes messieurs ; et il est bien rare que l’auteur soit assez bon pour se donner la peine de concilier ou expliquer ces changements et ces inconséquences monstrueuses. […] Sauf ces quelques restrictions, je pense qu’il doit être permis à tout écrivain de donner autant qu’il veut dans le merveilleux ; je dirais même que, s’il se tient dans les bornes de la crédibilité, plus il pourra surprendre le lecteur, plus il fixera son attention et le charmera. […] « Le grand art de toute poésie est de mêler vérité et fiction de façon à joindre le croyable au surprenant ». Car, si tout bon auteur se cantonnera dans les limites de la vraisemblance, il n’est nullement nécessaire que ses personnages ou ses événements soient banaux, ordinaires ou vulgaires, tels qu’on en rencontre dans chaque rue ou dans chaque maison, ou qu’on en puisse lire dans les journaux aux nouvelles de l’intérieur. […] Si l’auteur observe strictement les règles annoncées ci-dessus, il a accompli sa tâche, et il a droit à quelque confiance de la part de son lecteur, qui se rend coupable de déloyauté critique s’il ne le croit pas. » (p.435)

« Un autre avertissement que nous voudrions te donner, mon brave reptile, c’est de ne pas trouver une trop grande ressemblance entre certains personnages ici présentés ; comme, par exemple, entre l’hôtesse qui paraît dans le septième livre et celle du neuvième. Il faut que tu saches, ami, qu’il y a certaines caractéristiques communes à la plupart des individus de chaque profession ou occupation. Être capable de conserver ces caractéristiques et en même temps d’en diversifier les effets, c’est l’un des talents du bon écrivain. Noter la subtile distinction qui existe entre deux personnes animées du même vice ou de la même folie en est encore un autre ; et comme ce talent ne se trouve que chez très peu d’auteurs, il est aussi peu de lecteurs à savoir le discerner véritablement ; encore qu’à mon avis, les lecteurs qui sont capables d’en faire l’observation y trouvent un extrême plaisir. » (p.561)

De même, l’amour réciproque entre Tom et Sophie Western est traité avec vraisemblance depuis ses origines, en particulier l’épisode où Tom manque de se rompre le cou pour sauver la perdrix de Sophie, « libérée » par Blifil qui s'en justifie par ce motif.
« Parva leves capiunt animos. « Les petites choses affectent les esprits légers » ; ce fut là le sentiment d’un grand maître ès passions de l’amour. Et il est sûr qu’à dater de ce jour Sophie commença de montrer une certaine prévenance envers Tom Jones et une aversion certaine envers son camarade [Blifil]. » […] Mais en fait, il n’y a pas à s’étonner que la chose échappât à l’attention des autres, puisque la pauvre Sophie elle-même ne la remarqua pas ; et son cœur se trouva irrémédiablement perdu avant même qu’elle n’eût soupçonné qu’il était en danger. » 
Un amour qui sera contrarié puisque le père de Sophie ainsi que sa tante, joignent leurs forces pour l’inciter à épouser Blifil et renoncer à Tom. Ainsi, Mme Western, dans un de ses nombreux discours de morale, dit : « C’est l’honneur de votre famille qui est en jeu dans cette alliance ; vous n’êtes que l’instrument. Vous imagineriez-vous, Madame, que dans les mariages entre royaumes […] on ne considère que la princesse seule dans cette union ? Non ! c’est une union entre deux royaumes, plutôt qu’entre deux personnes. La même chose se produit dans les grandes familles telles que la nôtre. C’est l’alliance entre les familles qui est l’objet principal. Vous devriez avoir plus de considération pour l’honneur de votre famille que pour votre propre personne. »
Les histoires d'amour malheureuses, en raison de la primauté accordée aux apparences et de la sottise d'un voire des deux partenaires, reviennent de manière récurrente : celui de Mme Fitzpatrick, une cousine de Sophie, avec un sot ; celui de Brigitte, la sœur d'Allworthy avec l'ingrat capitaine Blifil, la menace d'union entre Sophie et Blifil, encouragée par tout son entourage mais repoussée avec véhémence par la première etc.


Tom Jones est aussi le livre présentant le difficile équilibre de l'exercice de la Justice et de la nature de la Vertu, préoccupations chères aux philosophes grecs. En parlant de M. Square et M. Thwackum (respectivement philosophe et théologien), les deux précepteurs des jeunes Jones et Blifil, Fielding précise qu’il ne cherche pas à « jeter le ridicule sur les plus grandes perfections de la nature humaine » ou à offenser les tenants de la vertu et de la religion. « C’est au contraire, en vue de les servir que j’ai pris sur moi de rapporter la vie et les actions de deux de leurs faux et prétendus champions. Un ami déloyal est le plus dangereux des ennemis ; et je dirai hardiment que les hypocrites ont infligé à la religion et à la vertu plus de véritable discrédit que n’ont jamais pu le faire les plus spirituels libertins ou mécréants. Bien plus, si toutes deux, dans leur pureté, sont à juste titre appelées les liens de la société civile et sont, en vérité, les plus grands des bienfaits, quand la fraude, la simulation et l’hypocrisie sont venues les empoisonner et les corrompre, elles se sont muées en les pires des fléaux civils, permettant aux hommes de porter les coups les plus cruels à leurs semblables. » Ainsi, Thwackum n’a à la bouche que l’envie de « porter les verges » à Tom au moindre de ses écarts, très souvent à tort et à travers. « Si tous deux faisaient grand usage du mot miséricorde, il était clair qu’en réalité Square la tenait pour incompatible avec la règle du bien ; et Thwackum était pour appliquer la justice et laisser la miséricorde à Dieu. Ces deux messieurs en fait différaient d’opinion sur les objets de cette sublime vertu, au nom de laquelle Thwackum eût sans doute détruit une moitié de l’humanité et Square l’autre. »
Sophie, raillée pour son obéissance scrupuleuse envers son père, répond que sa bonté n'est pas la conséquence de sa vanité mais que c'est l'amour même de la Vertu qui la fait agir ainsi : « Vous m’avez mal comprise, Mademoiselle, si vous croyez que j’en tire quelque vanité ; car, outre que ce n’est que m’acquitter d’un devoir, je me fais plaisir à moi-même. Je puis sincèrement dire qu’aucune joie n’est pour moi aussi grande que celle de contribuer au bonheur de mon père. »


Pour conclure et sans rentrer davantage dans le détail d'une histoire pour ne pas trop en gâcher l'effet de découverte, Fielding remplit parfaitement le contrat qu’il passe avec son lecteur dès les premières pages introductives : il se donnait pour mission de nous peindre la « nature humaine » et c’est exactement ce à quoi nous avons droit dans son roman. De surcroît, il le fait avec une légèreté de ton empreinte d’ironie et de compassion, sans jamais porter préjudice à sa profondeur, qui en fait une expérience de lecture des plus plaisantes et ce fut à titre personnel un des livres les plus faciles et agréables qu’il m’ait été donné de lire malgré sa longueur considérable.

Voici quelques extraits pour finir dans lesquels Fielding revient sur certains aspects de cette nature humaine et des considérations d’ordre plus général sur ce qui fait selon lui un « bon romancier ».

« A vrai dire, il n’y a pas lieu de ranger l’absence de compassion au nombre de nos défauts les plus courants. Le sombre ingrédient qui corrompt notre naturel, c’est l’envie. De là vient que notre œil se lève rarement, je le crains, sans une certaine malveillance vers ceux qui sont manifestement plus grands, meilleurs, plus sages ou plus heureux que nous-mêmes ; tandis que nous l’abaissons d’ordinaire sur les humbles et les malheureux avec assez de bienveillance et de pitié. En fait, j’ai remarqué dans la plupart des défauts qui se sont révélés dans les amitiés que j’ai pu observer provenaient uniquement de l’envie, vice infernal, dont j’ai cependant vu bien peu de personnes absolument exemptes. (p.967)

« J’oserai dire que la vie du grand monde est de beaucoup la plus ennuyeuse. Les divers métiers des milieux inférieurs produisent une grande variété de plaisants personnages ; tandis qu’ici, hormis chez le peu de gens occupés à la poursuite de l’ambition et chez ceux, moins nombreux encore, qui ont le goût du plaisir, tout n’est que vanité et imitation servile. La toilette et les cartes, manger et boire, courbettes et révérences, voilà ce qui fait toute l’affaire de la vie. […] Il n’est pas d’erreur plus grande, en fait, que celle qui règne universellement parmi les gens du vulgaire, qui, empruntant leur opinion à quelques satiriques ignorants, ont apposé à notre époque un caractère de débauche. […] Nos femmes actuelles ont reçu pour enseignement de leur mère de n’appliquer leurs pensées qu’à l’ambition et à la vanité. […] Aussi se contentent-elles, durant le reste d’une triste existence, de rechercher des divertissements plus innocents, mais, je le crains, plus puérils, dont la simple mention conviendrait mal à la dignité de cette histoire. A mon humble avis, la véritable caractéristique du beau monde actuel, c’est plutôt la sottise que le vice, et la seule épithète qu’elle mérite est celle de frivole. » (p.796)

« Je me hasarderai à indiquer certaines qualités qui sont nécessaires à cet ordre d’historiens [dans le sens qui racontent des histoires]. La première est le génie, sans une riche veine duquel aucune étude, dit Horace, ne nous sert à rien. Par génie, j’entends cette faculté, ou plutôt ces facultés de l’esprit qui sont capables de pénétrer tout ce qui est à portée de notre connaissance et dont nous pouvons distinguer les différences essentielles ; elles ne sont autres que l’invention et le jugement. […] Par invention, on entend généralement, à ce que je crois, faculté de création, ce qui établirait en fait que la plupart des romanciers y peuvent le plus prétendre ; alors qu’en réalité invention ne signifie rien de plus (et c’est son sens original) que trouvaille, découverte : ou, pour mieux m’expliquer, une prompte et sagace pénétration de l’essence véritable de tout ce qui fait l’objet de nos méditations. Cela peut rarement exister, je crois, sans la concomitance du jugement ; car il me paraît difficile de dire que l’on a découvert la véritable essence de deux choses sans en avoir discerné la différence. […] Mais elles ne suffiraient pas sans une bonne dose de savoir […] ; à l’appui de quoi, je pourrais encore citer l’autorité d’Horace et de bien d’autres, s’il était nécessaire pour prouver que les outils ne sont d’aucune utilité à un ouvrier quand l’art ne les a point aiguisés ou quand il lui manque les règles pour le diriger dans son travail ou les matériaux dont il doit se servir. Tout cela, c’est le savoir qui y pourvoit ; la nature ne peut fournir que la capacité […] et c’est le savoir qui doit les mettre en état, en diriger l’emploi. […] Une connaissance qualifiée de l’histoire et des belles-lettres est ici absolument nécessaire ; et sans une part au moins de cette connaissance, poser à l’historien est aussi vain que de prétendre construire une maison sans bois, sans mortier, sans briques ni pierres. Il est aussi une autre sorte de connaissances, qu’il n’est pas au pouvoir de l’étude de donner et qui ne s’acquiert que par le commerce des hommes. Elle est si nécessaire à la compréhension des caractères, que nul n’en est plus ignorant que ces pédants érudits dont la vie s’est entièrement consumée dans les collèges et parmi les livres. […] le véritable système pratique ne se peut apprendre que dans le monde. […] Mais toutes les qualités dont j’ai jusqu’ici doué mon historien ne lui serviront de rien, s’il n’a ce que l’on entend généralement par un bon cœur et s’il manque de sensibilité. Pour qu’un auteur me fasse pleurer, dit Horace, il faut qu’il commence par pleurer lui-même. En vérité, nul ne peut bien peindre une affliction qu’il ne ressent pas en la peignant ; et je ne doute pas que les scènes les plus pathétiques et les plus émouvantes n’aient été écrites avec des larmes. Il en va de même pour le comique. » (p.527)

« L’estime et la gratitude sont les mobiles propres à l’amour, comme la jeunesse et la beauté le sont au désir et que, par conséquent, bien que pareil désir puisse naturellement cesser quand l’âge ou la maladie atteint son objet, ceux-ci ne peuvent avoir aucun effet sur l’amour, non plus qu’ils ne peuvent ébranler ou détruire dans un cœur valeureux ce sentiment ou cette passion qui a la gratitude ou l’estime pour base. »

«  En règle générale, le monde se partage sur la charité entre deux opinions qui sont exactement l’inverse l’une de l’autre. Une partie semble tenir que tous les actes de ce genre doivent être considérés comme des dons volontaires et que, si peu que l’on donne (fût-ce même une simple expression de bons vœux), on acquiert ce faisant un haut degré de mérite. D’autres, au contraire, semblent tout aussi persuadés que la bienfaisance est un pur devoir, et que chaque fois que les riches restent de loin au-dessous de leur capacité de soulager la détresse des pauvres, ils n’ont rempli leur devoir qu’à moitié, et qu’ils sont, en un sens, plus méprisables que ceux qui l’ont entièrement ignoré. » (p.774)

« S’il est des hommes incapables de sentir les délices qu’il y a à procurer le bonheur à autrui, je les plains sincèrement, vu qu’ils ne peuvent goûter ce qui est, à mon avis, un plus grand honneur, un plus grand intérêt et une plus douce jouissance que tout ce que peuvent jamais obtenir l’ambitieux, l’avare ou le voluptueux. » (p.780)

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