" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

samedi 30 mai 2015

Une vie, Guy de Maupassant

Ma note : 8,5/10

Quatrième de couverture :

Alors elle songea ; elle se dit, désespérée jusqu'au fond de son âme : "Voilà donc ce qu'il appelle être sa femme ; c'est cela ! c'est cela !" Et elle resta longtemps ainsi, désolée, l'œil errant sur les tapisseries du mur...
Mais, comme Julien ne parlait plus, ne remuait plus, elle tourna lentement son regard vers lui, et elle s’aperçut qu'il dormait ! Il dormait, la bouche entrouverte, le visage calme ! Il dormait !

« Une vie est un roman admirable ; ce n'est pas seulement le meilleur roman de Maupassant, mais peut-être le meilleur roman français après Les Misérables de Hugo. » Tolstoï


« Tout le monde était donc perfide, menteur et faux. Et des larmes lui vinrent aux yeux. On pleure parfois les illusions avec autant de tristesse que les morts. […] Ce qu’elle sentait maintenant, c’était une sorte d’isolement de sa conscience juste au milieu de toutes ces consciences défaillantes ; et bien qu’elle eût appris soudain à dissimuler, […]cette sensation de vide, de mépris pour les hommes, elle la sentait grandir, l’envelopper ; et chaque jour les petites nouvelles du pays lui jetaient à l’âme un dégoût plus grand, une plus haute mésestime des êtres. »

« D’autres souvenirs lui revenaient : ceux de sa propre vie […], les amères désillusions de son cœur. Tout n’était donc que misère, chagrin, malheur et mort. Tout trompait, tout mentait, tout faisait souffrir et pleurer. Où trouver un peu de repos et de joie ? Dans une autre existence sans doute ! Quand l’âme était délivrée de l’épreuve de la terre. »

Une Vie est l’un des romans les plus sombres que j’aie lus. Quiconque connaît un peu Maupassant l’homme, ses opinions, ses convictions, ne s’étonnera guère que le présent livre soit d’une telle noirceur et les passages reproduits ci-dessus sont nombreux tout au long de ce court roman. Maupassant y expose son dégoût de la vie, de la sexualité, de la bêtise humaine aussi avec une virulence peu commune. Toutefois, réduire une Vie à un pamphlet du désespoir serait passer à côté des nombreuses qualités de ce roman qui est l’un des plus réussis qu’il m’ait été donné de lire, en tout cas pour un bouquin aussi court.
Car en dépit de sa brièveté, la sensation qui prédomine lorsqu’on achève, c’est l’extrême densité d’un livre qui fait cependant à peine 300 pages. Comme son titre l’indique, Maupassant a le temps durant ce nombre restreint de pages de nous conter tous les malheurs et souffrances qu’endure son héroïne, Jeanne, âgée de seize ans lorsque débute le récit et vieille femme décrépite au terme du roman, usée par une existence qu’elle aura subie plus que vécue. On ressent très fortement, au terme de cette biographie fictive, l’incroyable gâchis d’une vie humaine menée avec peu d’à-propos et de réflexion de la part de la malheureuse Jeanne. 

Le style de Maupassant est d’une grande beauté et évidemment, on ne peut s’empêcher de penser à Flaubert, son maître littéraire. Les pages qui ouvrent le roman et qui précédent le mariage de Jeanne, où cette dernière redécouvre avec bonheur le domaine familial et ses environs, sont superbement écrites dans la minutie des descriptions imagées qui abondent. Maupassant retranscrit et nous fait partager avec brio les sensations de son héroïne, encore à l’abri des malheurs de sa vie future, qui s’émerveille de tout ce qui l’entoure et en particulier la mer située près des Peuples, la demeure familiale. C’est par ailleurs avec une nostalgie qui fait contraste avec les débuts du roman que Jeanne retournera, dans les dernières pages du roman, dans ce lieu dont elle a été tenue longtemps à l’écart, et ces pages sont peut-être les plus belles que Maupassant ait écrites, par le flot de souvenirs, de sensations qu’il fait naître chez une héroïne usée par sa vie et qui avait perdu cette faculté à rêver, à sentir qui la caractérisait dans sa prime jeunesse.

La majorité du roman, après ses débuts enchanteurs, sera une suite ininterrompue de malheurs et Maupassant semble accumuler de manière presque sadique les catastrophes sur son héroïne, cette dernière semble plus une victime de la « vie » qu’une pauvre écervelée dont il faudrait rire. Bien sûr, Maupassant critique violemment ses erreurs de jugements, sa grande naïveté, ses espoirs et attentes peut-être trop élevées de la vie… mais on ressent toutefois une forte empathie à son égard malgré son ignorance et sa bêtise persistantes. Le propos de Maupassant sans doute à travers son livre est d’enseigner en quelque sorte, faire voir le côté cruel de la vie, dévoiler les erreurs perpétuelles de jugement et d’appréciation que l’on fait vis-à-vis de cette dernière. Jeanne, au début du roman, s’apprête à quitter définitivement le couvent dans lequel elle a été installée par son père durant toute son adolescence et au sortir de cet établissement, elle ne sait strictement rien des écueils et pièges de la vie dans lesquels elle va tomber et que l’on peut anticiper avec une quasi-certitude. Je venais tout juste de lire les Liaisons dangereuses de Laclos avant d’entamer le présent ouvrage et le parallèle entre Jeanne et Cécile Volanges est particulièrement frappant : les deux jeunes femmes s’apprêtent à faire leur entrée dans le monde au sortir du couvent nantie d’une solide ignorance sur ce dernier et les êtres qui le composent. Cette ignorance est davantage subie que délibérée, et c’est là que réside toute la tragédie de ces deux femmes, puisqu’elles sont on pourrait dire jetée au monde sans être véritablement armée pour l’affronter, ou pour être plus exact, pour en éviter les malheurs. Laclos disait que son livre, plus célèbre pour son côté sulfureux, avait davantage une valeur éducative, en dévoilant les motivations perverses mais somme toute humaines d’individus ne recherchant que leur propre plaisir et les différents masques qu’ils portent dans le monde pour les assouvir, bien souvent au détriment des personnes qu’ils abordent. De même, Maupassant je pense avait cet objectif en vue en écrivant ce livre, bien que son « pessimisme » aille plus loin que bien nombre d’écrivains et va jusqu’au dégoût de la vie même. Laclos et Maupassant à travers leurs livres respectifs plaident pour une éducation qui ne cacherait rien des cruautés prévisibles de la vie, car si l’on ne peut éviter toutes les souffrances que cette dernière engendre, du moins est-il sage de les parer lorsque ceci est de notre ressort.

Les parents de Jeanne on le constate bien vite sont les principaux responsables du malheur prévisible de leur fille. Le père, caractérisé par une bonté excessive qui lui fait dilapider son argent au détriment de son propre intérêt, désirait que sa fille demeurât pure jusqu’au mariage (il sera même « chargé » par son épouse, qui refuse de le faire, d’apprendre à Jeanne ce qui l’attend lors de sa nuit de noces), ce qui on l’aura compris veut dire totalement naïve et à la merci du premier parvenu.
Un parvenu qui se présentera sous les traits de Julien, un gentilhomme qui semble nanti de toutes les qualités attendus d’un mari. Il est beau, élégant, prévenant envers sa future belle-mère, poli… Et ces apparentes qualités suffiront à convaincre Jeanne et ses parents en l’espace de quelques semaines à se décider pour un mariage qui fera le malheur de l’héroïne… «Elle l’avait trouvé gentil ; et c’est uniquement pour cela qu’elle s’était donnée, liée pour la vie, qu’elle avait renoncé à toute autre espérance, à tous les projets entrevus, à tout l’inconnu de demain. Elle était tombée dans ce mariage, dans ce trou sans bords pour remonter dans cette misère, dans cette tristesse, dans ce désespoir, parce [qu’] elle l’avait trouvé gentil ! ». Trop tard donc, Jeanne « lisait en lui, comme si ses pensées eussent été écrites dans ses mouvements, elle lisait le même ennui, la même indifférence pour elle que pour l’autre, le même insouci d’homme égoïste. »

Maupassant nous dresse dans une Vie le portrait d’hommes régis par leurs pulsions, ignorants, qui semblent destinés à reproduire incessamment les mêmes erreurs. L’abbé Tolbiac, qui succède au vieil abbé Picot, va rapidement se mettre à dos ses paroissiens lorsqu’il prône une morale d’une rigidité excessive. Maupassant tire à boulets rouges sur la religion, qu’elle soit incapable de comprendre les passions naturelles de l’homme (Tolbiac) ou qu’elle les encourage en vue de la procréation (Picot) bien que son aversion soit plus grande pour le premier, et qui se concrétise par une scène d’une violence extrême où Tolbiac massacre une chienne venant de mettre à bas. Les infidélités, les adultères sont constamment évoquées dans le livre, que Maupassant assimile à une forme de « bestialité » dont il ne cache pas qu’elle lui fait horreur, tout comme son héroïne Jeanne qui de par son expérience malheureuse en sera dégoûtée. Le fils de Jeanne, Paul ou « Poulet », que cette dernière éduquera bien mal car se montrant trop protectrice et voulant lui éviter des peines (y compris celui de lire et étudier), s’empressera de se laisser aller aux plaisirs sensuels dès qu’il sera en âge de les assouvir et causera la ruine de sa mère et les malheurs de ses vieux jours.
« Oh ! moi, je n’ai pas eu de chance. Tout a mal tourné pour moi. La fatalité s’est acharnée sur ma vie. » « Faut pas dire ça, Madame [lui dit sa servante Rosalie]. Vous avez été mal mariée, v’là tout. On n’ se marie pas comme ça aussi, sans seulement connaître son prétendu. »
« Elle se demandait naïvement pourquoi la destinée la frappait ainsi. »
Deux cruels constats qui disent en creux que oui Jeanne a beaucoup souffert sa vie durant, mais qu’une grande partie lui est imputable, bien qu’indirectement en raison de «  l’éducation » que lui ont donnée ses parents et qui l’ont maintenue dans l’ignorance. C’est cette même éducation qui causera la perte de son fils, ou plutôt sa carence, du fait de son côté surprotecteur qui a nui au développement de Paul.

Une Vie est un roman court mais extrêmement dense. Maupassant a l’art de la concision, propre à l’écrivain plus accoutumé à la nouvelle qu’à la forme romanesque. Certaines phrases, brèves et simples, suffisent à suggérer et à étirer leur propos plus que ne le feraient plusieurs pages, un peu à l’image de ce que Tchekhov fait dans ses nouvelles. Le russe admirait l’écrivain français pour cette concision presque brutale et au-delà du style, ils partagent cette même prédilection à décrire à quel point la vie des hommes est trop souvent un gâchis, de par l’ignorance, la bêtise, notre faiblesse vis-à-vis de nos pulsions. En cela, leurs livres parlent à l’humanité entière et conserveront leur pertinence. Voici quelques extraits typiques de cette concision pour conclure :

«  Alors elle s’aperçut qu’elle n’avait plus rien à faire, plus jamais rien à faire. […] Alors plus rien à faire, aujourd’hui, ni demain ni jamais. »
« Le dîner fut long ; on ne parla guère. Julien semblait avoir oublié sa femme. »
« Et la journée s’écoula comme celle de la veille, froide, au lieu d’être humide. Et les autres jours de la semaine ressemblèrent à ces deux-là ; et toutes les semaines du mois ressemblèrent à la première. »
« Quand on prononçait « tante Lison », ces deux mots n’éveillaient pour ainsi dire aucune affection en l’esprit de personne. C’est comme si on avait dit : « la cafetière ou le sucrier. » […] Elle arriva vers la mi-juillet, toute bouleversée par ce mariage. Elle apportait une foule de cadeaux qui, venant d’elle, demeurèrent presque inaperçus. Dès le lendemain de sa venue on ne remarqua plus qu’elle était là. »

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