" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

mardi 5 mai 2015

Splendeurs et misères des courtisanes, Balzac

Ma note : 8,5/10


Quatrième de couverture :

Au mois de février 1824, une ancienne courtisane, Esther Gobseck, se rend au bal masqué de l'Opéra en compagnie de Lucien de Rubempré dont elle s'est éprise, mais, en dépit de son déguisement, elle est reconnue et moquée ; désespérée, elle tente de s'asphyxier quand l'abbé Carlos Herrera survient et la sauve. Comme Lucien, elle est désormais sous sa coupe, et, quand le banquier Nucingen tombera amoureux d'elle, l'abbé ne la lui cédera qu'en échange d'un million pour permettre au jeune homme un prestigieux mariage. Mais l'affaire échouera et Lucien, en prison, retrouvera Herrera. Parus de 1838 à 1847, les quatre romans que rassemble Splendeurs et misères des courtisanes sont la suite d'Illusions perdues dont le romancier n'a pas achevé encore la rédaction lorsqu'il entame l'histoire d'Esther. Il se peut qu'ici la publication en feuilleton soumette à ses règles le génie de Balzac ; en tout cas, elle ne le bride pas, comme le montre la puissante figure d'Herrera qui va redevenir Vautrin : il incarne le mal aussi bien que l'amour total, et c'est de sa présence envoûtante que procède l'unité du livre.

Le présent roman est la suite d’Illusions perdues, qu’il est préférable d’avoir lu au préalable bien qu’il puisse néanmoins se lire de manière indépendante, les thèmes abordés étant radicalement différents. Illusions perdues est centré sur la découverte par Lucien de Rubempré du monde parisien auquel il aspirait avec tant d’ardeur, et une description impitoyable et magistral de Balzac sur les mondes de la littérature, de l’édition et de la critique journalistique et les relations incestueuses qu’ils entretiennent entre eux qui en pervertissent le contenu et le sens au profit d’une recherche de profit au détriment de leur qualité. Balzac y montrait avec une acuité prophétique à quel point la critique littéraire contribue, par son cynisme et sa recherche de profit personnel, à faire péricliter en grande majorité les écrits de qualité supérieure au profit d’écrits niais et vulgaires qui ont cependant le mérite de flatter les goûts et modes de leur époque. Bien entendu, la réalité est bien plus complexe que ce mince compte-rendu et la lecture d’Illusions perdues révèle des niveaux de complexité difficiles à retranscrire en quelques lignes, d’autant plus que Balzac appuie sa critique et sa vision des choses en se mettant, comme toujours dans sa Comédie humaine, du point de vue des mœurs privées, des intérêts privés et infiniment variés de ses innombrables personnages d’une saisissante réalité et humanité malgré leur veulerie, égoïsme et vanité. 

Splendeurs et misères des courtisanes est allé à rebours des attentes que j’y avais placées au préalable. Je pensais que Lucien de Rubempré serait le personnage central de ce roman, comme dans Illusions perdues, mais en fait, il reste très souvent au second plan de l’action accaparée par d’autres personnages, en premier lieu Esther Gobseck et bien sûr Vautrin, aussi connu sous les pseudonymes de Jacques Collin et de l’abbé Carlos Herrera, rencontré d’abord dans le Père Goriot où il tente de prendre sous son aile le jeune Eugène de Rastignac. Mais là où le jeune Rastignac a reculé devant les moyens entrepris par Vautrin, Lucien, de par son caractère faible et influençable, tombe sous la coupe de ce personnage hors normes. C’est Vautrin qui réellement forme « l’unité » du livre (principe cher à Balzac et dont il reprochait la carence dans la Chartreuse de Parme de Stendhal dans sa critique célèbre du roman), sa présence semble phagocyter les autres personnages même dans la première moitié du livre où il est moins présent, avant de voir la seconde moitié se centrer presqu’exclusivement sur cette figure qui déploiera alors une complexité que je ne soupçonnais pas au début. Sans toutefois l’égaler, l’ampleur gigantesque prise par Vautrin vers la fin du roman n’est pas sans rappeler celle prise par Jean Valjean dans les Misérables, du moins possède-t-il un charisme équivalent et constituent tous deux des personnages hors normes et dépassant leurs créateurs même.

L’alliance entre Lucien et Vautrin repose sur l’incapacité du dernier, par son statut d’ancien bagnard, à déployer en pleine lumière sa propre intelligence pour se frayer un chemin dans le monde. C’est à travers Lucien donc qu’il va vivre, la réussite de ce dernier constituera celle de Vautrin. De même, Esther œuvrera également dans l’ombre à la réussite de Lucien, dont elle est tombée amoureuse avant que ne débute le roman, qui s’ouvre sur une soirée de bal masqué au cours de laquelle elle est reconnue et humiliée de par son statut d’ancienne prostituée. « La prostituée repentante au grand cœur » est un des plus grands clichés de la littérature (Nabokov notamment moquait Dostoïevski pour sa prédilection dans ce type de personnages) mais les génies que sont Balzac et l’écrivain russe parviennent sans problème à surmonter cet écueil qu’ils transcendent aisément. L’amour pur et idéal qu’éprouve Esther vis-à-vis de Lucien est un amour de sacrifice et de renoncement, impossible également de par sa nature : Lucien pour réussir doit faire un riche mariage après avoir au préalable acheté un domaine suffisamment riche qui lui procurera des rentes suffisantes pour le restant de ses jours. Esther, pauvre et sans ressources, n’est pas éligible à ce titre selon les plans de Vautrin, qui s’en servira néanmoins après qu’elle ait de manière fortuite séduit le baron de Nucingen, archétype du banquier sans scrupules tout en restant dans les bornes de la légalité. Toute la réussite du plan de Vautrin reposera alors sur la capacité d’Esther de soutirer suffisamment d’argent au riche banquier en tirant profit de l’amour de ce dernier pour racheter le domaine des Rubempré. Au passage, Balzac ne résiste pas à l’envie d’égratigner le monde bancaire et spéculatif et de nous donner un cours d’économie toujours pertinent (Karl Marx par ailleurs était un fervent admirateur de Balzac) : « Il n’est pas inutile de faire observer que de si considérables fortunes ne s’acquièrent point, ne se constituent point, ne s’agrandissent point, ne se conservent point […] sans qu’il y ait d’immenses pertes de capitaux, ou, si vous voulez, des impositions frappées sur des fortunes particulières. On verse très peu de nouvelles valeurs dans le trésor commun du globe. Tout accaparement nouveau représente une nouvelle inégalité dans la répartition générale. Ce que l’Etat demande, il le rend ; mais ce qu’une maison Nucingen prend, elle le garde. […] Forcer les Etats européens à emprunter à dix ou vingt pour cent avec les capitaux du public, rançonner en grand les industries en s’emparant des matières premières, tendre au fondateur d’une affaire une corde pour le soutenir hors de l’eau jusqu’à ce qu’on ait repêché son entreprise asphyxiée, enfin toutes ces batailles d’écus gagnées constituent la haute politique de l’argent. […] Aujourd’hui, les clartés géographiques ont si bien pénétré les masses, la concurrence a si bien limité les profits, que toute fortune rapidement faite est ou l’effet d’un hasard et d’une découverte, ou le résultat d’un vol légal. […] Le mal vient, chez nous, de la loi politique. La Charte a proclamé le règne de l’argent, le succès devient alors la raison suprême d’une époque athée. Aussi la corruption des sphères élevées, malgré des résultats éblouissants d’or et leurs raisons spécieuses, est-elle infiniment plus hideuse que les corruptions ignobles et quasi personnelles des sphères inférieures, dont quelques détails servent de comique, terrible si vous voulez, à cette Scène. » (p. 257-8)

Mais revenons à l’intrigue. L’amour d’Esther est je le disais un amour pur, un thème récurrent chez Balzac, que l’on retrouve par exemple dans celui éprouvé par la comtesse de Mortsauf dans le Lys dans la vallée, la fuite d’Antoinette dans la Duchesse de Langeais ou celui de Coralie pour Lucien dans Illusions perdues, relation souvent évoquée et mise en parallèle avec celui d’Esther dans le présent roman. Lucien semble être un centre d’attraction irrésistible pour les femmes malgré sa faiblesse de caractère et dans le livre qui nous intéresse ici, il aura pas moins de quatre femmes amoureuses de lui, à savoir Esther, Clotilde de Grandlieu qu’il aspire à épouser, son ancienne maîtresse la duchesse Diane de Maufrigneuse  et la comtesse de Sérisy qui l’aime à en perdre la raison. A l’idée qu’elle doit se donner au baron de Nucingen pour accomplir le projet de son bien-aimé, Esther est face à un conflit inextricable qui sera un important ressort dramatique de l'action : « Mais voici le cancer qui lui rongeait le cœur. Elle s’était vue pendant cinq ans blanche comme un ange ! Elle aimait, elle était heureuse, elle n’avait pas commis la moindre infidélité. Ce bel amour pur allait être sali. […] Elle éprouvait un sentiment indéfinissable et d’une puissance infinie : de blanche, elle devenait noire ; de pure, impure ; de noble, ignoble. Hermine par sa propre volonté, la souillure morale ne lui semblait pas supportable. Aussi, lorsque le baron l’avait menacé de son amour, l’idée de se jeter par la fenêtre lui était-elle venue à l’esprit. Lucien enfin était aimé absolument, et comme il est extrêmement rare que les femmes aiment un homme. Les femmes qui disent aimer, qui souvent croient aimer le plus, dansent, valsent, coquettent avec d’autres hommes, se parent pour le monde, y vont chercher leur moisson de regards convoiteurs ; mais Esther avait accompli, sans qu’il y eût sacrifice, les miracles du véritable amour. Elle avait aimé Lucien comme aiment les actrices et les courtisanes qui, roulées dans les fanges et les impuretés, ont soif des noblesses, des dévouements du véritable amour, et qui pratiquent alors l’exclusivité. Les nations disparues, la Grèce, Rome et l’Orient ont toujours séquestré la femme, la femme qui aime devrait se séquestrer d’elle-même. » (p.266)

Difficile d’aller plus en avant dans l’explication dans ce roman sans en révéler les nombreux rebondissements qui l’en jalonnent. En parallèle de l’affaire Nucingen qui occupera une grande partie de la première moitié du roman, une intrigue policère se met en place et met aux prises Vautrin avec le chef de la police politique Corentin, un affrontement entre deux esprits égaux dans l’intelligence et qui aura des répercussions dramatiques, en particulier pour Peyrade (aussi évoqué sous le nom du père Canquoëlle), l’ami de ce dernier. La seconde moitié du livre tourne autour du procès de Vautrin, arrêté ainsi que Lucien par Corentin, sur l’origine frauduleuse de l’argent acquis en vue de l’achat du domaine des Rubempré. Si Balzac se perd parfois dans des digressions assez longues sur le fonctionnement de l’appareil judiciaire de l’époque (en tout cas qui pourraient rebuter certains lecteurs), c’est cette seconde partie qui se révélera la plus surprenante, alors qu’on pourrait s’attendre à ce que l’action retombe quelque peu passée l’action effrénée qui occupait jusqu’alors le roman, entre les machinations de Vautrin et les contre-attaques de Corentin, le dilemme moral d’Esther, l’aspect comique du baron de Nucingen (dont l’accent alsacien retranscrit par Balzac est à la fois source de comique et de difficulté de lecture, les t se substituant aux d, les f aux v, les b aux p, etc. selon la prononciation allemande de ces lettres).

Encore une fois dans ce roman, les personnages sont une réussite totale de Balzac. Il a le don de donner chair, vitalité et personnalité à ses créatures. Les morts, nombreuses, qui jalonnent le roman, et qui nous touchent en plein cœur attestent de la réussite dans la caractérisation de ces personnages auxquels nous nous sommes attachés malgré tous leurs défauts. Oscar Wilde en particulier disait qu’une des morts parsemant Splendeurs et misères des courtisanes était « une des plus grandes tragédies de sa vie ». Preuve s’il en faut encore que parfois la littérature se confond avec la vie, voire parfois la dépasse !

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