" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

vendredi 22 mai 2015

Cœur de lièvre, John Updike

Ma note : 8/10

Quatrième de couverture :

Rabbit Angstrom, 26 ans, ne supporte plus son rôle de jeune père ni les remarques acerbes de sa femme. Au volant de sa voiture, il décide un jour de ne plus s'arrêter, de rouler, rouler... direction le sud des États-Unis. Au fil des paysages qu'il découvre, Rabbit se détache peu à peu du passé. Retrouvera-t-il sa liberté au terme de cette folle épopée ?'


John Updike voyait son livre comme une réponse au Sur la route de Jack Kerouac et il est difficile de ne pas penser à ce dernier lorsqu’on entame la lecture de ce Cœur de lièvre, encore plus après avoir pris connaissance de la quatrième de couverture. Et c’est là qu’Updike m’a agréablement surpris puisque Cœur de lièvre se révèle bien plus complexe que le simple « Fuyons la société bourgeoise américaine aliénante et vive la liberté à travers le voyage et l’errance» auquel on pourrait un peu s’attendre.
Pour Updike, la fuite en avant ne saurait constituer la solution idoine bien qu’il reconnaisse sans réserve que la vie bourgeoise américaine est une impasse pour l’individu. Ce postulat posé, guère original puisque partagé par tous les romanciers bons ou mauvais, reste la question : que faire alors ? Bien qu’évidemment nous n’aurons pas de réponse claire, Updike cependant réprouve cette fuite idéalisée par le roman de Jack Kerouac qu’il considère comme aggravant la situation davantage qu’elle ne l’améliore, en particulier dans le cas où se trouve son héros Harry « Rabbit » Angstrom, père de famille marié dont la femme Janice attend un second enfant au moment où débute le roman.

Le nom du héros ainsi que son surnom sont en quelque sorte prophétiques et révélateurs de son caractère et de sa personnalité. Angst en allemand signifie « angoisse », « peur », des sentiments qui oppressent Harry lorsqu’il retourne dans son foyer au sortir du travail pour y trouver la maison en désordre perpétuel et sa femme alcoolique scotchée devant le poste de télévision. « Le désordre qui règne derrière lui dans la pièce […] tout ce fatras perpétuel – tout cela lui colle au dos comme un filet qui se resserre ». « Rabbit se fige. Il regarde l’ombre un peu jaune qu’il fait sur la porte blanche du vestibule, et il a le sentiment d’être pris dans un piège. Ça lui paraît certain. Ecoeuré, il sort. » Le surnom de Rabbit peut être compris dans deux sens différents, à savoir l’envie irrépressible qu’éprouve Harry de fuir son foyer étouffant, ce qu’il fera à plusieurs reprises, et son côté volage puisqu’il entretiendra une liaison avec une certaine Ruth Leonard et flirtera plus ou moins explicitement avec Lucy, la femme de son pasteur Jack Eccles, le seul ami et soutien d’Harry, puisque tous, presque unanimement (à l’exception de la mère d’Harry), condamneront son abandon du foyer conjugal sans chercher une seconde à en interroger les motifs. « A mon avis, un bon coup de pied dans le derrière, voilà ce qu’il lui faut » dit le père d’Harry qui reproche vertement à son fils sa conduite ainsi que son instabilité professionnelle et son refus de travailler à l’imprimerie avec lui, mettant le tout sur le dos de sa paresse et de sa corruption des mœurs, reprenant les slogans et clichés faciles et vulgaires d’une population abrutie par la société.

Société qui on s’en doute n’est pas glorifiée par Updike. Son écriture à ce sujet est davantage mélancolique que vindicative, suggestive qu’explicite. Certes Harry traite régulièrement sa femme d’idiote lorsqu’il se rend compte qu’il est incapable d’avoir une conversation sensée avec elle et toute la première partie ne présente pas un visage reluisant de Janice, en particulier de la part de la mère d’Harry. Le livre prend une tournure plus complexe lorsqu’Updike décrira une journée du point de vue de Janice vers la fin du roman, après une énième fugue d’Harry et ce passage, qui m’a le plus marqué dans ce bouquin, est écrit avec un talent et une sobriété exemplaires d’Updike. On se rend progressivement compte qu’Updike semble davantage plaindre ses personnages que les condamner malgré tous leurs travers qu’il ne manque pas de nous pointer.
[être adulte], « c’est une chose dont je me fiche éperdument puisque, à mon avis, c’est pareil que d’être mort », dit Harry au pasteur. Et en effet, Updike déplore la dépersonnalisation, la perte de spontanéité, la déshumanisation in fine de ceux qui entrent de plain-pied dans la société américaine en s’y conformant et en en suivant les codes conformistes. « Miriam [la sœur d’Harry], toute pimpante en noir et or pour le vendredi soir, chipote sa nourriture d’un air indifférent […] ; son bras mince et blanc orné d’un bracelet, tendu à travers la table où fume le plat ajoute à la scène un accent barbare. Elle se maquille trop. A dix-neuf ans, elle n’a pas besoin de se farder les paupières. Comme elle a les dents saillantes, elle s’efforce de ne pas sourire. La grosse tête bouclée de Nelson [le fils d’Harry] plonge au bout de son cou clair et sa main raccourice par la perspective, comme une tache rose, se tend maladroitement vers la cuillère, pour l’arracher à sa tante. Papa éclate de rire au-dessus de son assiette, et les lèvres de Miriam esquissent un sourire qui vient rompre son expression figée de fausse sagacité et découvre la petite fille que Rabbit avait coutume de promener sur son guidon de bicyclette, et dont les cheveux flottants lui chatouillaient les yeux tandis qu’ils dévalaient les rues abruptes de Mt Judge. Elle laisse Nelson s’emparer de sa cuillère et il la fait tomber. L’enfant crie : « Ombé ! Ombé ! […] Papa et Mim sourient. […] On donne à manger au fils d’Harry, le voilà dans un foyer plus heureux que le sien ; et Rabbit revient jusqu’au ciment et retraverse sans bruit le gazon. » (p.29-30)
Participant à un dîner à quatre un peu plus loin, « Rabbit est tout étonné de constater que Margaret n’est qu’une autre Janice : le même teint jaune et brouillé, la même petitesse empâtée. » Payant l’addition un peu plus loin, Rabbit constate chez la caissière « le vide effrayant de ses yeux méthodiquement encerclé de rimmel. Son kimono rouge tout simple ne va pas avec ses cheveux crêpés par la permanente, son visage fardé, creux et sous-alimenté. » Harry retrouvera une Janice plus humaine lors de son accouchement, alors qu’elle est sous l’effet des vapeurs de l’éther : le dialogue simple, spontané, l’échange émouvant qu’ils ont, contraste cruellement avec leur incapacité à communiquer pendant le reste du roman, ce dont Harry s’exaspère en maugréant, « agacé de voir combien c’est difficile de plaire à quelqu’un » lors de sa visite suivante à l’hôpital et que Janice a « retrouvé ses esprits » pourrait-on dire.

Toutefois, Harry, bien qu’étant le personnage le plus lucide du roman, avec le pasteur Eccles, n’en est pas moins sans reproches ni toujours dans le vrai. Updike souligne à la fin du livre, au travers d’un drame inattendu, à quel point sa fugue a impacté les vies de sa famille et qu’il porte une part de responsabilité dans le drame bien qu’on ne pourrait lui en imputer l’entière culpabilité. « Ce qui l’exaspérait chez Janice, ce n’était pas tant que pour une fois elle avait raison et qu’il avait tort et qu’il était idiot, mais ce sentiment d’être enfermé ». Updike ne porte pas des jugements péremptoires et définitifs sur ces personnages, et cela participe à une complexité plutôt inattendue pour ce roman. Rabbit certes se sent prisonnier, enfermé par sa vie insignifiante et aliénante, mais fuir ses responsabilités ne saurait être la solution ni se mentir à soi-même vis-à-vis de la vie bourgeoise et aliénante. Updike, un fervent protestant, s’incarne on pourrait dire dans la figure du pasteur Eccles qui presse Rabbit de retourner dans son foyer tout en le prenant en sympathie contrairement à sa famille (comme son père) qui veut le remettre de force dans le « droit chemin ». Il n’en est pas pour autant moralisateur et rigide dans ses principes religieux, comme le montre la rencontre d’Eccles avec un prêtre défendant justement de tels principes, mais prône la compréhension des souffrances de ceux qui ressentent cette aliénation sociale.

Cœur de lièvre donc se révèle à bien des égards un roman surprenant et bien plus complexe qu’il n’y paraît et que les premières pages nous laissaient croire. A l’évidence, Updike est un écrivain talentueux qui écrit très bien et se montre subtil et nuancé dans son propos, des qualités plutôt rares pour des auteurs contemporains. En tout cas, cela m’a donné envie de lire la suite des aventures d’Harry Angstrom, qui forment une tétralogie dont le présent roman est le premier volet. Sur ce, je termine ma note sur cette belle citation extraite du livre :
« C’est cela que vous avez, Harry : la vie. C’est un don étrange et je ne sais comment nous sommes censés l’utiliser, mais je sais que c’est le seul don que nous ayons, et c’est un don bienfaisant. »

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