" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

dimanche 12 avril 2015

Vice caché, Thomas Pynchon

Note : 8,5/10

Quatrième de couverture :

Doc Sportello, teint d'endive et coupe afro, atteint d'une fâcheuse tendance à s'endormir au mauvais moment par abus de marijuana, est détective privé dans la Californie des seventies. Chargé d'enquêter sur Mickey Wolfmann, promoteur milliardaire à tendance nazie, il doit faire équipe avec le flic Bigfoot, son meilleur ennemi. Un voyage totalement déjanté au pays des hippies. Si cool, man.

Né aux États-Unis en 1937, Thomas Pynchon, écrivain à l’anonymat obstiné depuis près de quarante ans, est l’auteur d’une œuvre prodigieusement inventive et foisonnante. Il est notamment l’auteur de V., Mason & Dixon et Contre-jour, disponibles en Points.

« Le roman le plus drôle, accessible et sexy de Pynchon. » Les Inrockuptibles


Après Vineland, voilà encore un autre excellent Pynchon avec ce Vice caché. J’apprécie de plus en plus l’écrivain américain à mesure que je découvre ses œuvres, avec toutefois une nette préférence pour ses romans post L’Arc-en-ciel de la gravité. J’ai l’impression que son écriture se fait plus maîtrisée passé ce roman, en tout cas on ressent davantage de plaisir à lire ses romans et on éprouve assez peu de difficultés à démêler l’intrigue et les multiples digressions qui nous sont proposées. Oui, j’ai vraiment pris beaucoup de plaisir à lire ce Vice caché, grâce entre autres à l’écriture impeccable de l’auteur et une traduction de Nicolas Richard qui, mis à part quelques termes d’argot, est en tous points admirable, restituant très bien l’imagination débordante et jouissive de Pynchon.

Les critiques insistent souvent sur le côté accessible de ce Vice caché qui suit une intrigue policière très linéaire, où, mis à part l’habituelle galerie conséquente de personnages aux noms farfelus, il est relativement aisé de s’y retrouver. On suit les aventures de Larry « Doc » Sportello, qui se retrouve entraîné dans une vaste intrigue initiée par son ex, Sasha Fay Hepworth. Cette dernière craint que l'homme dont elle est l’une des nombreuses maîtresses, le milliardaire Mickey Wolfmann, ne soit la future victime d’une machination pouvant aller jusqu’à son enlèvement ou son assassinat. Tout se compliquera lorsque Doc perdra connaissance dans des circonstances étranges à peine son investigation commencée et se réveillera aux côtés d’un cadavre inattendu, cerné par la police…

Bien que l’on suive avec plaisir l’investigation de Doc et les multiples pistes qu’il sera amené à suivre à mesure de ses rencontres inopinées (dont la plupart se présentent spontanément à son bureau ou lui téléphoneront : on retrouve entre autres Tariq Khalil, un gangster noir réclamant une mystérieuse dette, Hope Harlingen, qui pense que son mari n’est pas décédé comme on lui a laissé entendre, Clancy Charlock, ou encore une Trillium Fortnight à la recherche celui qu’elle aime, un certain Puck Beaverton etc.), la principale force du roman ne repose pas sur l’intrigue policière somme toute relativement classique, avec ses rebondissements attendus, mais sur l’écriture singulière, très travaillée de Pynchon. Ce qui m’a le plus frappé lors de ma lecture, c’est que Pynchon a un vrai talent d’écrivain au-delà de l’atmosphère doucement loufoque, sur fond de paranoïa et de références à la culture populaire qui abondent, qui est la toile de fond de tous ses romans. On sent vraiment qu’aucune phrase n’a été négligée, que Pynchon a écrit chacune d’entre elles en faisant appel à toute son imagination et son talent littéraire, et le résultat est remarquable et très plaisant à lire. De plus, Pynchon s’amuse à multiplier les jeux de mots, expressions ou situations comiques dans ce présent roman, dans la veine de ce que Nabokov avait l’habitude de faire dans les siens, à l’image de l’hilarant « Cooty Food » que Doc va éprouver à deux reprises ou encore à ce passage hilarant :

« Ça lui plaisait là-bas, à Channel View, et surtout ce salon de massage. Le dernier endroit où n’importe lequel d’entre nous se serait attendu à un raid. Tu es peinard à te faire tailler une gentille pipe et l’instant d’après c’est le putain de Vietnam, des équipes d’assaut partout, des plongeurs qui sortent du jacuzzi, des nanas qui courent dans tous les sens en bramant… »

Cela ne doit pas occulter cependant que Pynchon sait également écrire pour nous émouvoir, ce qu'il fait remarquablement bien au détour de certains passages :

« J’ai le sentiment, fit Doc avec hésitation, que tu préférerais être ailleurs… ? »
« Là où j’étais avant, ce serait bien », avec un petit silence vers la fin, dont Doc espéra qu’il n’était audible que des privés qui ont pour sale manie de marcher au sentiment. Les musiciens se coulaient à nouveau sur l’estrade, et à peine quelques instants plus tard, Coy s’embarquait dans un arrangement improvisé de Sambo do Avião, comme si c’était là tout ce qu’il pouvait mettre entre lui et sa conviction d’avoir foiré sa vie. »

L'épisode de la carte postale de Shasta à Doc est l'occasion pour Pynchon de faire montre de la virtuosité de sa prose :

« Avant même qu’ils arrivent à l’aéroport, quelque chose dans la lumière avait commencé à virer au bizarre. […] Devant, quelque part au-dessus de Pasadena, des nuages noirs s’étaient amoncelés, pas juste gris sombre mais d’un noir de minuit, un noir de puits de bitume, un noir de cercle-de-l’Enfer-comme-on-n’en-avait-jusqu’alors-jamais-vu. Des éclairs avaient commencé à s’abattre sur le Bassin de L.A., isolés ou groupés, suivis de grondements apocalyptiques. […] L’eau dégoulinait sur les flancs des collines d’Hollywood, charriant vers les basses plaines de la boue, des arbres, des buissons, et de nombreux véhicules parmi les plus légers. […] Doc et Shasta localisèrent finalement l’adresse du dealer de drogue mystiquement révélé, qui s’avéra être un terrain vague, creusé d’une gigantesque excavation [...]. Entre l’épais brouillard et la pluie cinglante, on ne voyait même pas l’autre bord du trou. […] Doc et Shasta restèrent garés à la lisière du rectangle vide et marécageux et regardèrent ses bords qui de temps en temps s’affaissaient, puis au bout d’un certain temps, les choses effectuèrent une rotation de quatre-vingt-dix degrés et ils eurent l’impression, Doc tout du moins, que c’était une porte, l’entrée majestueuse d’un temple humide permettant d’accéder à un autre endroit. La pluie tambourinait sur le toit de la voiture, la foudre et le tonnerre interrompaient de temps en temps les pensées qu’ils avaient pour la vieille rivière dont cette ville tirait son nom et qui l’avait jadis traversée, de longue date canalisée et exploitée jusqu’à l’assèchement, mutilée jusqu’à devenir une confession publique et anonyme du pêché mortel de cupidité… Il imagina qu’elle se remplissait de nouveau, montait jusqu’à ses rebords de béton, puis passait par-dessus, toute l’eau qui n’avait pas eu le droit de couler ici pendant toutes ces années effectuait à présent un retour implacable, commençait bientôt à occuper les arroyos et à recouvrir les plaines, toutes les piscines des jardins se remplissaient, se répandaient et inondaient les parcelles et les rues, tous ces paysages karmaquatiques se connectaient entre eux, tandis que la pluie continuait de tomber et que la terre s’estompait pour laisser place à une mer intérieure immense qui deviendrait d’ici peu une extension du Pacifique. »

Doc étant, comme Zoyd Wheeler dans Vineland, un fumeur invétéré de marijuana, des blagues récurrentes sur les hippies (en particulier par Bigfoot Bjornsen, le flic au rôle ambigu avec lequel Doc a affaire tout au long du roman) abondent, mais Pynchon ne tombe jamais dans le cliché facile, lui qui connaît très bien l’histoire de son pays et ses parts d’ombre occultées. L’histoire se situe en 1970, et le mouvement hippie né dans les années 1960 est largement discrédité et sur le point de s’éteindre. L’affaire Manson de 1969, dont il est souvent question dans le roman, symbolise la fin de l’idéalisme et de l’insouciance attachés aux différents mouvements contestataires qui ont secoué le pays, ouvrant une ère de méfiance et annonçant la montée d’une société sécuritaire et dont on voit encore les dérives et conséquences aujourd’hui. Pynchon a une méfiance spontanée dans ses romans des différentes agences gouvernementales et tout un pan de l’intrigue tourne autour du rôle trouble du FBI dans la disparition de Mickey Wolfmann et s’étendant sur le « travail » qui a été offert à Coy Harlingen. Infiltrations pour mieux saboter les mouvements considérés subversifs, complicité (?) dans un mystérieux trafic de drogue autour d’une goélette et dans l’assassinat d’un policier etc., la paranoïa est de mise et il est difficile de démêler qui fait quoi, dans quel camp et dans quel but…

On retrouve le motif du territoire investi par des individus puis inéluctablement reconquis par les puissances financières, autour du projet de Channel View Estates. C'est également le projet avorté de l'Arrepentimiento de Wolfmann, un projet de logement gratuit, qui ne verra au final jamais le jour après le revirement de son instigateur, au profit d'un cynique projet de casino :

« Arrepentimiento ne sera plus que l’histoire ancienne – si ce n’est que ce ne sera même pas ça, parce qu’ils détruiront toutes les archives aussi. […] Ecoutez ce qu’il a fait. Est-ce un exemple à l’usage de la jeunesse  ou quoi ? Mickey achète une minuscule parcelle sur le Strip, trop exigüe pour être développée même sous forme de parking, mais juste à côté d’un grand casino, et annonce un projet de « minicasino », comme ces commerces de proximité qu’on trouve à côté des station-service… ? vite entré, vite sorti, une machine à sous, une roulette, une table de black jack. […] Les hommes d’affaire italiens d’à côté pensent à toute la plèbe que ça va attirer sous leur nez de leur clientèle raffinée, ils perdent la boule, ils menacent, ils braillent, […]. Finalement le casino cède, Mickey obtient le prix qu’il avait demandé, fait une culbute complètement dingue par rapport au prix d’achat, qui servira à financer la rénovation et l’expansion du Kismet Casino & Lounge, dont il est devenu un actionnaire de premier plan. »

Sur un autre plan, la plus longue digression du livre a trait à la future réémergence d’une Lémurie, « l’Atlantide du Pacifique » : « il y a toujours eu, à travers l’histoire, des îles de l’océan Pacifique qui ont émergé et ont coulé, et si ce que Flip a vu était quelque chose qui avait coulé il y a longtemps et qui remontait aujourd’hui lentement à la surface ? […] Et tu dis que ce continent perdu, il est en train de remonter à la surface ? […] Pas si étrange, en réalité, il y a toujours eu des prédictions selon lesquelles un jour, la Lémurie émergerait à nouveau, et quelle meilleure période que maintenant, au moment où Neptune s’éloigne enfin du trip mortel du Scorpion, un signe d’eau je vous signale, et s’élève vers la lumière sagittarienne de l’esprit supérieur ? » (p.135) : « J’en rêve », dit l’amie de Doc, Sortilège, « Je me réveille tellement sûre, des fois. Spike ressent ça, aussi. C’est peut-être toute cette pluie, mais on commence à faire les mêmes rêves. On ne trouve pas le moyen de revenir en Lémurie, alors la Lémurie revient à nous. Et émerge de l’océan – « salut Lège, salut Spike, fait un bail, pas vrai… » (p.217).
Pynchon s’amuse à distiller ce genre de folies dans ses personnages qui malgré leurs absurdes mais comiques croyances, sont justement attachants : un rêve de liberté, de communauté réduite où l’individu serait enfin débarrassé de tout ce qui l’oppresse (société, Etat), qui fait d’autant plus contraste que les souffrances des individus et leur aliénation sont fortes. Que l’on repense pour cela à Coy, qui repense mélancoliquement à sa famille qu’il ne peut plus revoir, à Japonica Fenway qui multiplie les fugues de son foyer aisé mais étouffant, aux malheurs en amour de Trillium,  la présumée folie de Mickey qui cache un sentiment de culpabilité qui sera dévoilé plus tard etc. Le capitalisme, l’oppression sécuritaire du pouvoir, le matérialisme, la montée en puissance de la technologie (la télévision, ainsi que la mention du réseau Arpanet, ancêtre de l’Internet), tout concorde à restreindre la liberté de l’individu et à sa dépersonnalisation et Pynchon nous rend subtilement compte de ces bouleversements à travers son univers, ses personnages, et son écriture très inventive et imaginative.

Pour conclure, je dirais que j’ai beaucoup aimé ce Vice caché et l’écriture hautement jouissive de son auteur rendue par une traduction très réussie. Je prends un plaisir croissant à lire Pynchon, son écriture drôle, imaginative m’a particulièrement frappé aux yeux dans cet opus. Un petit mot rapide sur son adaptation cinématographique que j’ai vue dans la foulée : un film moyen, certes pas mauvais, mais on constate toutefois un grand différentiel qualitatif avec le roman au détriment du premier. Le livre de Pynchon est infiniment supérieur à son rendu cinématographique, on y perd beaucoup des dialogues, descriptions, et jeux de langage que Pynchon a mis dans son roman et qui en font sa singularité et son charme, et qu’il est impossible (?) de retranscrire à l’écran. On peut aisément s’en passer et ne lire que le livre, que je vous recommande vivement.

Et pour finir, voici une énumération non exhaustive des différents protagonistes que Doc est amené à côtoyer dans son périple : Fritz Drybeam (un ancien associé), Sauncho Smilax (son avocat), les agents du FBI Flatweed et Borderline, les hôtesses de l’air Lourdes Rodriguez et Motella Hayhood, Vehi Fairfield qui offrira à Doc un trip surréaliste, une Jade rencontrée au Chick Planet Massage, un Arthur Tweedle possédant un bazooka dans son garage, le dentiste Rudy Blatnoyd, Fabian Fazzo (Las Vegas), Jason Velveeta (un mac), un groupe anglais du nom de Spotted Dick, un Zigzaw Twong, Buddy Tubeside etc.

2 commentaires:

  1. C'est la première fois que je suis complètement en désaccord avec toi. ;) Mais c'est surtout que Pynchon je suis de moins en moins capable de lire ses romans, c'est rendu que je pense détester n'importe quel de ses livres. C'est un auteur très repoussant je crois. Mais bon, tant mieux s'il te plaît. Et j'aimerais bien connaître qui il est, sa personne semble être l'une des plus mystérieuses de la littérature. Je regarde de moins en moins de films (1 ou 2 par année) alors je vais suivre ton conseil et m'abstenir pour celui-là, ce sera très facile à faire. :)

    À bientôt

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  2. Je me doutais que tu aurais cette réaction. :) Ta critique sur ce Vice caché si je me souviens bien était particulièrement dure. :)
    Ce serait m'avancer que de dire que je suis un inconditionnel de Pynchon (même si j'aime beaucoup Vineland, Vice caché et Contre-jour), il me reste encore à lire son Mason & Dixon et je pense redonner une chance à son Arc-en-ciel (dont la lecture à l'époque fut un supplice pour moi) pour me faire une opinion définitive.
    Avec le recul (je l'ai vu il y a un mois environ), le film baisse considérablement dans mon estime. C'est long, monotone, très plat, et surtout incompréhensible pour quiconque n'a pas lu le livre...
    Je crois que j'ai embarqué seulement parce que j'ai aimé le livre. Bref, je ne recommanderai ce film à personne et il vaut mieux s'abstenir de le voir, d'autant plus qu'il dure 2h28...

    A bientôt ;)

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