" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

lundi 20 avril 2015

Les Carnets de la maison morte, Dostoïevski

Ma note : 8,5/10


Quatrième de couverture :

Récit des années de bagne, que Dostoïevski a commencé de rédiger alors qu’il était encore lui-même prisonnier – et qu’il a achevé à son départ de Sibérie, entre 1860 et 1861 –, ce livre, plutôt qu’un journal de la maison des morts, propose véritablement, comme le signale son titre nouvellement traduit par André Markowicz, des carnets d’une maison morte. Ici, les prisonniers sont terriblement vivants, et les portraits que brosse l’écrivain, d’un profond réalisme, sont d’une saisissante humanité. Hymne à la vie avant tout, ces Carnets de la maison morte ouvrent la voie à toute la littérature ultérieure sur les camps.

« Qu’est-ce que le détenu place plus haut que l’argent ? La liberté, ou ne serait-ce que le rêve de liberté. Or, les détenus sont de grands rêveurs. […] Tout le sens du mot « détenu » désigne un homme sans liberté ; dépensant son argent, il agit déjà libre. […] il peut faire la bringue, faire du scandale, vous rabaisser plus bas que terre et vous prouver que, tout cela, il peut le faire, que tout est « entre ses mains ». […] A propos : voilà pourquoi, peut-être, même quand ils n’ont pas bu, les détenus sont si souvent pris à fanfaronner, à se vanter, à exalter si comiquement, si naïvement, leur propre personne, même si cette exaltation n’est que fantomatique. Et puis, toute cette bringue comporte un risque – cela signifie qu’elle porte ne serait-ce qu’un petit signe de vie, une ombre, même floue, de liberté. Et que ne donnerait-on pas pour la liberté ? Quel millionnaire, s’il avait une corde autour du cou, ne donnerait pas tous ses millions pour une seule bouffée d’air ? »

«  Nos chefs s’étonnent parfois que tel ou tel détenu qui pendant plusieurs années, est resté d’une conduite tranquille, exemplaire, […] brusquement, d’un seul coup – comme si le diable s’emparait de lui – se mette à faire des bêtises, du scandale, à être violent, voire, parfois, tout bonnement, à commettre un crime. […] Et pourtant, si ça se trouve, l’unique raison de cette explosion soudaine chez cet homme duquel on pouvait s’y attendre le moins, une manifestation oppressée, convulsive, de la personnalité, c’est une angoisse instinctive de soi-même, un désir de s’exprimer, soi, sa personnalité humiliée et ressurgissant soudain, et qui touche à la rage, à la furie, à la perte de toute raison, la crise de nerfs, la convulsion. […] Mais le problème est bien là, que la raison n’a rien à y voir : ce sont des convulsions. […] Prenons encore en considération le fait que presque toutes les expressions d’une vie indépendante du détenu sont considérées comme des crimes. […] La bringue, alors la bringue – le risque, alors, le risque de sa vie, même pour commettre un meurtre. Et il suffit de commencer : après, l’homme s’enivre, plus moyen de le retenir ! Voilà pourquoi il vaut mieux, de toute façon, ne pas le pousser jusque-là. Tout le monde serait plus tranquille. Oui ; mais comment faire ? » (p.150-2)

La liberté, le libre arbitre, est l’un des thèmes les plus importants dans la littérature de Dostoïevski, et qu’il a développé le plus en profondeur dans la première partie de son ouvrage-fondateur, le Sous-sol. Pour résumer très grossièrement (et sans être exhaustif), l’homme tient par-dessus tout à cette liberté, fut-ce au mépris de toute rationalité lui faisant voir le préjudice auquel il s’expose, dont l’exemple le plus manifeste est le crime commis par le personnage dostoïevskien qui conduit inéluctablement à sa punition, son châtiment. Vivre revient à être libre chez Dostoïevski, être en mesure de donner libre cours à ses désirs quelque soit leur irrationalité, concrétiser ce désir pour affirmer sa personnalité, sa liberté, son moi égoïste, en allant à rebours des conventions, de la bienséance, du « bien » qui sont précisément la négation de sa liberté en tant qu’elle ne permet pas à ses désirs de s’extérioriser, de se concrétiser. Ces désirs, cet inconscient constituent le ferment de ce sous-sol que Dostoïevski a le premier dévoilé avec une puissance dans la prose inégalée, et c’est la raison pour laquelle je pense que Dostoïevski est le plus grand sondeur de l’âme humaine en littérature.

Dans le livre qui nous intéresse ici, les Carnets de la maison morte (aussi connus comme les Souvenirs de la maison des morts) sont le récit romancé des années de bagne que Dostoïevski a passés suite à son arrestation pour sa participation à un groupe politique subversif (quatre années de bagnes suivies de six ans dans l’armée). La littérature des camps n’est à l’évidence pas le sujet le plus alléchant sur le papier, mais les quelques réticences que l’on peut éprouver au départ sont rapidement éteintes par la puissance sans égale de la prose de Dostoïevski. La grande galerie de personnages que nous peint Dostoïevski sont l’occasion une nouvelle fois pour ce dernier de nous montrer à quel point il a compris la condition de l’homme, son irrationalité, sa soif de liberté, son mystère également. Car bien que Dostoïevski décrive avec une précision magistrale, en quelques lignes, les traits de caractère humains qu’il côtoie dans leur innombrable diversité, il ne tend pas à l’exhaustivité et à une compréhension complète de l’homme, qui est de toute manière impossible. En voici un exemple :
« Souchilov était debout devant moi. Il a été, je crois, très frappé que je lui propose de l’argent par moi-même, que j’aie pensé tout seul à la situation pénible dans laquelle il se trouvait, d’autant que, ces derniers temps, selon ce qu’il pensait lui-même, il m’en avait trop pris, et il ne pouvait pas espérer que je lui en donne plus. Il a regardé l’argent, puis il m’a regardé, puis, d’un seul coup, il m’a tourné le dos et est sorti. Cela m’a beaucoup frappé. Je l’ai suivi […] « Souchilov, qu’est-ce qui se passe ? » lui ai-je demandé. Il ne me regardait pas, et, à ma plus grande surprise, j’ai remarqué qu’il était prêt à fondre en larmes. « Vous, Alexandre Pétrovich… vous pensez, a-t-il commencé d’une voix grosse de sanglots, en s’efforçant de regarder ailleurs, que, moi, c’est pour l’argent… que je vous…et moi…moi… oohh ! » Là, une nouvelle fois il s’est tourné du côté de la palissade, si fort qu’il s’en est même cogné la tête – et il a fondu en sanglots ! […] Par la suite, […] il n’empêche qu’à quelques signes, parfois imperceptibles, j’ai remarqué qu’au fond du cœur, il n’a jamais pu me pardonner le reproche que je lui avais fait. Et, cependant, les autres se moquaient bien de lui, le renvoyaient dans les choux à la première occasion, ils l’injuriaient parfois très vertement – mais, lui, il vivait avec eux en bonne entente, se montrait amical, ne se vexait jamais. Oui, il est vraiment dur de connaître quelqu’un, même si on le fréquente depuis de longues années ! »
Dostoïevski a beau percer et mettre à jour des traits de caractère infiniment divers de l’homme, il n’en reste pas moins qu’il est aussi le premier à reconnaître qu’il y a toujours une part d’irrationalité, de mystère qui demeure toujours inexpliqué quand on sonde les profondeurs de l’âme humaine. D’où la sensation qu’on ne comprend pas parfois ce qui « motive » les personnages de Dostoïevski, ce dernier laissant son lecteur le soin de débrouiller lui-même les actes et réactions de ses protagonistes.

On ne répètera sans doute jamais assez à quel point Dostoïevski excelle dans la caractérisation de ses personnages. En quelques lignes à peine, il confère à ses personnages une vitalité propre, humaine, parfois touchante. Le passage qui m’a le plus marqué dans ces Carnets de la maison morte est l’histoire du jeune tatar Aléï que le narrateur de ce roman (à partir de carnets retrouvés et écrits par un autre personnage au début du livre) décrit en ces termes :
« Aléï n’avait pas plus de vingt-deux ans, et, d’apparence, était encore plus jeune. Sa place sur les bat-flanc était à côté de la mienne. Son visage splendide, ouvert, intelligent et, en même temps, plein d’une naïve bonhomie, m’a séduit toute l’âme dès le premier regard, et comme j’étais heureux que le destin me l’ait envoyé, lui, comme voisin, et pas je ne sais qui d’autre. Toute son âme s’exprimait dans son visage beau, on peut même dire, splendide. Il avait un sourire si confiant, si plein d’une enfantine sincérité ; ses grands yeux noirs étaient si doux, si caressants, que je ressentais toujours un plaisir particulier, même un soulagement dans mon angoisse ou ma tristesse, quand je le regardais. […] Ses frères l’aimaient beaucoup, et d’une espèce d’amour plus paternel que fraternel. Il était leur consolation dans leur exil, et, eux, d’habitude si sombres et taciturnes, ils souriaient toujours en le regardant, et quand ils lui parlaient, leurs visages sévères se déridaient, et je devinais qu’ils lui parlaient de quelque chose de gai, de presque enfantin, du moins échangeaient-ils des clins d’œil et riaient-ils de bon cœur quand ils venaient à entendre ses réponses. On a du mal à comprendre comment ce petit garçon, pendant tout le temps qu’il est resté au bagne, a su garder en lui cette tendresse du cœur, se forger une honnêteté si inflexible, une telle bienveillance, une telle sympathie, ne pas s’endurcir, se pervertir. C’était, du reste, une nature forte et solide, malgré son apparente tendresse. […] En quelques mois, il a appris le russe d’une façon splendide. […] Il m’est apparu comme un garçon d’une intelligence rare, d’une modestie et d’une délicatesse tout aussi rares, et qui avait déjà réfléchi à bien des choses. […] Je considère Aléï comme un homme tout à fait extraordinaire et je repense à ma rencontre avec lui comme à l’une des plus belles de ma vie. […] Mais où est-il maintenant ? […] Il m’aimait peut-être, aussi fort que ses frères. Jamais je n’oublierai sa sortie de prison. Il m’a entraîné derrière une caserne et là, il s’est jeté à mon cou et s’est mis à pleurer. Jamais avant il ne m’avait embrassé et n’avait pleuré. « Tu as fait tellement, mais tellement pour moi, me disait-il, mon père, ma mère n’en auraient pas fait autant, tu as fait de moi un homme, Dieu te le rendra, et, moi, je ne t’oublierai jamais… » Où est-il, où est-il en ce moment, mon brave, gentil, gentil Aléï ! »

Le récit de ces Carnets est loin d’être linéaire. Il se concentre essentiellement sur les premiers mois que le narrateur a passés dans le bagne, ses premières impressions, le choc ressenti dans ce nouvel environnement, sa solitude morale (en tant que noble et intellectuel) malgré les nombreuses relations qu’il se fera au fil des années. Dostoïevski dresse un portrait tout en nuances de ses compagnons d’infortune, et où des zones d’ombre demeurent en raison de ce mystère inhérent de la vie.
« L’âme et son développement se mesurent difficilement selon des données fixes. L’éducation elle-même n’est pas un critère dans ce cas. Je suis le premier à pouvoir témoigner que, dans le milieu le moins éduqué, le plus écrasé, parmi tous ces hommes qui souffraient, j’ai rencontré des âmes des plus raffinées. Cela arrivait souvent au pénitencier, on connaissait un homme depuis plusieurs années, on pensait de lui que c’était une bête et pas un homme, et on le méprisait. Et, brusquement, dans une minute fortuite, pendant laquelle, par un élan involontaire, son âme se révélait à l’extérieur, on découvrait en elle une telle richesse, tant d’émotion, de cœur, une compréhension si claire de sa souffrance et de celle des autres que, là, c’était comme si les yeux s’ouvraient. […] Le contraire arrive aussi : l’éducation cohabite parfois avec une telle barbarie, un tel cynisme, que vous avez envie de vomir et que, si bon ou si empli de préjugés que puisse être votre cœur, vous n’y trouvez ni pardon ni excuses. »

Dostoïevski est pour moi l’écrivain le plus sincère sur la condition humaine, son infinie complexité, son mystère permanent. La lecture de ce présent roman n’a fait que renforcer encore plus l’admiration que je lui porte. Tolstoï disait avec raison, au sujet de ce roman, qu’à la fin de sa lecture, tout ce que l’on a envie de dire, c’est qu’on aime Dostoïevski. Pour sa véracité, sa sincérité, sa profondeur d’analyse sur l’infinie complexité de l’âme humaine. Pour ses personnages plus humains, plus vivants, qu’aucun autre romancier.

2 commentaires:

  1. D'accord avec toi. Ça fait longtemps que j'ai lu ce roman (et même les autres de Dostoïevski), mais c'est un des plus beaux souvenirs de lecture que j'aie. Je trouve aussi que t'as raison quand tu dis qu'il est "l’écrivain le plus sincère sur la condition humaine, son infinie complexité", et je me rappelle que ce roman est lui aussi complexe et c'est pour cela que je vais le relire un jour ! Il y avait aussi un peu de compétition (je crois) entre Dostoïevski et Tolstoï mais je me demande si cela les a rendu meilleur...

    Encore une fois bravo pour ta belle critique de ce très beau roman...

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    1. Je ne m'attendais pas à grand chose en commençant ce roman (relativement aux autres chefs d’œuvre de Dostoïevski) et c'est vrai qu'il est au final très marquant malgré son sujet peu attrayant au départ et quelques (petites) longueurs. Ce roman est comme tu le dis très complexe et on peut voir de nombreux liens avec ses romans majeurs dans les thèmes qu'il développe sur la nature humaine, ce qui rend la lecture d'autant plus passionnante...
      Et oui, il me semble que Dostoïevski et Tolstoï avaient une certaine rivalité bien qu'ils s'admiraient mutuellement tout en se critiquant également... Résurrection de Tolstoï (que je n'ai pas encore lu) il me semble est une réponse à ces Carnets mais je doute qu'il soit meilleur que ce dernier. Il se dégage de ces Carnets une sincérité, une empathie qui m'a beaucoup ému et que je ne pense pas retrouver dans Résurrection mais peut-être que je me trompe...

      A bientôt et merci pour ton commentaire...

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