" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

mardi 28 avril 2015

La Duchesse de Langeais. La Fille aux yeux d'or, Balzac


Quatrième de couverture :


Un général d'Empire essaie d'arracher une femme qu'il a aimée au point de vouloir la marquer au fer rouge, au couvent espagnol où elle s'est cloîtrée. Un jeune roué poursuit à travers Paris une inconnue «aux yeux jaunes comme ceux des tigres», séquestrée par une femme en laquelle il reconnaîtra sa demi-sœur. La passion mystique et charnelle de La Duchesse de Langeais, Lesbos, l'atmosphère étouffante d'Orient où baigne La Fille aux yeux d'or, dédiée au Delacroix des Femmes d'Alger, font de ces deux nouvelles les chefs-d'œuvre du romantisme balzacien. Mais La Duchesse de Langeais est aussi un grand texte politique, impitoyable à l'égard des Bourbons, et La Fille aux yeux d'or contient une analyse de la société parisienne à laquelle les théoriciens de la lutte des classes (et des sexes) n'ont rien à ajouter.


Trois courts romans forment le cycle de l’Histoire des Treize : Ferragus, La Duchesse de Langeais et la Fille aux yeux d’or. Les Treize sont une société secrète à laquelle appartiennent Armand de Montriveau et Henri de Marsay, les héros respectifs des deux derniers romans susmentionnés, société secrète qui leur viendra en aide dans leur quête de la femme aimée, respectivement Antoinette de Langeais (née de Navarreins)/sœur Thérèse et Paquita, la mystérieuse fille aux yeux d’or.

Bien que l’intrigue prend pour base le point de vue des hommes, ce sont les femmes que Balzac magnifie et sublime dans ces deux récits, ces femmes qui suscitent la passion ardente de leurs amants prêts à tout pour les conquérir.

« Il n’y a point de petits événements pour le cœur ; il grandit tout ; il met dans les mêmes balances la chute d’un empire de quatorze ans et la chute d’un gant de femme, et presque toujours le gant y pèse plus que l’empire. »

Dans ces deux romans, et plus particulièrement dans la Duchesse de Langeais, le vocabulaire employé dans les descriptions des scènes entre amants prend une tournure militaire, leurs confrontations sentimentales s’apparentant à des batailles redoutables et l’emportant même sur ces dernières dans leur violence. « Cette femme, maîtresse de la fragile et passagère félicité dont la conquête coûtait tant de soins, lui avait fait peur, et il tremblait, lui qu’une triple rangée de canons n’avait jamais effrayé. » ; « Il arrivait impétueusement pour lui déclarer son amour, comme s’il s’agissait du premier coup de canon sur un champ de bataille. » ; « aussi madame de Langeais s’entoura-t-elle d’une seconde ligne de fortifications plus difficile à emporter que ne l’avait été la première. »

Balzac dans ce premier récit présente les jeux de l’amour comme un rapport de force dans lequel les deux amants joueront tour à tour le rôle du dominant et du dominé. Montriveau, novice dans cette « partie d’échecs » de la passion, est dans un premier temps le jouet d’Antoinette, qui voit ce dernier comme un agréable passe-temps dans sa vie frivole de reine des salons parisiens. Balzac a le don pour écrire et donner à ses personnages féminins une grande complexité, une tâche à laquelle d’autres grands écrivains montrent souvent une insigne faiblesse. En décrivant son mariage raté avec le duc de Langeais, Balzac nous dépeint son héroïne comme « un esprit éminemment orgueilleux, un cœur froid, une grande soumission aux usages du monde ». Elle « avait dans le caractère une épouvantable qualité, celle de ne jamais pardonner une offense quand toutes ses vanités de femme, quand son amour-propre, ses vertus peut-être, avaient été méconnus, blessés occultement. Quand un outrage est public, une femme aime à l’oublier, elle a des chances pour se grandir, elle est femme dans sa clémence ; mais les femmes n’absolvent jamais de secrètes offenses, parce qu’elles n’aiment ni les lâchetés, ni les vertus, ni les amours secrètes. »

Entrant dans des considérations plus générales sur les femmes et la vacuité des mœurs mondaines, Balzac écrit : « A Paris et dans la plus haute compagnie, la femme est toujours femme ; elle vit d’encens, de flatteries, d’honneurs. La plus réelle beauté, la figure la plus admirable n’est rien si elle n’est admirée : un amant, des flagorneries sont les attestations de sa puissance. Qu’est un pouvoir inconnu ? Rien. Supposez la plus jolie femme seule dans le coin d’un salon, elle y est triste. Quand une de ces créatures se trouve au sein des magnificences sociales, elle veut donc régner sur tous les cœurs, souvent faute de pouvoir être souveraine heureuse dans un seul. Ces toilettes, ces apprêts, ces coquetteries étaient faites pour les plus pauvres êtres qui se soient rencontrés, des fats sans esprit, des hommes dont le mérite consistait dans une jolie figure, et pour lesquels toutes les femmes se compromettaient sans profit… » Ainsi, « depuis dix-huit mois, la duchesse de Langeais menait cette vie creuse, exclusivement remplie par le bal, par les visites faites pour le bal, par des triomphes sans objet, par des passions éphémères, nées et mortes pendant une soirée… »

La duchesse de Langeais débute par les retrouvailles entre Montriveau et Antoinette dans un couvent retiré d’Espagne. On apprend très tôt que Montriveau sillonne depuis plusieurs années tous les couvents d’Espagne pour retrouver celle qu’il a perdue, dans des circonstances qui seront élucidées dans la seconde partie du roman. D’emblée, Balzac attaque son récit dans la quête désespérée, menée depuis cinq ans, du général Montriveau pour retrouver celle qu’il aime, ce qui nous immerge tout de suite, en tant que lecteur, au plus près des personnages et de la passion qui les tourmente. Balzac excelle dans la description de la passion ardente que Montriveau souffre dans ces années de séparation. Il décrit de manière très émouvante le moment où Montriveau reconnaît Antoinette à la musique d’orgue qu’elle joue, puis leurs retrouvailles en tête-à-tête.


Dans la Fille aux yeux d’or, Balzac retrace les origines d’Henri de Marsay, le célèbre dandy sans scrupules de la Comédie humaine, que l’on retrouve de manière fugitive dans nombre de ses romans. C’est lui par exemple qui humilie Lucien de Rubempré dans Illusions perdues dans la scène de la loge qui cause sa rupture avec Madame de Bargeton à leur première soirée à Paris et qui a été le premier amant de Coralie, la maîtresse de Lucien.  La passion dont il s’éprend pour Paquita Valdès n’est que le résultat de son ennui profond face à la vie. « Disons-le à la louange des femmes, il obtenait toutes celles qu’il daignait désirer. Et que faudrait-il donc penser d’une femme sans amant, qui aurait su résister à un jeune homme armé de la beauté qui est l’esprit du corps, armé de l’esprit qui est une grâce de l’âme, armé de la force morale et de la fortune qui sont les deux seules puissances réelles ? Mais en triomphant aussi facilement, de Marsay devait s’ennuyer de ses triomphes ; aussi depuis environ deux ans s’ennuyait-il beaucoup. En plongeant au fond des voluptés, il en rapportait plus de gravier que de perles. Donc il en était venu, comme les souverains, à implorer du hasard quelque obstacle à vaincre, quelque entreprise qui demandât le déploiement de ses forces morales et physiques inactives. Quoique Paquita Valdès lui présentât le merveilleux assemblage des perfections dont il n’avait encore joui qu’en détail, l’attrait de la passion était presque nul chez lui. Une satiété constante avait affaibli dans son cœur le sentiment de l’amour. Comme les vieillards et les gens blasés, il n’avait que des caprices extravagants, des goûts ruineux, des fantaisies qui, satisfaites, ne lui laissaient aucun bon souvenir au cœur. » De Marsay, en exposant ses vues sur la toilette à un comparse, prolonge la réflexion entamée dans La Duchesse de Langeais : « Tu as dû remarquer, si toutefois tu es capable d’observer un fait moral, que la femme aime le fat. [Car] les fats sont les seuls hommes qui aient soin d’eux-mêmes. […] J’ai vu des gens fort remarquables plantés net pour cause de leur incurie. Le fat qui s’occupe de sa personne s’occupe d’une niaiserie, de petites choses. Et qu’est-ce que la femme ? Une petite chose, un ensemble de niaiseries. […] Elle est sûre que le fat s’occupera d’elle, puisqu’il ne pense pas à de grandes choses. Elle ne sera jamais négligée pour la gloire, l’ambition, la politique, l’art, ces grandes filles publiques qui, pour elle,  sont des rivales. […] Ainsi donc la fatuité est le signe d’un incontestable pouvoir conquis sur le peuple femelle. »

En dehors de ces considérations sur les mœurs privées, Balzac exhibe également un œil lucide sur des considérations plus générales, d’ordre social et philosophique. La Fille aux yeux d’or débute d’ailleurs par un long exposé de Balzac sur la société de Paris de son époque, qui est toujours pertinente dans nos sociétés d’aujourd’hui et témoigne de sa justesse. Un long prologue qui pourrait en rebuter certains qui reprochent à Balzac ce genre d’intermèdes par ailleurs inutiles pour la compréhension de l’intrigue du roman. A la manière de Dante qu’il admirait (La Comédie humaine étant un hommage direct à la Divine Comédie du poète florentin), Balzac trace plusieurs cercles de l’enfer pour décrire le microcosme de la répartition des classes dans le Paris du début du dix-neuvième siècle.

« Ce n’est pas seulement par plaisanterie que Paris a été nommé un enfer. Tenez ce mot pour vrai. Là, tout fume, tout brûle, tout brille, tout bouillonne, tout flambe, s’évapore, s’éteint, se rallume, étincelle, pétille et se consume. Jamais vie en aucun pays ne fut plus ardente, ni plus cuisante. Cette nature sociale toujours en fusion semble se dire après chaque œuvre finie : - A une autre ! Comme la nature, cette nature sociale s’occupe d’insectes, de fleurs d’un jour, de bagatelles, d’éphémères, et jette aussi feu et flamme par son éternel cratère. [Signalons] la cause générale qui en décolore, blêmit, bleuit et brunit plus ou moins les individus. A force de s’intéresser à tout, le Parisien finit par ne s’intéresser à rien. Aucun sentiment ne dominant sur sa face usée par le frottement, elle devient grise comme le plâtre des maisons qui a reçu toute espèce de poussière et de fumée. En effet, indifférent la veille à ce dont il s’enivrera le lendemain, le Parisien vit en enfant quel que soit son âge. Il murmure de tout, se console de tout, se moque de tout, oublie tout, veut tout, goûte à tout, prend tout avec passion, quitte tout avec insouciance. […] Ce laisser-aller général porte ses fruits ; et, dans le salon, comme dans la rue, personne n’y est de trop, personne n’y est absolument utile, ni absolument nuisible : les sots et les fripons, comme les gens d’esprit et de probité. […] Qui donc domine en ce pays sans mœurs, sans croyance, sans aucun sentiment ; mais d’où partent et où aboutissent tous les sentiments, toutes les croyances et toutes les mœurs. L’or et le plaisir. Prenez ces deux mots comme une lumière et parcourez cette grande cage de plâtre, cette ruche à ruisseaux noirs, et suivez-y les serpenteaux de cette pensée qui l’agite, la soulève, la travaille ? » (p.242-3)

Dans le troisième cercle de cet enfer parisien, qui regroupe avoués, médecins, avocats, gens d’affaires, banquiers, magistrats, gros spéculateurs, Balzac se montre impitoyable dans son portrait au vitriol de la société des classes supérieures, un passage qui ne dépareillerait pas dans l’Homme sans qualités de Musil dans sa teneur philosophique et sociale  : « [Ils] se lèvent dès l’aurore pour être en mesure, pour ne pas se laisser dévaliser, pour tout gagner ou pour ne rien perdre, pour saisir un homme ou son argent, pour tirer parti d’une circonstance fugitive, pour faire pendre ou acquitter un homme. […] Le temps est leur tyran, il leur manque, il leur échappe ; ils ne peuvent ni l’étendre, ni le resserrer. Quelle âme peut rester grande, pure, morale, généreuse, et conséquemment quelle figure demeure belle dans le dépravant exercice d’un métier qui force à supporter le poids des misères publiques, à les analyser, les peser, les estimer, les mettre en coupe réglée ? Ces gens-là déposent leur cœur, où ?... je ne sais. […] Emportés par leur existence torrenteuse, ils ne sont ni époux, ni pères, ni amants : ils glissent à la ramasse sur les choses de la vie, et vivent à toute heure poussés par les affaires de la grande cité. Quand ils rentrent chez eux, ils sont requis d’aller au bal, à l’Opéra, dans les fêtes où ils vont se faire des clients, des connaissances, des protecteurs. Tous mangent démesurément, jouent, veillent, et leurs figures s’arrondissent, s’aplatissent, se rougissent. […] Leur stupidité réelle se cache sous une science spéciale. Ils savent leur métier, mas ils ignorent tout ce qui n’en est pas. Alors, pour sauver leur amour-propre, ils mettent tout en question, critiquent à tort et à travers ; paraissent douteurs et sont gobeurs de mouches en réalité, noient leur esprits dans leurs interminables discussions. Presque tous adoptent commodément les préjugés sociaux, littéraires ou politiques pour se dispenser d’avoir une opinion. […] Partis de bonne heure pour être des hommes remarquables, ils deviennent médiocres. […] Aussi leurs figures offrent-elles cette pâleur aigre, ces colorations fausses, ces yeux ternis, cernés, ces bouches bavardes et sensuelles où l’observateur reconnaît les symptômes de l’abâtardissement de la pensée et sa rotation dans le cirque d’une spécialité qui tue les facultés génératives du cerveau, le don de voir en grand, de généraliser, de déduire. Ils se ratatinent presque tous dans la fournaise des affaires. »


Pour conclure, ces deux romans de l’Histoire des Treize sont un nouveau grand cru du maître Balzac. La Duchesse de Langeais est supérieur dans la description de la relation orageuse entre Montriveau et Antoinette, où Balzac décrit avec grande justesse les multiples facettes de la passion amoureuse. Dans la Fille aux yeux d’or, le récit est moins fort, moins prenant, peut-être dû en partie au fait que de Marsay est l’incarnation parfaite de l’homme sans scrupules à qui tout réussit. Son histoire avec Paquita, du fait de son caractère, n’atteint pas les sommets d’émotion de la Duchesse de Langeais. En revanche, les considérations sociétales de Balzac dans la Fille aux yeux d’or sont les meilleures que j’aie lues de Balzac, excepté Illusions perdues, supérieur car beaucoup plus long. En bref, ces deux romans condensent de manière intéressante les deux facettes du génie de Balzac : ses descriptions de la complexité de la passion amoureuse et ses considérations plus générales sur la société du Paris du 19e, que l’on peut sans effort transposer à notre époque.

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