"Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

samedi 4 avril 2015

La Chartreuse de Parme, Stendhal

Ma note : 8,5/10

Quatrième de couverture :

En 1838, emporté par sa passion pour l'Italie, sa patrie de coeur, terre de liberté et d'héroïsme, Stendhal dicte La Chartreuse de Parme en 52 jours.
Ivre de gloire napoléonienne, Fabrice Del Dongo est le petit prince et le grand seigneur adoré des femmes de la minuscule cour de Parme. Faute d'exploits militaires, il devient un curieux théologien comblé de maîtresses. Ayant par aux intrigues qui l'entourent et d'un naturel fougueux, il est jeté en prison malgré la protection de sa tante, la sublime duchesse de Sanseverina. Captivité bénie puisqu'à l'intérieur de la forteresse vit l'amoureuse et brûlante Clélia Conti, fille du gouverneur...
L'amour, l'énergie, le bonheur, et l'art du roman sont ici portés jusqu'au ravissement.

Il est très rare que j’abandonne la lecture d’un roman en cours de route. La Chartreuse de Parme était l’un des deux seuls romans que j’aie commencés sans arriver à leur terme, l’autre étant Moby-Dick (que je compte bien lire un jour dans son intégralité…). Il y a donc quelques années, j’ai interrompu ma lecture de la Chartreuse au bout d’une trentaine de pages, alors que Fabrice arrive sur le champ de bataille de Waterloo, ennuyé à la fois par le style et l’absence de ligne claire du roman. Et alors que je viens d’achever la lecture complète du roman, et avec le recul, je pense que nombre de lecteurs à venir de ce livre pourront trouver l’immersion dans ce roman difficile et en abandonner la lecture passées les premières pages.

Très clairement, le début de la Chartreuse est également son plus grand point faible. Balzac, dans un article toutefois élogieux du livre, pointe la faiblesse et la difficulté d’immersion dans le roman qui pourraient en déconcerter beaucoup. Voici ce qu’il en disait : « Peut-être, les longueurs du commencement […] nuiront-elles au succès » ; « dans sa manière simple, naïve et sans apprêt de raconter, M. Beyle a risqué de paraître confus », précisant qu’il a trouvé « de la confusion à la première lecture » ainsi que des « défauts » qui se sont toutefois atténués à la relecture.

J’ai donc éprouvé quelques difficultés à m’immerger dans ce livre. Stendhal débute dans son roman en 1796 à Milan par un long développement sur le contexte historique dans lequel son héros, Fabrice del Dongo, est né (en 1799), et les premières pages d’ailleurs ne l’introduisent que tardivement. Stendhal y dresse un portrait des mœurs italiennes et de l’impact qu’ont eu sur elles l’arrivée des troupes napoléoniennes et l’occupation française qui s’en est suivi, jusqu’à leur déroute en 1814. « La folie avait été si excessive  et si générale, qu’il me serait impossible d’en donner une idée, si ce n’est par cette réflexion historique et profonde : ce peuple s’ennuyait depuis cent ans. La volupté naturelle aux pays méridionaux avait régné jadis […] Mais depuis l’an 1635, que les Espagnols s’étaient emparés du Milanais, […] la gaieté s’était enfuie. »
Nous y faisons connaissance avec le père du héros, le marquis del Dongo, un avare méprisant les mœurs exaltées auxquelles il assiste depuis l’arrivée des Français et qui collabore avec les autorités étrangères contre Napoléon. Sa sœur Gina est son exact opposé. Elle ne vit que par passion, épousant contre l’avis de sa famille le comte Pietranera, et deviendra plus loin la duchesse de Sanseverina. Cette dernière jouera un rôle très important dans la suite du roman, contrairement au reste de la famille immédiate de Fabrice, ses parents, son frère et ses sœurs, qui ne seront par la suite qu’évoquées fugitivement et ne prendront pas part à l’action principale. Action qui justement ne semble démarrer que lorsque Fabrice se rendra, sur un coup de tête, en France pour prendre part à la bataille de Waterloo, emporté par son admiration pour Napoléon nourrie entre autres par les récits exaltés de sa tante, la comtesse Piertranera. Cette partie, assez longue mais divertissante, n’est pourtant pas le véritable commencement du livre, et peut sembler au final superflue, comme le dit Balzac dans son article, qui proposait même à Stendhal de supprimer cette partie pour la réduire en un résumé de quelques pages !

En fait, le véritable sujet du livre ne commencera qu’au retour de Fabrice de Waterloo. Il se retrouvera la victime involontaire des machinations, d’abord de son frère, dénoncé comme espion étranger de par son admiration revendiquée de Napoléon, puis de celle du prince de Parme qui à travers son obstination à arrêter et emprisonner Fabrice cherche en fait à se venger de sa tante, la duchesse de Sanseverina, qui le mortifie à plusieurs reprises en lui refusant ses avances. La deuxième partie du livre, qui est bien meilleure que la première, s’ouvre sur un entretien houleux entre le prince et la duchesse, bataille verbale remportée par le premier à l’insu de la seconde (sans d'ailleurs que cette dernière ne s'en rende compte) par l’aide involontaire du comte Mosca, l’amant de la duchesse. Mais en dire trop serait probablement gâcher la surprise de ce roman…

Comme je l’ai dit donc, la Chartreuse de Parme pourrait en déconcerter beaucoup par son introduction confuse de prime abord. Néanmoins, mon avis global est largement positif et j’ai au final beaucoup apprécié ma lecture. On peut tirer quelques éléments de comparaison entre Stendhal et Balzac. Tout d’abord, c’est la passion, que Balzac met par-dessus tout dans l’architecture d’un roman, qui imprègne littéralement tout le roman de Stendhal. Le fait que Stendhal ait rédigé son livre en le dictant apporte une oralité, une spontanéité qui une fois qu’on s’y est habitué, rend la lecture du roman très enthousiasmante et entraînante.
Les personnages-clefs du roman, à savoir, Fabrice, sa tante, et Clélia Conti sont animés par une volonté de vivre pleinement dans un environnement insipide qui les ennuie. C’est par ennui que Fabrice part en France en quête d’exploits, un peu à la manière de Don Quichotte, c’est par ennui que la duchesse prend pour amant le comte Mosca et prend part aux luttes dans la vie de cour, et c’est par ennui de son père obsédé uniquement par son rang et sa carrière, ainsi que de la vie mondaine, que Clélia envisage de se retirer au couvent avant de se prendre de passion pour Fabrice qui dès lors sera son unique sujet de préoccupation. Stendhal a mis toute sa sensibilité et tout son amour dans ces trois âmes en quête d’amour et de vie dans cette Italie postnapoléonienne.

Toute la Chartreuse de Parme parle d’amour et de passion, mais ce faisant, Stendhal n’est jamais banal, ne tombe pas dans les clichés faciles. Avant sa rencontre avec Clélia, Fabrice s’interroge à plusieurs reprises sur la nature de ses amours passées :
« Mais n’est-ce pas une chose bien plaisante […], que je ne sois pas susceptible de cette préoccupation exclusive et passionnée qu’ils appellent de l’amour ? Parmi les liaisons que le hasard m’a donnés à Novare ou à Naples, ai-je jamais rencontré de femme dont la présence, même dans les premiers jours, fût pour moi préférable à une promenade sur un joli cheval ? Ce qu’on appelle amour, ajoutait-il, serait-ce donc encore un mensonge ? J’aime sans doute, comme j’ai bon appétit à six heures ! »
« …lorsque le hasard lui fit entendre la Fausta. Il fut étonné de l’angélique douceur de cette voix : il ne se figurait rien de pareil ; il lui dut des sensations de bonheur suprême, qui faisaient un beau contraste avec la placidité de sa vie présente. Serait-ce enfin là de l’amour ? se dit-il. Fort curieux de ce sentiment, et d’ailleurs amusé par l’action de braver le comte M***, […] notre héros se livra à l’enfantillage de passer beaucoup trop souvent devant le palais Tanari, que le comte M*** avait loué pour la Fausta. »
Plus loin, Fabrice s’interroge : « Le lendemain, vers les minuit, il vint à cheval, et bien accompagné, chanter sous les fenêtres de la Fausta un air à la mode. N’est-ce pas ainsi qu’en agissent messieurs les amants ? se disait-il. Depuis que la Fausta avait témoigné le désir d’un rendez-vous, toute cette chasse semblait bien longue à Fabrice. Non, je n’aime point, se disait-il en chantant assez mal sous les fenêtres du petit palais. »

L’amour, dans la conception stendhalienne, ressemble à une lutte d’autant plus passionnée que les obstacles en semblent périlleux, infranchissables. Ainsi, Fabrice, une fois la Fausta conquise (une de ses nombreuses maîtresses), s’en lasse assez vite et l’affaire en restera là. La réalisation d’un désir, d’un but, aboutit à l’ennui, au contraire des exaltations et de la tension qui accompagnent celui qui tend vers ce désir mais le voient se dérober. La duchesse par conséquent n’aimera jamais autant Fabrice que lorsqu’il sera emprisonné et qu’elle ne pourra le voir, comme Fabrice aime Clélia car il ne peut en quelque sorte pas l’atteindre, la posséder complètement, dans la fin du roman.

Enfin, comme tout bon romancier, Stendhal fait l’éloge de l’âme dans la Chartreuse, et en particulier à travers ses trois personnages principaux. Il ne se prive pas au passage, et plus explicitement vers la fin du bouquin, de tacler la vulgarité et la nullité des hommes en majorité, en particulier les courtisans de la cour de Parme dans laquelle la duchesse doit multiplier les intrigues contre ses ennemis.
« De tout ceci, on peut tirer cette morale, que l’homme qui approche de la cour compromet son bonheur, s’il est heureux, et, dans tous les cas, fait dépendre son avenir des intrigues d’une femme de chambre. »
Le prince-héritier de Parme, candide et naïf vis-à-vis de la vie de cour, devint « irrité des horreurs qu’il avait découvertes » suite à une tentative d’empoisonnement dont il lui a porté connaissance et qu’il ne croyait pas au départ. Et Fabrice, installé dans ses nouvelles fonctions, enviées de tous, éprouve une « indifférence allant jusqu’au dégoût pour toutes les affectations ou les petites passions qui remplissent la vie des hommes. » Le comte Mosca, pourtant rompu aux affaires politiques, finira par partir de Parme suite à un « dernier trait d’ingratitude » qui le laissera « entièrement dégoûté des affaires ».
Si le bonheur donc est impossible à trouver dans une vie de cour où les bassesses et flagorneries sont plus à même de valoir le succès et la réussite, ne reste donc, pour Stendhal, que la réalité de l’âme individuelle. L’auteur en fait l’éloge à de nombreuses reprises lors du parcours de Fabrice :
« Les eaux et le ciel étaient d’une tranquillité profonde ; l’âme de Fabrice ne put résister à cette beauté sublime ; il s’arrêta, puis s’assit sur un rocher qui s’avançait dans le lac, formant comme un petit promontoire. Le silence universel n’était troublé, à intervalles égaux, que par la petite lame du lac qui venait expirer sur la grève. Fabrice avait un cœur italien ; j’en demande pardon pour lui : ce défaut, qui le rendra moins aimable, consiste en ceci : il n’avait de vanité que par accès, et l’aspect seul de la beauté sublime le portait à l’attendrissement, et ôtait à ses chagrins leur pointe âpre et dure. Assis sur son rocher isolé, n’ayant plus à se tenir en garde contre les agents de la police, protégé par la nuit profonde et le vaste silence, de douces larmes mouillèrent ses yeux, et il trouva là, à peu de frais, les moments les plus heureux qu’il eût goûtés depuis longtemps. »
« Il y avait un spectacle qui parlait plus vivement à l’âme de Fabrice : du clocher, ses regards plongeaient sur les deux branches du lac à une distance de plusieurs lieues, et cette vue sublime lui fit bientôt oublier toutes les autres ; elle réveillait chez lui les sentiments les plus élevés. Tous les souvenirs de son enfance vinrent en foule assiéger sa pensée ; et cette journée passée en prison dans un clocher fut peut-être l’une des plus heureuses de sa vie. »

Ainsi, la Chartreuse de Parme est un roman assez difficile d’accès de par son introduction qui peut sembler confuse et égarer le lecteur, car la ligne directrice du roman paraît peu claire (« l'unité » si chère à Balzac) et ne se dessine réellement qu’après le retour de Fabrice de Waterloo. Le roman est extrêmement plaisant à lire une fois cette difficulté surmontée, et la Chartreuse est un roman où la passion irrigue chaque ligne, chaque page. On pourra peut-être rire du fait que nos héros semblent passer leur temps à être réduits « au désespoir », à « fondre en larmes », mais cela est dû à leur excès de sensibilité d’âme et d'humanité, que Stendhal exalte et promeut dans ce livre avec une passion et un enthousiasme communicatifs. Je relirai certainement cette Chartreuse à l'avenir et je pense que c'est un de ces livres qui sont meilleurs à la relecture...

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