"Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

mercredi 11 mars 2015

Récit d'un inconnu et autres nouvelles, Anton Tchekhov

Note : 9/10


Quatrième de couverture :

" Ce qui est médiocre, dit un personnage dans Ionytch, ce n'est pas de ne pas savoir écrire des nouvelles, mais d'en écrire et de ne pas savoir le cacher. " Petit clin d'œil ironique d'Anton Tchekhov, qui a publié des centaines de nouvelles... et ne l'a pas caché. Celles qui composent le présent recueil ont été écrites entre 1891 et 1898. Tchekhov est au sommet de son art, mais on peut trouver que son inspiration devient de plus en plus noire. Ses héros ne vivent pas des tragédies. Ils s'enlisent dans l'ennui, la monotonie des jours, la banalité. Le romanesque repose d'habitude sur la singularité d'un individu. Tchekhov réussit le tour de force de le créer avec des gens ordinaires. Seule exception, la longue nouvelle Récit d'un inconnu comporte des péripéties, des voyages, des coups de théâtre. Un socialiste s'introduit comme domestique chez le fils d'un grand personnage, afin de surprendre les secrets du père, voire saisir une occasion de l'assassiner. Mais une femme survient...

La nouvelle est un genre littéraire auquel je suis peu familier, mais du peu que j’aie lu jusqu’à présent, ce sont celles de Tchekhov qui m’ont le plus marqué, et d’assez loin. Peu d’écrivains je pense ont retranscrit avec une telle force et justesse l’angoisse, le néant, la quête de sens (impossible ?) de la vie, la solitude de l’âme comme l’a fait Tchekhov.

Un thème ne cesse de revenir et semble relier toutes les nouvelles de Tchekhov entre elles, à savoir l’ennui dans lequel finit par s’embourber inéluctablement tous ses personnages dans leur vie frustre, banale, insignifiante. Un peu à la manière de l’épiphanie de Joyce dans Dublinois, ses personnages prennent soudainement conscience du marasme dans lequel ils se sont enfoncés petit à petit, et tentent désespérément d’y remédier, de « vivre » enfin, que ce soit à travers une passion amoureuse et/ou un changement de cadre (déménagement, voyage etc.).

En quelque sorte, Tchekhov est celui qui détruit les illusions de la vie : dépourvue de ses ornements, le personnage de Tchekhov fait face au néant de la vie et se retrouve seul, désespéré, en quête de réponses. Et il le fait d’une manière particulièrement brutale pour le lecteur, et les phrases les plus dures, qui nous remuent le plus, ne sont pas celles où il s’étend explicitement sur la nullité du quotidien (comme il le fait à de nombreuses reprises), mais celles qui se distinguent par leur concision, leur sècheresse, leur vocabulaire dépouillé, à l’image des trois petites phrases de conclusion de La Peur, deuxième nouvelle de ce recueil.

Dans Récit d’un inconnu, un homme aux sympathies socialistes devient le domestique d’Orlov, fils d’un homme politique pour  espionner ce dernier voire l’assassiner. Il se désintéressera toutefois de sa mission initiale lorsque Mme Krasnovskaïa emménage chez le taciturne Orlov, à la grande surprise et au vif déplaisir de ce dernier, qui tient à sa vie solitaire et tranquille. Les dissensions ne tardent pas à apparaître dans ce ménage, Orlov multiplie les déplacements et séjours fictifs pour son travail qui ne sont prétexte pour lui de fuir son amante, et cette dernière, qui a quitté son mari pour Orlov par lassitude, délaissée, finit par s’ennuyer « horriblement » comme elle le confesse.

On retrouve dans cette nouvelle nombre de thèmes récurrents chez Tchekhov. Les mœurs grossières du peuple, de ceux qui n’ont pas eu d’éducation, sont symbolisées par Polia, la servante d’Orlov. Pour Tchekhov, le manque d’éducation, la pauvreté, loin d’élever moralement (comme le veut le cliché répandu du « brave pauvre ») ont les pires conséquences sur les individus : ils sont envieux (Polia est froide envers Stépane, le narrateur, qu’elle reconnaît comme n’étant pas un domestique ordinaire), volontiers voleurs (Polia tourmentera sa nouvelle maîtresse en la volant sans vergogne dans le but de la chasser de la maison), s’adonnant aux plaisirs vulgaires et grossiers (par ses sorties nocturnes jusqu’au milieu de la nuit). « Je compris que pour cette nature tout d’une pièce, complètement achevée, n’existait ni Dieu, ni conscience, ni lois, et que si j’avais eu à tuer, à mettre le feu ou à voler, je n’aurais pu trouver, à prix d’argent, meilleur complice. » Ce thème de l’ignorance du peuple, leurs vols mesquins, l’alcoolisme est remarquablement développé dans la nouvelle Ma Vie issue du recueil Le Duel et autres nouvelles.

Le deuxième thème est l’égale nullité de la vie bourgeoise et leur immobilisme, symbolisée par les trois amis d’Orlov. Pékarski, le premier ami, « esprit extraordinaire » dans son métier (la banque et le chemin de fer) mais « incapable de comprendre toute une série de choses accessible à certains imbéciles. Ainsi il était incapable de comprendre pourquoi les gens s’ennuient, pleurent, se suicident, assassinent même, prennent feu et flamme pour des faits et des événements qui ne les concernent pas personnellement […] Tout l’abstrait, tout ce qui s’estompait dans le domaine de la pensée et du sentiment était pour lui aussi incompréhensible et fastidieux que la musique pour qui n’a pas d’oreilles ».
Le second, Koukouchkine, est un jeune ambitieux flatteur qui n'a pour seul but dans la vie de se faire bien voir par ceux qui pourraient servir ses intérêts. Enfin le troisième, Grouzine, est l’être « malléable » par excellence, « suivant le fil de l’eau sans savoir où ni pourquoi. Il allait où on le menait. »
Dans les autres nouvelles, on retrouve d'autres stéréotypes de cette bourgeoisie exécrable, avec, entre autres, Hippolytytch, un professeur-collègue d’histoire-géographie de Nikitine, le protagoniste du Professeur de lettres, qui « estimait que l’indispensable et l’essentiel était, en géographie, de dessiner des cartes, et, en histoire, de savoir les dates » et « ou ne disait rien, ou il parlait de ce que tout le monde savait depuis longtemps. » Dans Ionytch, le patriarche de la famille Tourkine est un homme affable qui répète sans cesse les mêmes formules de politesse, et la conclusion de la nouvelle se termine sur ce dernier répétant encore une de ses formules, accentuant le sentiment que cette bourgeoisie est figée dans son comportement et dans son être, incapable d’évoluer, de changer, bref dépourvue de toute personnalité.

L’ennui et l’insignifiance de la vie sont comme je l'ai déjà dit les fils conducteurs chez Tchekhov. Et c’est à partir de cette prise de conscience, de ce constat amer, que réside toute la tragédie et toute la puissance de l’œuvre de l’écrivain russe. Ses personnages veulent désespérément vivre, trouver un sens à une existence dont la conscience de la vacuité les angoisse.  « Mais voici la question. Pourquoi sommes-nous épuisés ? Pourquoi nous qui sommes, au début, si passionnés, si hardis, si généreux, si pleins de confiance, faisons-nous une faillite si totale vers trente ou trente-cinq ans ? Pourquoi l’un s’en va-t-il de la poitrine, pourquoi l’autre se tire-t-il une balle dans la tête, pourquoi le troisième cherche-t-il l’oubli dans la vodka, les cartes, pourquoi un quatrième, pour étouffer sa peur et son angoisse, piétine-t-il cyniquement l’image de sa pure et belle jeunesse [référence à une scène dans Humiliés et offensés] ? […] Des rêves délicieux m’enflamment et l’émotion me coupe presque la respiration. J’ai une envie folle de vivre, haute, triomphale comme la voûte céleste. Vivons ! » Tchekhov ne fait que souligner à quel point l’homme aspire à une certaine manière de vivre, son besoin d’avoir une vie qui soit « hardie, sensée, belle. On veut y jouer un rôle qui compte, un rôle indépendant, noble, on veut faire l’histoire pour que les générations futures ne puissent jamais dire d’aucun de nous : « c’était un être insignifiant », ou pis encore… ».

Dans Les Groseillers, Ivan Ivanytch conclut son histoire en s’adressant à ces deux compagnons : « Mon ami, ne vous tenez pas pour satisfait, ne vous laissez pas endormir ! Tant que vous êtes jeune, fort, alerte, ne vous lassez pas de faire le bien ! Le bonheur n’existe pas et ne doit pas être, et si la vie a un sens et un but, ils ne sont nullement dans notre bonheur, mais dans quelque chose de plus sensé et de plus grand. Faites le bien ! » Mais ses paroles terribles ne résonnent guère dans l’oreille de ses interlocuteurs, qui trouvent qu’ « écouter l’histoire d’un pauvre fonctionnaire qui mangeait des groseilles, […] était bien ennuyeux. On avait plutôt envie de parler et d’entendre parler de gens élégants, de femmes. »
En effet, plus tôt, Ivan Ivanytch a un éclair de lucidité alors qu’il rend visite à son frère Nicolaï dont il narre l’histoire pathétique à ses amis. « Je me représentais combien il y a, au fond, de gens satisfaits, heureux ! Quelle masse écrasante ! Regardez cette vie : les forts sont insolents et oisifs, les faibles ignares, semblables à des bêtes ; alentour une invraisemblable pauvreté, des pièces surpeuplées, la dégénérescence, l’ivrognerie, l’hypocrisie, le mensonge… Pourtant, dans toutes les maisons et dans les rues, le calme et la tranquillité règnent : […] pas un qui crie ou s’indigne à haute voix. […] Nous ne voyons pas et n’entendons pas ceux qui souffrent, et tout ce qu’il y a d’horrible dans l’existence se passe quelque part en coulisse. […] Et un tel ordre est sans doute nécessaire ; sans doute l’homme heureux ne se sent-il bien que parce que les malheureux portent leur fardeau en silence, car sans ce silence le bonheur serait impossible. C’est une anesthésie générale. […] Cette nuit-là je compris que, moi aussi, j’étais satisfait et heureux. […] Moi aussi, à table et à la chasse, je disais doctement comment il faut vivre, croire, guider le peuple. Moi aussi j’affirmais que l’instruction est la lumière, qu’elle est indispensable, mais qu’en attendant il suffira au menu peuple de savoir lire et écrire. La liberté est un bien, disais-je, on ne peut pas s’en passer, non plus que d’air, mais il faut attendre. Oui, je parlais ainsi, mais aujourd’hui je vous le demande : au nom de quoi doit-on attendre ? […] On me dit que rien ne se fait d’un seul coup, que, dans la vie, toute idée se réalise progressivement, en son temps. Mais qui dit cela ? […] Encore une fois je vous le demande, au nom de quoi faut-il attendre ? Attendre qu’on n’ait plus la force de vivre, alors qu’il le faut cependant, qu’on a envie de vivre ! » (p.244-5).

Ces deux passages sont révélateurs du style de Tchekhov, questionneur infatigable du sens de la vie, dénonciateur de cette « anesthésie générale » qui le révolte, tout comme elle a révolté son contemporain Tolstoï. Sur ce plan, je trouve que Tchekhov surpasse même son homologue, et l’on ressent avec un certain malaise l’angoisse qui étreint ses personnages, l’extinction de leur passion, de leur flamme de vie, leur vie gaspillée. Cette vie menée futilement, cette « vie dans l’ennui, sans relations intéressantes », on la retrouve avec douleur dans En tombereau, où Maria Vassilièvna, professeure en province qui a choisi son métier « par nécessité, sans nulle vocation ; la vocation, l’utilité de l’instruction, elle n’y avait jamais pensé… ». Et dans un moment de sursis, elle entrevoit son passé perdu en apercevant une dame ressemblant à sa mère et « fondit en larmes, sans savoir pourquoi. »

Enfin, le dernier point qui me paraît capital chez Tchekhov, c’est la solitude de l’âme inéluctable, que ce soit physiquement (solitude choisie) ou moralement (en particulier lorsque l’on est en couple, illusion temporaire pour Tchekhov).
« Soudain, elle devenait songeuse, rentrait en elle-même et je voyais à son expression qu’elle ne m’écoutait plus. » « Je sentis que j’étais seul à nouveau, qu’il n’y avait pas d’intimité entre nous. Je n’étais pour elle rien de plus que la toile d’araignée qui pendait à ce palmier, accrochée par le hasard et le vent emporterait au loin. » « Il lui fut agréable d’être seul et de n’avoir à parler à personne. » « Personne ne l’aimait, sa vie s’écoulait dans l’ennui, sans tendresse, sans amitié, sans relations intéressantes. »
« Startsev fréquentait différentes familles et voyait beaucoup de monde mais ne se liait avec personne. Les gens de la ville l’agaçaient par leurs conversations, leur conception de la vie et même leur apparence. L’expérience lui avait peu à peu appris que tant qu’on joue aux cartes ou qu’on s’attable autour d’un en-cas avec eux, ce sont des gens tranquilles, bienveillants et même pas bêtes, mais que, dès qu’on leur parle de produits non comestibles, mettons de politique ou de science, ils restent bouche bée ou débitent une philosophie si stupide et si méchante qu’il ne vous reste plus qu’à lever les bras au ciel et à vous en aller. […] En outre, les gens ne faisaient rien, absolument rien, ne s’intéressaient à rien, et l’on ne pouvait trouver matière à s’entretenir avec eux. »

D’aucuns pourront trouver Tchekhov beaucoup trop pessimiste dans sa vision de la vie, un terme que d'ailleurs je n'apprécie guère, lui préférant le terme de lucidité. Mais l’art de Tchekhov repose sur cette peinture de la vie saisissante, avec un style concis, à coups de phrases sèches qui est extraordinairement puissant et dérangeant, voire parfois d’une cruauté et d’une brutalité implacables. On a affaire ici à l’un des plus grands écrivains, et probablement l’un des meilleurs dans le genre de la nouvelle, où son style minimaliste s'exprime à merveille.

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