"Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

vendredi 27 mars 2015

Le Lys dans la vallée, Honoré de Balzac

Ma note : 9/10


Quatrième de couverture :

Comme autrefois vous allez me rendre à la santé, Félix, et ma vallée me sera bienfaisante. Ils croient que ma plus vive douleur est la soif. Oh ! oui, j'ai bien soif, mon ami. L'eau de l'Indre me fait bien mal à voir, mais mon cœur éprouve une plus ardente soif. J'avais soif de toi, me dit-elle d'une voix plus étouffée en me prenant les mains dans ses mains brûlantes et m'attirant à elle pour me jeter ces paroles à l'oreille : mon agonie a été de ne pas te voir !


« Notre jeune littérature procède par tableaux où se concentrent tous les genres, la comédie et le drame, les descriptions, les caractères, le dialogue sertis par les nœuds brillants d’une intrigue intéressante. Le roman, qui veut le sentiment, le style et l’image, est la création moderne la plus immense. […] Il embrasse le fait et l’idée dans ses inventions qui exigent l’esprit de La Bruyère et sa morale incisive, les caractères traités comme l’entendait Molière, les grandes machines de Shakespeare et la peinture des nuances les plus délicates de la passion, unique trésor que nous aient laissé nos devanciers. Aussi le roman est-il bien supérieur à la discussion froide et mathématique, à la sèche analyse du dix-huitième siècle. Le roman est une épopée amusante. Le dix-huitième siècle a tout mis en question, le dix-neuvième est chargé de conclure ; aussi conclut-il par des réalités ; mais par des réalités qui vivent et qui marchent ; enfin il met en jeu la passion, élément inconnu à Voltaire. »

Dans cet extrait d’Illusions perdues, Balzac souligne, entre d’autres considérations sur le roman moderne, l’importance qu’il accorde à ce qu’il appelle la « passion ». Et c’est peu dire que ce Lys dans la vallée est un roman-passion d’une force extraordinaire. Je disais dans mon post sur L’Amour aux temps du choléra que ce dernier ne m’avait guère enchanté car parlant à mon sens trop du thème de l’amour. En fait, la différence entre la puissance d’un Balzac et la relative fadeur d’un García Márquez (en ne le jugeant que sur ce seul roman toutefois), c’est que le premier a du génie et le second, à mon avis, n’est qu’un romancier talentueux qui en est dépourvu. Et c’est ce qui fait la différence entre un grand roman et un roman moyen.

Le thème de l’amour est ici omniprésent dans le Lys dans la vallée mais lorsqu’il est traité avec un génie de l’ampleur de Balzac, il prend une dimension toute autre, beaucoup plus entraînante et vivante. Rarement un personnage nous aura semblé aussi vivant, aussi passionné, aussi tourmenté que celui de la comtesse Blanche « Henriette » de Mortsauf, la femme aimée par Félix de Vandenesse, qui est le narrateur du présent roman.

Heureusement, le Lys dans la vallée ne saurait se résumer à être une simple relation amoureuse entre Félix et Mme de Mortsauf bien que leurs rencontres et les impressions dépeintes par Félix/Balzac soient le cœur et l’âme du roman. Des pages entières de ce Lys sont des morceaux enchanteurs dans lequel le talent de Balzac pour dépeindre ses personnages dans toute leur humanité, leur sensibilité et leur complexité éclate avec brio.

On est entraîné d’emblée dans ce tourbillon auquel nous invite Balzac. Là encore, comme dans Illusions perdues et contrairement aux autres romans de Balzac que j’aie lu, on est vite immergé et fasciné par le destin de Félix de Vandenesse (dont nous n’apprendrons le nom que tardivement). Après un court passage qui précise que le présent roman est en fait une longue lettre adressée par Félix à une de ses maîtresses, la comtesse Natalie de Minnerville, qui lui demande de justifier ses accès de mélancolie et dont la réponse parachèvera le livre, le récit s’ouvre sur un résumé bref mais dense de la jeunesse de Félix. En lisant après coup la préface et postface de cette édition Folio, on apprend que la jeunesse de Félix est en grande partie autobiographique à celle de Balzac. En à peine quelques pages, Balzac parvient remarquablement à donner vie à son personnage-narrateur à travers le récit de son enfance traumatisante dont il partage de nombreux éléments. Toute la tragédie de Félix (et de Balzac en l’occurrence) repose sur cette absence d’amour dont il a souffert durant une enfance à jamais perdue et gâchée. Fils cadet de sa famille, Félix ne bénéficie guère de l’attention de ses parents, et en particulier de sa mère, femme froide qui ne lui témoignera jamais une quelconque affection qu’elle réserve à son fils aîné et à ses filles. « Ce contraste entre mon abandon et le bonheur des autres a souillé les roses de mon enfance, et flétri ma verdoyante jeunesse », dit-il.
Félix est en quelque sorte le parasite, l’inutile de la famille sur laquelle très tôt on ne fonde aucune espérance et que l’on traite ainsi conséquemment. Très tôt donc, Félix s’est habitué à la solitude, qui culmine dans l’abandon total durant ses années de collège durant près de douze ans, période pendant laquelle il ne reverra pas une seule fois le reste de sa famille.
L’incipit du livre est à la fois magnifique et bouleversant, cri d’une effroyable souffrance qui le marquera à jamais :

« A quel talent nourri de larmes devrons-nous un jour la plus émouvante élégie, la peinture des tourments subis en silence par les âmes dont les racines tendres encore ne rencontrent que de durs cailloux dans le sol domestique, dont les premières frondaisons sont déchirées par des mains haineuses, dont les fleurs sont atteintes par la gelée au moment où elles s’ouvrent ? Quel poète nous dira les douleurs de l’enfant dont les lèvres sucent un sein amer, et dont les sourires sont réprimés par le feu dévorant d’un œil sévère ? La fiction qui représenterait ces pauvres cœurs opprimés par les êtres placés autour d’eux pour favoriser les développements de leur sensibilité, serait la véritable histoire de ma jeunesse. Quelle vanité pouvais-je blesser, moi nouveau-né ? quelle disgrâce physique ou morale me valait la froideur de ma mère ? étais-je donc l’enfant du devoir, celui dont la naissance est fortuite, ou celui dont la vie est un reproche ? […] Je ne connais ni le sentiment, ni l’heureux hasard à l’aide desquels j’ai pu me relever de cette première déchéance. »

Voici quelques extraits dans lesquels Balzac donne corps et vie à son personnage :
« Il était si peu question de moi que souvent la gouvernante oubliait de me faire coucher. Un soir, tranquillement blotti sous un figuier, je regardais une étoile avec cette passion curieuse qui saisit les enfants, et à laquelle ma précoce mélancolie ajoutait une sorte d’intelligence sentimentale. […] Que faisiez-vous donc là ? me dit [la gouvernante]. – Je regardais une étoile. – Vous ne regardiez pas une étoile, dit ma mère qui nous écoutait du haut de son balcon, connaît-on l’astronomie à votre âge ? – Ah ! madame, il a lâché le robinet du réservoir, le jardin est inondé. Ce fut une rumeur générale. […] Atteint et convaincu d’avoir imaginé cette espièglerie, accusé de mensonge quand j’affirmais mon innocence, je fus sévèrement puni. Mais châtiment horrible ! je fus persiflé pour mon amour des étoiles, et ma mère me défendit de rester au jardin le soir. Les défenses tyranniques aiguisent encore plus une passion chez les enfants […] J’eus donc souvent le fouet pour mon étoile. Ne pouvant me confier à personne, je lui disais mes chagrins dans ce délicieux ramage intérieur par lequel un enfant bégaie ses premières idées. […], A l’âge de douze ans, au collège, je la contemplais encore en éprouvant d’indicibles délices, tant les impressions reçues au matin de la vie laissent de profondes traces au cœur. »
La vie scolaire ne sera guère plus heureuse, Félix étant l’objet de moqueries et d’humiliations en raison de sa pauvreté apparente qui fait contraste avec les richesses exhibées par les autres enfants. « Là, comme à la maison, je me repliai sur moi-même. Une seconde tombée de neige retarda la floraison des germes semés sur mon âme. […] Ainsi se continua l’impossibilité d’épancher les sentiments dont mon pauvre cœur était gros. En me voyant toujours assombri, haï, solitaire, le maître confirma les soupçons erronés que ma famille avait de ma mauvaise nature. Dès que je sus écrire et lire, ma mère me fit exporter à Pont-le-Voy. […] Je demeurai là huit ans, sans voir personne, menant une vie de paria. […] Je séjournais sous un arbre, perdu dans de plaintives rêveries, je lisais là les livres que nous distribuait mensuellement la bibliothécaire. Combien de douleurs étaient cachées au fond de cette solitude monstrueuse, quelles angoisses engendrait mon abandon ? »
« Les tourments d’une imagination sans cesse agitée de désirs réprimés, les ennuis d’une vie attristée par de constantes privations, m’avaient contraint à me jeter dans l’étude. […] Chez moi, l’étude était devenue une passion qui pouvait m’être fatale en m’emprisonnant à l’époque où les jeunes gens doivent se livrer aux activités enchanteresses de leur nature printanière. Ce léger croquis d’une jeunesse, où vous devinez d’innombrables élégies, était nécessaire pour expliquer l’influence qu’elle exerça sur mon avenir. […] Enfant par le corps, vieux par la pensée, j’avais tant lu, tant médité, que je connaissais métaphysiquement la vie dans ses hauteurs […] Nul jeune homme ne fut, mieux que je ne l’étais, préparé à sentir, à aimer. »

Ce n’est pas un hasard si la première des trois parties qui constituent le Lys s’intitule « Les deux enfances ». Dans une conversation cruciale, Henriette confiera à Félix que les malheurs de son enfance ont été similaires à ceux de ce dernier, marqués par l’indifférence et la froideur que leur témoignent leurs mères respectives. Son premier séjour au château de Clochegourde des Mortsauf lui apprend l’étendue des souffrances secrètes de la comtesse, entre des enfants nés en mauvaise santé et un mari d’un égoïsme involontaire prodigieux. Ce martyr que nous révèle Balzac est très représentatif de sa démarche littéraire générale : déchirer le masque en apparence convenable des mœurs de la société par une peinture minutieuse des caractères humains, conférant à ses personnages une humanité palpable jusque dans ses plus profondes monstruosités.
« Ce manque de délicatesse chez un homme [le comte de Mortsauf] qui dans certaines occasions en montrait, cet oubli de la scène mortelle, cette adoption des idées contre lesquelles il s’était si violemment élevait [à propos des travaux de deux fermes entrepris par sa femme], cette croyance en soi me pétrifiait. […] Le comte ne paraissait-il pas homme de sens, bon administrateur, excellent agronome ? […] Quel comique horrible, quel drame railleur ! j’en fus épouvanté. Plus tard, quand le rideau de la scène sociale se releva pour moi, combien de Mortsauf n’ai-je pas vus, moins les éclairs de loyauté, moins la religion de celui-ci ! Quelle singulière et mordante puissance est celle qui perpétuellement jette au fou un ange, à l’homme d’amour sincère et poétique une femme mauvaise […] J’ai cherché longtemps le sens de cette énigme, je vous l’avoue. J’ai fouillé bien des mystères, j’ai découvert la raison de plusieurs lois naturelles, le sens de quelques hiéroglyphes divins ; de celui-ci, je ne sais rien. »

Balzac conte avec une passion fantastique cette relation amoureuse beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît, et en dévoiler trop gâcherait certainement le plaisir de la découverte. Au sortir de la lecture,  nombre d’images nous restent en mémoire : la rencontre au bal et l’épisode des « épaules blanches », une conversation sous « cette mobile voûte de feuillages frémissants » à son premier retour de Paris où Henriette « saisit ma main et la baisa en y laissant tomber une larme de joie […] tout ce qu’il y avait d’aveux dans cette action, où l’abaissement était de la grandeur, où l’amour se trahissait dans une région interdite aux sens, cet orage de choses célestes me tomba sur le cœur et m’écrasa. Je me sentis petit, j’aurais voulu mourir à ses pieds » ; les multiples images du front de la comtesse, siège où ses tourments se font jour malgré elle, « je compris alors d’où provenaient les lignes comme marquées avec le fil d’un rasoir sur le front de la comtesse, et que j’avais aperçues en la revoyant », « gardant au front la jaune empreinte du sceau de la plus amère mélancolie, et penchant la tête comme un lys trop chargé de pluie » ; son second départ du château où, ayant apprise la brusque et inattendue nouvelle, Henriette « m’entraîna dans sa chambre, me fit asseoir sur son canapé, fouilla le tiroir de sa toilette, se mit à genoux devant moi et me dit : - Voilà les cheveux qui me sont tombés depuis un an, prenez-les, ils sont bien à vous, vous saurez un jour comment et pourquoi. Je me penchai lentement vers son front, elle ne se baissa pas pour éviter mes lèvres, je les appuyai saintement, sans coupable ivresse, sans volupté chatouilleuse, mais avec un solennel attendrissement. »

La passion et le souffle de la vie que Balzac donne à ce Lys en font sa principale grandeur. Si je ne lirais sans doute pas toute la Comédie humaine, on ne peut je pense pas renier à Balzac d’avoir été un véritable génie littéraire. On connaît les critiques dures que Flaubert a faites de Balzac et qui, sans renier son génie, le qualifiait d’écrivain de second ordre. Maupassant ira encore plus loin en disant que Balzac n’était pas un écrivain du tout. Malgré son défaut de style, je pense qu’on ne peut rejeter entièrement Balzac sur ce seul postulat. Cela me rappelle un peu la polémique de Nabokov à propos de Dostoïevski, et sur bien des points, on peut rapprocher ce dernier avec l’auteur qui nous intéresse ici : ces deux écrivains parvenaient, malgré leur manque de style dû principalement à leur mode de production effrénée, à insuffler à leurs livres une force et une vitalité que l’on retrouve peu en littérature. Et c’est la raison pour laquelle ils sont deux écrivains incontournables que j'admire beaucoup.

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