"Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

jeudi 19 mars 2015

L'année de la mort de Ricardo Reis, José Saramago


Ma note : 8,5/10

Quatrième de couverture :

Fernando Pessoa est mort. L’un de ses pseudonymes, Ricardo Reis lui a survécu et revient à Lisbonne peu de temps après la disparition de son créateur. Éxilé au Brésil durant seize ans, il découvre une ville chargée de mystères, où les vivants côtoient les morts, où le rêve et la réalité se mêlent. À Lisbonne, Ricardo Reis n’a qu’une seule idée en tête : trouver sa véritable identité.


C’est toujours avec un plaisir renouvelé que l’on ouvre un livre de José Saramago. Celui-ci ne fait pas exception et j’ai beaucoup aimé ce roman, et même s’il n’est pas mon préféré du génie portugais, il se place tout en haut du panier.

Ce qui frappe en premier, c’est bien sûr son style si particulier, sans points d’interrogation ni d’exclamation, et où les dialogues se font sans retour à la ligne. Mais ce que l’on aime d’abord et avant tout chez Saramago, c’est le mélange de sagesse, d’ironie et de compassion qui émane de sa prose merveilleuse et que l’on retrouve dans chacun de ses livres. Saramago aime à multiplier les petites digressions pour nous rappeler à quel point ses personnages sont avant tout humains, dans leurs actions, leurs paroles, leurs pensées, sous forme de petits aphorismes ou de proverbes détournés. Ce que j’aime surtout chez Saramago, c’est cette humanité qui se dégage de ses livres, qui ne perdent jamais de vue que l’homme est un homme faillible, et que beaucoup de ses faiblesses, de ses impulsions, sont partie intégrante de son humanité.
J’ai mis un peu de temps à comprendre qu’en fait, Saramago, dans tous ses romans, nous parle de l’absurde de la condition humaine. Le trait le plus saillant de son écriture, à savoir sa discrète ironie sur notre humanité, ses défauts et son ridicule, et qui nous fait souvent sourire lors de notre lecture, occulte souvent l’aspect tragique de la solitude et l’ennui de la condition humaine qui est le véritable thème de son œuvre littéraire. Saramago réussit en quelque sorte le tour de force de nous parler du tragique de l’essence de l’humanité avec une légèreté apparente grâce à son écriture toujours sublime, juste et touchante et c’est la raison pour laquelle Saramago est un de mes écrivains préférés.

Venons-en au livre à proprement parler. On pourrait craindre a priori que ne pas être familier avec l’œuvre de Fernando Pessoa pourrait nuire à notre lecture mais il n’en est rien. En fait, même si c’est un hommage à l’autre géant des lettres portugaises, L’année de la mort de Ricardo Reis est d’abord et avant tout un livre de José Saramago et est très semblable à ses autres romans, en particulier Tous les noms et Histoire du siège de Lisbonne. Les trois romans ont en commun d’avoir un personnage principal relativement âgé (Ricardo Reis a quarante-huit ans dans le roman) qui vit seul et mène une vie banale, ordinaire et en fait d’une grande tristesse, même s’il n’en a pas vraiment conscience.
Ricardo Reis revient à Lisbonne après avoir vécu durant seize ans à Rio, au Brésil. Pourquoi est-il revenu ? A priori, pour affaires, comme il le dit lors de son arrivée à l’hôtel Bragança, puis nous apprendrons en fait qu’il est revenu suite au décès récent de Fernando Pessoa, le roman démarrant nous l’apprenons un mois après la mort du poète portugais. Mais est-il réellement revenu pour cette seule raison ? En fait, nous l’apprenons assez vite, Ricardo Reis n’a pas la moindre idée qui l’a poussé à revenir à Lisbonne, il semble avoir plus agi sous le coup d’une impulsion qu’une réflexion posée, tout comme monsieur José ne sait pas pourquoi il recherche avec obstination une femme inconnue dont il trouve la fiche dans Tous les noms ni Raimundo Silva la cause qui l’a poussé à changer un oui en non dans un livre d’histoire qu’il est censé corriger dans Histoire du siège de Lisbonne.

« Où va-t-on, et cette question si simple, si naturelle, parfaitement adaptée au lieu et à la circonstance, prend de court le voyageur, comme si le fait d’avoir acheté son billet à Rio de Janeiro avait été, pouvait continuer d’être, la réponse à toutes les questions, même celles du passé qui n’avaient autrefois rencontré que le silence, et aujourd’hui, à peine débarqué, il constate qu’il n’en est rien, c’est sans doute qu’on lui a posé une des deux questions fatidiques, Où va-t-on, l’autre, pire encore, aurait été de lui demander, Pourquoi. »

Ricardo Reis va errer sans but dans un Lisbonne très pluvieux, climat qui sera de mise tout au long du roman. Saramago rend de manière incomparable la solitude de l’être contemporain, sa quête inconsciente de sens et d’identité. Dans une conversation entre un Fernando Pessoa fictif et Ricardo Reis, le premier met à nu la condition de ce dernier :
« Reis, mon ami, votre cas est désespéré, vous, vous feignez d’être simplement, vous jouez à être, vous êtes le simulacre de vous-même. »
« Combien de fois faudra-t-il vous répéter que je suis revenu pour vous. Vous ne m’avez pas encore convaincu. Il ne s’agit pas de vous convaincre, je vous demande seulement de ne plus me parler de ça. Ne vous fâchez pas. J’ai vécu au Brésil, aujourd’hui je suis au Portugal, il faut bien que je vive quelque part, quand vous étiez en vie, vous étiez suffisamment intelligent pour comprendre cela, et bien d’autres choses. Voilà le drame, mon cher Reis, être obligé de vivre quelque part, comprendre qu’il n’y a pas de lieu qui ne soit un lieu, que la vie ne peut être la non-vie. »

Lorsque Reis se rend à Fatima avec l’espoir infime de rencontrer celle qu’il désire si ardemment revoir, l’absurde se fait encore plus manifeste : « Tout semble absurde à Ricardo Reis, le fait d’être venu de Lisbonne à Fatima comme s’il courait un mirage en sachant d’avance que ce n’était qu’un mirage, le fait d’être assis à l’ombre d’un olivier au milieu de gens qu’il ne connaît pas, à ne rien attendre, le fait de penser à ce petit garçon fugitivement aperçu dans une paisible gare, et ce brusque désir de lui ressembler, d’essuyer comme lui son nez sur son bras droit, de barboter dans les flaques, de cueillir des fleurs, d’en avoir envie, et de les oublier, de voler des fruits dans les vergers, de fuir en pleurant et criant à cause de chiens, de poursuivre les filles et, parce qu’elles ont horreur de ça, de soulever leurs jupes, d’ailleurs ça leur plaît peut-être, mais elles feignent le contraire, et Ricardo Reis découvre alors qu’il aurait aimé faire tout cela, et qu’il ne se l’était jamais avoué, Quand donc ai-je vécu, murmure-t-il… » « …son corps n’est plus que fatigue, frustration, volonté de disparaître. Il voit en lui un être double, un homme propre, rasé, digne, le Ricardo Reis de tous les jours, mais aussi cet autre qui n’a plus de Ricardo Reis que le nom, vagabond hirsute, aux vêtements fripés, à la chemise chiffonnée, au chapeau taché de sueur, aux chaussures couvertes de poussière, qui ne peut être lui, et ces deux hommes se demandent réciproquement des comptes, se somment de s’expliquer cette folie qui les a conduits à Fatima sans la foi, uniquement pour satisfaire un irrationnel espoir. »

Dans leur dernière conversation, Ricardo Reis confie à Fernando Pessoa son désarroi, sa solitude irrémédiable : « Je n’ai pas de travail, je n’ai même nulle envie d’en chercher un, ma vie s’écoule entre la maison, le restaurant et un banc du jardin, c’est comme si je n’avais plus rien d’autre à faire qu’attendre la mort. […] ». Ce dernier lui réplique un peu plus tard : « Vous voyez bien, nous savons tout l’un de l’autre, ou plus exactement, je sais tout de vous. Y a-t-il quelque chose qui m’appartienne en propre. Rien, probablement. »

Tragique de la vie de Ricardo Reis, tragique également des autres personnages périphériques, en particulier Lidia, la femme de chambre. Les scènes de « séduction » entre Ricardo Reis et de Lidia sont à la fois drôles et émouvantes : « Oh mon Dieu, va-t-il parler, oui ou non, peut-être ne dira-t-il rien et va-t-il simplement me toucher le bras, comme l’autre fois, si ça arrive, que vais-je faire, d’autres clients ont tenté leur chance, j’ai cédé deux fois, pourquoi, parce que cette vie est triste, Lidia, a dit Ricardo Reis, elle a posé le plateau, levé des yeux inquiets, tenté de dire, Monsieur le docteur, mais sa voix est restée dans sa gorge, son courage s’est évanoui, il a répété, Lidia, puis, séducteur ridicule et affreusement banal, il a murmuré, Je vous trouve très jolie, et il l’a regardée une seconde encore, puis, ne pouvant en supporter davantage, lui a tourné le dos, il y a des moments où il vaudrait mieux mourir, Moi, si ridicule aux yeux des femmes de chambre, et toi aussi, Alvaro de Campos, nous tous. »
Malgré son absence d’éducation et sa condition basse due à son métier, Lidia se révèle parfois plus lucide que Ricardo Reis : « …drôle de fille cette Lidia, elle dit des choses très simples, mais elle les dit de telle manière qu’on pourrait les prendre pour l’enveloppe d’autres mots plus profonds, qu’elle ne peut ou ne veut prononcer… ». Devant la montée du fascisme en Europe, en Italie, en Allemagne, au Portugal puis en Espagne, Lidia a un sentiment instinctif de révulsion face au supposé bonheur promis à l’avenir, scandé et repris dans les manifestations de masse organisées, avec leur slogan niant l’homme et l’individu, « nous ne sommes rien », repris par une foule (et en particulier par les jeunes) en délire : « Mon fils ne se prêtera pas à de telles singeries, dira Lidia à Ricardo Reis ». De même, elle sera plus perspicace dans l’interprétation des événements qui se déroulent à cette époque, alors que Ricardo Reis reste incapable de les décrypter, bien qu’il sente un vague malaise qu’il ne comprendra pas. « … il lui répète les informations qu’il a lues et entendues, […]. Je l’ai lu dans le journal, et j’ai lu aussi que les bolcheviques ont crevé les yeux d’un prêtre âgé, qu’ils l’ont ensuite arrosé d’essence et brûlé […]. Je ne le crois pas. C’est dans le journal, je l’ai lu. Je ne mets pas votre parole en doute, monsieur le docteur, mais mon frère me dit qu’on ne doit pas toujours croire ce que racontent les journaux. […] il faut bien que je croie ce qu’on me dit, un journal ne peut pas mentir, ce serait le plus gros péché du monde. Vous êtes instruit, monsieur le docteur, et moi je suis presque analphabète, mais je sais une chose, c’est qu’il y a plusieurs vérités, qu’elles sont toutes opposées les unes aux autres […] Ce serait une vérité épouvantable, mais mon frère me dit que si l’Église était du côté des pauvres, si elle les aidait à conserver leurs terres, alors les pauvres donneraient leur vie pour elle. […] mon frère dit que si les pauvres sont sur terre pour souffrir, pour les riches, c’est le paradis, Tu me réponds toujours avec les mots de ton frère. Et monsieur le docteur ne parle qu’avec ceux du journal. »

On ressent l’influence de Kafka dans les écrits de Saramago, sa description d’un monde absurde où l’homme est isolé et inconscient du mal-être qu’il ressent épisodiquement mais qui caractérise en fait sa vie. Cette influence se fait plus prégnante dans l’épisode où Ricardo Reis est convoqué par la police gouvernementale sans motif précis, ce qui entraîne une médisance et la distance, la froideur que mettent aussitôt dans leurs rapports avec l’intéressé le personnel de l’hôtel dans lequel il séjourne. « Coupable » sans raison précise pourrait-on dire. Et même s’il ne sera pas accusé ni poursuivi par la suite, cette « culpabilité » va continuer à le suivre et à rester présent dans l’esprit de ceux qui ont eu connaissance de cette convocation. Au détour d’une phrase, Saramago nous dit à quel point il faut être désespéré pour fouiner avec une telle énergie dans la vie d’autrui : « Vous n’imaginez pas combien il faut être triste pour se divertir ainsi ».

L’année de la mort de Ricardo Reis est donc un autre grand cru du Nobel portugais. J’ai beaucoup apprécié ma lecture qui s’est faite vite, grâce au génie de la plume de son auteur qui vous fait dévorer sans effort ses pages. Un petit bémol toutefois pour la partie politique qui prend une place assez importante à la fin du roman, que j’aie certes appréciée, mais qui me semble un poil trop longue. Mais c’est vraiment pour trouver quelque chose à redire sur un livre parfait sur tous les autres points.

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