" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

mardi 3 mars 2015

Illusions perdues, Honoré de Balzac

Ma note : 8,5/10

Quatrième de couverture :

Illusions perdues raconte le destin de deux amis, l'imprimeur David Séchard et le poète Lucien de Rubempré. L'un restera à Angoulême, l'autre partira pour Paris à la recherche de la gloire. Comédie des mœurs provinciales et parisiennes, fresque sur les milieux de la librairie, du théâtre et du journalisme à Paris aux alentours de 1820, ce roman est plus qu'un roman. Il est tous les romans possibles. En lui coexistent l'épopée des ambitions déçues, le poème lyrique des espérances trompées, l'encyclopédie de tous les savoirs. Avec Illusions perdues, Balzac nous donne le premier roman total, réflexion métaphysique sur le sens d'une société et d'une époque placées, entre cynisme et mélancolie, sous le signe de la perte et de la désillusion.

Balzac considérait ce présent roman comme la pierre angulaire de son grand œuvre, la Comédie Humaine. De même, Proust disait qu’il s’agissait, pour lui, de son meilleur roman. Moi qui voulais redonner une chance à Balzac, dont les quelques romans que j’aie lus jusqu’à présent sont quelque peu lointains dans mon souvenir, Illusions perdues me paraissait donc le livre idéal pour m’y replonger et enfin voir si Balzac avait ce génie que Proust, Baudelaire, Dostoïevski ou encore Wilde, entre autres, lui reconnaissait. En effet, et je ne sais si c’est un sentiment partagé par beaucoup, j’ai souvent eu l’impression que Balzac est quelque peu relégué au second plan parmi les géants de la littérature française, son génie davantage contesté, contrairement à Hugo, Flaubert ou Proust dont le talent est unanimement reconnu .On lui reproche le plus souvent, entre autres, une action trop lente et décousue due à des descriptions fastidieuses qui donnent une sensation de lourdeur au texte.

Heureusement, avec Illusions perdues, et ce en dépit de sa taille imposante (un peu plus de 800 pages dans l’édition Folio classique), les griefs susmentionnés n’ont aucune raison d’être et le récit se révèle très fluide, au point que j’ai dévoré ce livre du début jusqu’à sa fin. La présentation détaillée des différents protagonistes du drame en début de roman, en particulier la longue biographie de Anaïs « Louise » de Bargeton, née Nègrepelisse, est un exemple frappant de la manière dont Balzac donne véritablement vie à ses personnages principaux sous nos yeux. Cette remarquable caractérisation des personnages, cette sensation de donner une vie presque palpable à des personnages fictifs, n’est pas sans rappeler le génie qu’avait Tolstoï pour rendre extraordinairement vivants ses personnages, comme le disait Nabokov. Comme le grand écrivain russe, Balzac déploie son récit à la manière d’un Dieu démiurge, passant avec aisance d’un personnage à l'autre, soulignant ici ou là leurs pensées, un trait de caractère, leurs erreurs d’interprétation face à telle situation, leurs motivations cachées et celles dont ils n’ont pas eux-mêmes conscience et qu’il souligne souvent avec ironie.

Illusions perdues se divise en trois parties et, disons-le d’emblée, ne se clôt pas entièrement puisque le destin de Lucien de Rubempré, le personnage principal, sera l’objet d’une suite dans Splendeurs et misères des courtisanes. Ce dernier n’est pas sans rappeler le Raphaël de la Peau de chagrin, dont il partage nombre de traits de caractère et illusions, à savoir une fascination pour le mal à travers leur volonté démesurée de jouir de la vie et leurs rêves de gloire et de fortune. Lucien est un être extrêmement vaniteux, encouragé dans ce travers par son entourage avant son départ pour Paris : « Les vanités de ce poète furent donc caressées par cette femme [Louise] comme elles l’avaient été par sa mère, par sa sœur et par David. Chacun autour de lui continuait à exhausser le piédestal imaginaire sur lequel il se mettait. Entretenu par tout le monde, par ses amis comme par la rage de ses ennemis dans ses croyances ambitieuses, il marchait dans une atmosphère pleine de mirages. Les jeunes imaginations sont si naturellement complices de ces louanges et de ces idées, tout s’empresse tant à servir un jeune homme beau, plein d’avenir, qu’il faut plus d’une leçon amère et froide pour dissiper de tels prestiges. »
Beaucoup pressentent, et ce sont autant d’indices disséminés par Balzac tout au long de son récit, que Lucien risque de se perdre dans sa vanité et dans son ambition. Son ami David Séchard confie ainsi à Eve, la sœur de Lucien : « Vous et votre mère, vous avez tout fait pour le mettre au-dessus de sa position ; mais en excitant son ambition, ne l’avez-vous pas imprudemment voué à de grandes souffrances ? Comment se soutiendra-t-il dans le monde où le portent ses goûts ? Je le connais ! il est de nature à aimer les récoltes sans le travail. Les devoirs de société lui dévoreront son temps, et le temps est le seul capital des gens qui n’ont que leur intelligence pour fortune ; il aime à briller, le monde irritera ses désirs qu’aucune somme ne pourra satisfaire, il dépensera de l’argent et n’en gagnera pas ; enfin, vous l’avez habitué à se croire grand ; mais avant de reconnaître une supériorité quelconque, le monde demande d’éclatants succès. Or, les succès littéraires ne se conquièrent que dans la solitude et par d’obstinés travaux. »

D’Arthez et ses amis du Cénacle, qui défendent et représentent cette lente gestation du génie littéraire, mettront également en garde Lucien : « Il y a chez toi un esprit diabolique avec lequel tu justifieras à tes propres yeux les choses les plus contraires à nos principes. […] Ta vanité, mon cher poète, est si grande, que tu en mets jusque dans ton amitié. Toute vanité de ce genre accuse un effroyable égoïsme, et l’égoïsme est le poison de l’amitié. […] Transporte dans la région des idées tout ce que tu demandes à tes vanités. Folie pour folie, mets la vertu dans tes actions et le vice dans tes idées ; au lieu de bien penser et de te mal conduire. »
Sa déchéance à Paris consommée, d’Arthez répondra à Eve qui lui demande de lui décrire honnêtement la situation de son frère ainsi que son avis personnel: « Votre Lucien est un homme de poésie et non un poète, il rêve et ne pense pas, il s’agite et ne crée pas. Enfin c’est, permettez-moi de le dire, une femmelette qui aime à paraître, le vice principal du Français. Ainsi Lucien sacrifiera toujours le meilleur de ses amis au plaisir de montrer son esprit. Il signerait volontiers demain un pacte avec le démon, si ce pacte lui donnait pour quelques années une vie brillante et luxueuse. [Puis] il se méprisera lui-même, il se repentira ; mais, la nécessité revenant, il recommencerait ; car la volonté lui manque, il est sans force contre les amorces de la volupté, contre la satisfaction de ses moindres ambitions. […] Malgré ses erreurs, peut-être Lucien réussira-t-il à merveille, il lui suffira de quelque veine heureuse, ou de se trouver en bonne compagnie ; mais, s’il rencontre un mauvais ange, il ira jusqu’au fond de l’enfer. »

La plus grande force de ce roman, et de Balzac par extension, réside selon moi dans cette extraordinaire peinture des hommes et de leurs mœurs, et la vie qu’il parvient à leur insuffler à travers sa prose. Ce qu’il décrit avant tout, ce sont des hommes, malgré tous leurs défauts et la montée en puissance d’une société fascinée et obnubilée par l’argent. « Sous toutes ces belles choses rêvées, s’agitent des hommes, des passions, des nécessités. Vous vous mêlerez forcément à d’horribles luttes, d’œuvre à œuvre, d’homme à homme, de parti à parti, où il faut se battre systématiquement pour ne pas être abandonné par les siens. Ces combats ignobles désenchantent l’âme, dépravent le cœur et fatiguent en pure perte. […] Il en est temps, abdiquez avant de mettre un pied sur la première marche du trône que se disputent tant d’ambitions… », dit Balzac à travers le journaliste Lousteau, archétype avec Lucien d’une jeunesse dissipant ses talents et son élan dans la volupté et les plaisirs matériels.
« L’argent ! était le mot de toute énigme. » « Tout se résolvait par l’argent. » « Ce mélange de hauts et de bas, de compromis avec la conscience, de suprématies et de lâchetés, de trahisons et de plaisirs, de grandeurs et de servitudes, le rendait hébété comme un homme attentif à un spectacle inouï. »

Tous les personnages, dans leur bassesse, ont plus ou moins leurs motifs, et en sont plus ou moins conscients. Ils en sont ainsi profondément humains, bien que la plupart se révèlent abjects dans leur quête effrénée de gloire et de réussite. L’orgueil, la vanité, l’envie seront parmi les défauts les plus représentés dans ce roman, et la bêtise, le vide intellectuel sera le lot de nombres de personnages secondaires.
Voici quelques exemples. Le père de David, avare sans éducation mais qui par un heureux concours de circonstances (dans laquelle son habileté personnelle n'a joué aucun rôle, contrairement à ce qu'il clamera tout au long du roman), est devenu propriétaire d’une imprimerie relativement prospère, et cèdera son entreprise à son fils à un prix très surévalué qui mettra d'emblée son fils dans une position financière délicate, à la fois par avarice et par jalousie inconsciente envers l'intelligence supérieure de son fils qui a réussi de brillantes études. Mme de Bargeton, la maîtresse de Lucien, qui a eu la chance de recevoir une éducation l'initiant et lui donnant le goût de la littérature, de la poésie et de la musique, en est du même coup devenue très orgueilleuse, orgueil dont elle ne se départira jamais et qui s’étend jusqu’à son amour puis sa rupture avec Lucien.
Quant à ce dernier, son ascension sera mal vécue par ses confrères journalistes, qui y voient surtout un rival. « En regardant Lousteau, il se disait : « Voilà un ami ! » sans se douter que déjà Lousteau le craignait comme un dangereux rival. Lucien avait eu le tort de montrer tout son esprit : un article terne l’eût admirablement servi. » De même, lorsque Lucien, au début du roman, déclame des vers dans le cercle d’Angoulême, composé de personnes qui n’y comprennent rien et ressentent inconsciemment leur infériorité, leur nullité, les médisances ne tardent pas à éclater en guise de vengeance, en particulier sur son origine sociale modeste, son père ayant été apothicaire. « En un moment chacun s’entendit pour humilier Lucien par quelque mot d’ironie aristocratique. »

Ainsi, je pense qu'on saisit bien mieux dans ce présent roman (en tout cas mieux que le Père Goriot, son livre le plus célèbre) ce génie qu’avait Balzac à dépeindre l’homme dans ses moindres replis, aussi bien dans sa bassesse que dans sa grandeur, conférant à ses personnages une extraordinaire humanité. Un livre que je ne saurais trop recommander pour ceux qui n'ont jusqu'ici pas été convaincus par le talent de l'auteur de la Comédie Humaine ou qui souhaiteraient le découvrir !

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Ajouter un commentaire