"Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

lundi 23 février 2015

Le Livre de l'intranquillité, Fernando Pessoa

Note : 10/10


Présentation de l'éditeur :

« En ces heures où le paysage est une auréole de vie, j'ai élevé, mon amour, dans le silence de mon intranquillité, ce livre étrange... » qui alterne chronique du quotidien et méditation transcendante. Le livre de l'intranquillité est le journal que Pessoa a tenu pendant presque toute sa vie, en l'attribuant à un modeste employé de bureau de Lisbonne, Bernardo Soares. Sans ambition terrestre, mais affamé de grandeur spirituelle, réunissant esprit critique et imagination déréglée, attentif aux formes et aux couleurs du monde extérieur mais aussi observateur de « l'infiniment petit de l'espace du dedans », Bernardo Soares, assume son "intranquillité" pour mieux la dépasser et, grâce à l'art, aller à l'extrémité de lui-même, à cette frontière de notre condition où les mystiques atteignent la plénitude « parce qu'ils sont vidés de tout le vide du monde ». Il se construit un univers personnel vertigineusement irréel, et pourtant plus vrai en un sens que le monde réel. Le livre de l’intranquillité est considéré comme le chef-d’œuvre de Fernando Pessoa.

J’ouvre ce fabuleux « livre » de Fernando Pessoa sur une page aléatoire et voici ce que je lis :
« Reconnaître dans la réalité une forme d’illusion, et dans l’illusion une forme de la réalité, est également nécessaire et également inutile. La vie contemplative, si elle veut tout au moins exister, doit considérer les accidents objectifs comme les prémisses dispersées d’une conclusion qui lui demeure inaccessible : mais elle doit en même temps considérer les contingences du rêve comme dignes, dans une certaine mesure, de l’attention que nous leur consacrons et qui, précisément, nous rend contemplatifs.
Toute chose peut être considérée comme un sujet d’étonnement ou comme une gêne, comme un tout ou comme un rien du tout, comme une voie ou comme un souci. La considérer chaque fois de façon différente, c’est la renouveler, la multiplier par elle-même. C’est pourquoi un esprit contemplatif, qui n’a jamais quitté son village, a cependant l’univers entier à ses ordres.  L’infini se trouve dans une cellule comme dans le désert. La tête appuyée sur une pierre, on dort d’un sommeil cosmique. »

Il y a des livres dont on sait à coup sûr, dès la première lecture, que l’on vient de faire une rencontre exceptionnelle, avec un livre qui nous sera cher et qui nous accompagnera pour le reste de notre vie. C’est le sentiment qui prédomine dans mon esprit alors que je viens d’achever la lecture de ce chef d’œuvre de Pessoa qui est instantanément devenu un de mes livres préférés. L’écriture est sublime, poétique, chargée d’une mélancolie lucide sur notre monde, sur les êtres, sur la vie. On en ressort totalement bouleversé, changé, différent dans notre être et dans notre perception du monde, ce qui à mon avis est ce qui justifie et rend si essentielle la littérature.

Avant de me plonger dans ce Livre de l’intranquillité, je l’avais ouvert pour en lire quelques pages, aléatoirement, comme je l’ai fait ici en introduction. Le livre, fragmenté, incomplet, imparfait (mais était-ce possible de « finir » un tel livre ?) se prête aisément à ce petit jeu. Et j’en avais été si absorbé que je me suis retrouvé à lire quelques pages par-ci par-là, lisant au total une douzaine de pages qui m’ont d’emblée fortement marqué. La lecture complète ne fera que confirmer cette impression initiale : c’est l’un des meilleurs livres qu’il m’ait été donné de lire jusqu’à présent, peut-être déjà le meilleur livre que je lirai cette année.
Sous bien des aspects, le Livre de l’intranquillité me fait penser à l’Homme sans qualités. Un livre resté inachevé, probablement impossible à achever par leur nature même, l’œuvre d’une vie (Pessoa passera près de la moitié de sa vie à écrire ce livre, en parallèle avec d’autres écritures toutefois), et un protagoniste pour le moins singulier. Bernardo Soares, l’auteur de ce livre et un des nombreux hétéronymes de Fernando Pessoa, partage certains traits communs avec le Ulrich de Musil. Je pense en particulier au qualificatif d’Ulrich, surnommé ironiquement par son auteur d’homme sans qualités. L’aide-comptable Soares comme Ulrich se caractérise par une grande volonté de ne pas agir, de ne pas devenir un homme d’action, un homme « de qualité ».  Dans une de ses formules savoureuses, Soares/Pessoa nous livre son « ambition » par ce livre qu’il écrit : « je voudrais élaborer un code de l’inertie pour les êtres supérieurs vivant dans nos sociétés modernes. […] Le seul devoir des êtres supérieurs consiste à réduire au strict minimum leur participation à la vie de la tribu. » Un peu plus tôt, il dit : « Je cultive la haine de l’action comme une fleur en serre. Je me flatte moi-même de ma dissidence envers la vie. »

Pessoa rassemble dans son Livre de l’intranquillité tous les enjeux, toutes les limites de la littérature. Outre cette aversion pour l’action et la dénonciation de la nullité de l’homme en général (qu’il compare régulièrement à un chat au soleil menant une vie purement végétative), ce livre est surtout et avant tout un éloge, un des plus magnifiques, de la vie contemplative, des rêves que l’on renferme chacun en nous (pour autant qu’on se donne la peine de le chercher), en résumé de l’âme humaine individuelle, la plus grande richesse que nous puissions posséder. Soares éprouve « un dédain doublé d’écœurement pour ces gens qui ignorent que la seule réalité, pour chacun d’eux, c’est son âme, et que le reste – le monde extérieur et les autres – n’est qu’un cauchemar inesthétique. […] Et, face à la réalité suprême de mon âme, tout ce qui est utile, tout ce qui est extérieur, me paraît frivole et trivial, comparé à la pure et souveraine grandeur de mes rêveries les plus originales, les plus souvent rêvés. A mes yeux, ce sont ces rêves-là qui sont les plus réels. »

Il précise sa pensée plus loin : « Si le rêveur est supérieur à l’homme d’action, ce n’est pas que le rêve soit supérieur à la réalité. La supériorité du rêveur vient de ce que rêver est infiniment plus pratique que de vivre : le rêveur tire de la vie un plaisir beaucoup plus grand et plus varié que l’homme d’action. En d’autres termes – plus clairs et plus directs – c’est le rêveur qui est l’homme d’action. Étant donné que la vie est essentiellement un état mental, et que nos actes ou nos pensées n’ont d’autre valeur à nos yeux que celle que nous leur attribuons nous-mêmes, la valorisation ne dépend que de nous. » « Je n’ai jamais rien fait que rêver. Cela, et cela seulement, a toujours été le sens de ma vie. Je n’ai jamais eu d’autre souci véritable que celui de ma vie intérieure. Les plus grands chagrins de mon existence se sont estompés dès lors que j’ai pu, ouvrant la fenêtre qui donne sur moi-même, m’oublier en contemplant son perpétuel mouvement. »

Soares nous parle de ce qu’il appelle une « érudition de la sensibilité », différente de l’érudition de la connaissance et de la culture. « Cette érudition de la sensibilité n’a rien à voir avec l’expérience de la vie. L’expérience de la vie n’enseigne rien, de même que l’histoire ne nous informe sur rien. La véritable expérience consiste à restreindre le contact avec la réalité, et à intensifier l’analyse de ce contact. Ainsi la sensibilité vient-elle à se développer et à s’approfondir, car tout est en nous-mêmes ; il nous suffit de le chercher, et de savoir le chercher. Qu’est-ce que voyager, à quoi cela sert-il ? […] Cordillac commence ainsi son célèbre ouvrage : « Si haut que nous montions, si bas que nous descendions, nous ne sortons jamais de nos sensations. » Nous ne débarquons jamais de nous-mêmes. […] Quand on a sillonné toutes les mers, on n’a fait que sillonner sa propre monotonie.»
« Je suis aujourd’hui un ascète dans ma religion de moi-même. […] Je n’ai pour ainsi dire aucun besoin de stimulants. Mon opium, je la trouve dans mon âme. Je n’élabore pas de théories sur la vie. Je ne me demande pas si elle est bonne ou mauvaise. A mes yeux, elle est cruelle et triste, et entremêlée de rêves délicieux. Que m’importe ce qu’elle est pour les autres ? »
«  La devise que je préfère aujourd’hui pour définir ma forme d’esprit, c’est celle de créateur d’indifférences. Je voudrais que mon action en faveur de la vie consiste, par-dessus tout, à former les autres à sentir toujours davantage pour eux-mêmes, et toujours moins selon la loi dynamique de la collectivité. Former à cette antisepsie spirituelle grâce à laquelle il ne peut y avoir de contamination par le vulgaire, voilà ce qui m’apparaît comme le destin astral par excellence du pédagogue intime que je voudrais être. »

Dans les Grands Textes qui succèdent à l’ « autobiographie sans événements » (partie principale où le livre se présente comme un journal de bord de l’aide-comptable Soares), Pessoa explicite sa pensée tout en la répétant encore : « Rêver, c’est se trouver soi-même. Tu vas être le Christophe Colomb de ton âme. Tu vas partir en quête de ses paysages. Assure-toi donc que tu as pris le bon cap et que tes instruments ne peuvent commettre d’erreur. L’art de rêver est difficile parce que c’est un art de la passivité, où tout l’effort se ramène à la concentration d’absence d’effort. […] Remarque bien que l’art de rêver, ce n’est pas l’art d’orienter nos rêves. Orienter, c’est agir. Le véritable rêveur s’abandonne à lui-même, il se laisse posséder par lui-même. […] Dans la vérité et dans l’erreur, dans le plaisir et dans le dégoût de vivre, sois ton être véritable. Tu n’y parviendras qu’en rêvant, parce que ta vie réelle, ta vie humaine, c’est celle qui, loin de t’appartenir, appartient aux autres. Tu remplaceras donc la vie par le rêve, et ne te soucieras que de rêver à la perfection. Dans aucun des actes de la vie réelle, depuis celui de naître jusqu’à celui de mourir, tu n’agis vraiment : tu es agi ; tu ne vis pas : tu es seulement vécu. […] Et si l’on vient te dire que tout cela est faux, est absurde, n’en crois rien. Mais ne crois pas non plus ce que je te dis, car on ne doit croire à rien. »

Pessoa précisera encore davantage sa pensée pour éviter toute mésinterprétation : « Il existe différentes façons de rêver. L’une d’elle consiste à s’abandonner à ses songes, sans chercher à les rendre bien nets, et à se laisser aller au vague et au crépuscule de ses sensations. Cette manière de rêver est inférieure et lassante, parce qu’elle est monotone et toujours identique. Il y a le rêve net et dirigé, mais ici l’effort pour diriger la rêverie sent par trop l’artifice. L’artiste suprême, le rêveur tel que je le suis, ne fait aucun effort que de vouloir que le rêve soit tel rêve et suive tel ou tel caprice : alors il se déroule devant lui exactement comme il le souhaiterait, mais non tel qu’il pourrait le concevoir, même au prix d’un grand effort. Je veux rêver que je suis roi. Par un tel acte subit, je décide de l’être, et me voilà soudain roi d’un pays quelconque. Quel roi, de quel genre, c’est le rêve qui me le dira. » Alors, « je suis ébloui par cet excès d’imagination que j’ignorais en moi, et je me contente de regarder. Je laisse aller mes rêves… ils sont si purs qu’ils dépassent tout ce que j’attendais d’eux. Ils sont toujours plus beaux que ce que je souhaitais. Mais seul le rêveur perfectionné peut espérer obtenir un tel résultat. »

On l’aura compris, le Livre de l’intranquillité est, entre autres, mais c’est ce que j’ai retenu le plus lors de cette première lecture, un éloge de la vie intérieure, contemplative, à l’âme dont chacun est pourvu et à la force de l’imagination, seule chose parvenant à rendre la vie belle à défaut de sens. Pessoa consacre également quelques pages sur la littérature, « effort pour rendre la vie bien réelle. Comme nous le savons tous, la vie est absolument irréelle dans sa réalité directe : les champs, les villes, les idées, sont des choses totalement fictives, nées de notre sensation complexe de nous-mêmes. Toutes nos impressions sont incommunicables, sauf si nous en faisons de la littérature. »

« L’homme doué d’une sensibilité juste et d’une raison doit, s’il se soucie du mal et de l’injustice dans le monde, chercher tout naturellement à les corriger d’abord dans ce qui le touche de plus près : c’est-à-dire en lui-même. Cette tâche l’occupera durant sa vie entière. Tout, pour nous, se trouve dans notre conception du monde, c’est donc modifier le monde pour nous, autrement dit c’est modifier le monde, puisqu’il ne sera jamais pour nous, que ce qu’il est pour nous. Cette justice intime qui fait que nous écrivons une page d’une belle coulée, cette réforme véritable par laquelle nous faisons revivre notre sensibilité morte – voilà la vérité, notre vérité, la seule vérité. Le reste du monde, c’est du paysage, des cadres mettant en valeur nos sensations, des reliures pour nos pensées. »
« La littérature – ce mariage de l’art et de la pensée, cette réalisation qui ne vient pas souiller la réalité – m’apparaît comme le but vers lequel devraient tendre tous les efforts de l’être humain, s’il était vraiment humain, et non pas une excroissance superflue de l’animal. Je crois que dire une chose, c’est lui ôter son pouvoir terrifiant. La campagne, évoquée par des mots, devient plus verte que ne l’est sa propre verdure. […] Se mouvoir, c’est vivre ; se dire, c’est survivre. Il n’est de réel que ce que l’on a bien pu décrire. »

Un autre thème récurrent qui revient en permanence dans ce Livre de l’intranquillité, c’est la constante transformation du moi, de l’être et conséquemment cette intranquillité qui caractérise l’être sensible. « Tout en moi tend à être aussitôt autre chose […] une intranquillité toujours plus grande et toujours semblable. »
De plus, il est tout à fait conscient des limites du langage, des mots, et la difficulté d’exprimer par leur intermédiaire ses sensations : « Si je veux dire que j’existe, je dirai : « je suis ». Si je veux dire que j’existe en tant qu’âme individualisée, je dirai : « je suis moi ». Mais si je veux dire que j’existe comme entité, qui se dirige et se forme elle-même, et qui exerce cette fonction divine de se créer soi-même, comment donc emploierai-je le verbe être, sinon en le transformant tout d’un coup en verbe transitif ? Alors, promu triomphalement, antigrammaticalement être suprême, je dirai : « Je me suis ».

On pourrait revenir sur chaque page de ce livre magnifique et en savourer lentement leur beauté. C’est pourquoi ce Livre de l’intranquillité est un chef d’œuvre, tant il semble regrouper en son sein toute la littérature, tout ce qui la justifie, ainsi que ses limites : tentative d’objectivation d’un être insaisissable car toujours changeant, néant de la vie pratique et des masses abruties, éloge de la vie intérieure, de l'imagination, de l’âme individuelle. Et c’est ce qui fait la valeur de cette autobiographie sans événements, que je conclurai par cette énième citation où la prose poétique sublime de Pessoa s’exprime dans tout son éclat :

« Je relis certaines des pages qui formeront, rassemblées, mon livre d’impressions décousues. Et voici qu’il monte de ces pages, telle l’odeur de quelque chose de bien connu, une impression désertique de monotonie. Je sens que, même en disant que je suis toujours différent, j’ai répété sans cesse la même chose ; que je suis plus semblable à moi-même que je ne voudrais l’avouer. […] Je suis une absence de bilan de moi-même, un manque d’équilibre spontané, qui me consterne et m’affaiblit. Tout ce que j’ai écrit est grisâtre. On dirait que ma vie entière, et jusqu’à ma vie mentale, n’est qu’un long jour de pluie, où tout est non-événement et pénombre, privilège vide et raison d’être oubliée. Mon humble effort, pour dire au moins qui je suis, pour enregistrer, comme une machine de nerfs, les impressions les plus minimes de ma vie subjective et suraiguë – tout s’est vidé soudain comme un seau qu’on renverse. Je me suis fabriqué à coups de couleurs fausses. Ce cœur, auquel j’avais confié les grands événements d’une prose vécue, me semble aujourd’hui, écrit dans le lointain de ces pages que je relis d’une âme différente, la vieille pompe d’un jardin de province, montée par instinct, actionnée par nécessité. J’ai fait naufrage sans la moindre tempête, dans une mer où j’avais pied. Et je demande à ce qu’il me reste de conscient, […] à quoi cela m’a servi de remplir tant de pages avec auxquelles j’ai cru, les croyant miennes, des émotions que j’ai ressenties comme pensées, des drapeaux et des oriflammes d’armées qui n’étaient, en fin de compte, que des bouts de papier collés avec sa salive par la fille d’un mendiant s’abritant sous le rebord des toits. Je demande à ce qui reste de moi à quoi riment ces pages inutiles, consacrées aux déchets et aux ordures, perdues avant même d’exister. […] Je m’interroge, et je poursuis. J’écris ma question, je l’emballe dans de nouvelles phrases, la désenchevêtre de nouvelles émotions. Et je recommencerai demain à écrire, poursuivant ainsi mon livre stupide, les impressions journalières de mon inconviction, en toute froideur. Qu’elles se poursuivent donc, telles qu’elles sont. Une fois achevée la partie de dominos – et que l’on ait gagnée ou perdue -, on retourne toutes les pièces, et tout le jeu est noir. »

2 commentaires:

  1. Bonjour,

    Comme toi avant, j'en suis à le feuilleter de temps en temps. J'attends un peu avant de le lire, j'avoue qu'il m'attire beaucoup mais qu'il m'intimide, aussi !
    Bravo en tous cas pour ce beau billet...

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  2. C'est vrai qu'il est intimidant au premier abord, mais une fois commencé, c'est un régal de lecture de bout en bout malgré son côté décousu.
    Merci pour ton compliment et à bientôt ;)

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