"Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

samedi 7 février 2015

L'Amour aux temps du choléra, Gabriel García Márquez

Ma note: 7/10

Quatrième de couverture :

À la fin du XIXe siècle, dans une petite ville des Caraïbes, un jeune télégraphiste pauvre et une ravissante écolière jurent de se marier et de vivre un amour éternel. Durant trois ans ils ne vivent que l’un pour l’autre, mais Fermina épouse Juvenal Urbino, un jeune et brillant médecin. Alors Florentino, l’amoureux trahi, se mue en séducteur impénitent et s’efforce de se faire un nom et une fortune pour mériter celle qu’il ne cessera d’aimer, en secret, cinquante années durant. L’auteur de Cent ans de solitude et de Chronique d’une mort annoncée, prix Nobel 1982, donne libre cours à son génie de conteur, à la richesse de son imagination et à l’enchantement baroque de son écriture.

Un roman plaisant mais que je vais certainement vite oublier. Sur l’écriture en tant que telle, je n’ai aucune critique à formuler. García Márquez a un style agréable, une écriture qui m’a facilité grandement la lecture alors que le récit en lui-même n’est pas des plus remarquables, à l’exception notable de la fin du livre, que j’ai trouvée très réussie. Oui, mais une fin réussie n’en fait pas un roman réussi. Et sans aller jusqu’à qualifier le roman d’échec, je le trouve plutôt anecdotique, et il est presque certain que je ne le relirai pas à l’avenir.

J’ai du mal à mettre le doigt sur ce qui m’a déplu dans ce roman, ou plutôt ce qui m’a laissé relativement indifférent, voire froid par moments. Peut-être est-ce dû en partie au fait que l’amour occupe une place si importante dans ce livre. Non pas que García Márquez nous assène les clichés les plus communs et les plus insupportables sur ce thème. Mais l’omniprésence de ce thème m’a parfois lassé et constitue la source principale de mon scepticisme vis-à-vis de ce roman.

Au début du roman, nous suivons le docteur Juvenal Urbino, âgé alors de plus de quatre-vingts ans, dans son travail, qu’il exerce toujours malgré son âge avancé. Il vient d’apprendre le suicide d’un ami et s’occupe de tout ce qui s’ensuit, y compris rendre visite à sa maîtresse, dont il ignorait l’existence, pour l’informer de la nouvelle. Marié à Fermina Daza, il mourra subitement au retour d’un copieux banquet organisé par un de ses confrères. C’est l’occasion alors pour García Márquez d’opérer un retour en arrière pour nous apprendre comment Fermina et Florentino Ariza se sont rencontrés, fiancés puis séparés, au grand désespoir de ce dernier. La première restera mariée à Urbino jusqu’à la mort de ce dernier, et leur mariage, ponctué de hauts et de bas, sera certes tumultueux mais loin toutefois d’être malheureux, comme on pourrait le croire au premier abord. La description de la vie conjugale de ce couple longtemps uni est faite avec beaucoup d’à-propos et sans complaisance, ni noirceur exagérée, chacun apprenant à s’accommoder de l’autre, et malgré les douloureux conflits (dont l’épisode très savoureux du savon), à se rendre la vie paisible, dans un respect mutuel à mesure qu’ils s’habituent au caractère de chacun. La description de leur nuit de noces, alors qu’ils sont dans un bateau en partance pour l’Europe, est très réussie et figure parmi les meilleurs passages du livre. Mais à la mort de son mari, Fermina s’interroge : « Elle voulait redevenir elle-même, reprendre tout ce qu’elle avait dû céder en un demi-siècle d’une servitude qui l’avait rendue heureuse, certes, mais ne lui laissait, son époux décédé, pas même les vestiges de son identité. Elle était un fantôme dans une demeure étrangère devenue d’un jour à l’autre immense et solitaire, et à l’intérieur de laquelle elle errait à la dérive, se demandant avec angoisse lequel des deux était le plus : celui qui était mort ou celle qui était restée. […] Il lui avait dit une chose qu’elle ne pouvait concevoir : les amputés ressentent des crampes, des fourmillements à la jambe qu’ils n’ont plus et qui leur fait mal. Ainsi se sentait-elle sans lui et le sentait-elle là où il n’était plus. »

Bien que reconduit par Fermina, Florentino ne perd pas espoir, dût-il attendre le trépas de son mari. Collectionnant entre-temps les maîtresses, sans toutefois s’engager définitivement pour rester toujours libre pour celle qu’il aime, il « devait finir par savoir que le monde était plein de veuves heureuses. Il les avait vues devenir folles de douleur devant le cadavre de leurs maris, supplier qu’on les enterrât vivantes à l’intérieur du même cercueil afin de ne pas avoir à affronter sans eux les vicissitudes de l’avenir, mais à mesure qu’elles se réconciliaient avec la réalité de leur nouvel état, on les voyait renaître de leurs cendres avec une vitalité reverdie. […] Elles prenaient conscience de retrouver leur libre arbitre, après avoir renoncé à leur nom de famille et à leur propre identité en échange d’une sécurité qui n’avait été qu’une de leurs nombreuses illusions de jeunes mariées. »  Dandy un peu désinvolte, les nombreuses liaisons de Florentino auront parfois des conséquences funestes pour ses maîtresses, dont plusieurs connaîtront un destin tragique qui nous frappe d’autant plus que García Márquez se montre remarquablement concis dans leur description. Florentino, tout obnubilé qu’il est par Fermina, qui occupe nuit et jour ses pensées, prête peu attention à son entourage, un peu comme Humbert Humbert dans Lolita, et cette négligence conduit à des tragédies qui auraient peut-être pu être évitées.

Le rôle du hasard dans les amours, mais aussi les non-amours, est subtilement souligné tout au long du roman. Alors que Florentino discute avec Urbino, il comprit que « lui et cet homme qu’il avait toujours tenu pour son ennemi personnel étaient victimes du même destin et partageaient le hasard d’une passion commune : deux bêtes de somme unies par le même joug. » Et quand Florentino rencontre par inadvertance Leona Cassiani, qui deviendra sa plus proche amie, García Márquez nous dit avec malice : « Comme une compensation du destin, ce fut dans ce même tramway que Florentino Ariza rencontra Leona Cassiani, la vraie femme de sa vie. Mais ni lui ni elle ne le surent jamais et jamais ne firent l’amour. » (p.233)

Et lorsqu’il s’agira pour Florentino d’entamer la reconquête de celle qu’il a toujours aimée, il y parviendra non pas par un sentimentalisme maniéré et désuet, mais par des lettres de réconfort écrites grâce aux observations qu’il a faites sur sa longue expérience de la vie. Fermina Daza avait « la certitude que l’émoi fébrile de leurs vingt ans avait été un beau et noble sentiment qui n’avait rien à voir avec l’amour. […] Elle n’avait eu le cœur de lui avouer combien le sentimentalisme de ses lettres sonnait faux » alors que les méditations philosophiques qu’il y glisse lui apportaient un « prodigieux réconfort ».

Comme je l’ai dit plus haut, j’ai trouvé la fin du roman très réussie et sans nul doute que si le roman avait été plus court et du même acabit, j’en aurais été beaucoup plus enthousiasmé. Je vous laisse sur cette chronique que Thomas Pynchon a rédigée sur ce livre et dans laquelle il vous parlera de ce roman avec beaucoup plus d'enthousiasme que je ne l'ai fait, revenant entre autres sur cette fin très réussie.

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