" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

mardi 6 janvier 2015

Vineland, Thomas Pynchon

Note : 8/10


Quatrième de couverture :

À quatorze ans, Prairie ne connaît rien de sa mère ou presque. Son père, grand fumeur de joints devant l’éternel et spécialiste ès magouilles, lui sert toujours la même salade : la mère de Prairie était une farouche révolutionnaire des années 1970, disparue pour échapper au FBI. Secret de famille ou délire paranoïaque ? La jeune fille décide qu’il est temps de découvrir la vérité… 

« C’est un moment de pure beauté et de pire mélancolie. Un chef-d’œuvre. »
Los Angeles Times 


J’ai pris énormément de plaisir à lire Vineland. Pynchon a la réputation d’être un auteur difficile à lire, ses aficionados (et ils sont nombreux) décortiquant chaque phrase de l’américain et les interprétant dans tous les sens possibles, tandis que ses détracteurs n’y voient qu’un galimatias incompréhensible et hystérique. J’étais un peu dans l’entre-deux avant cette lecture, reconnaissant d’une part des moments de brio dans ses romans mais souvent enfouis dans une prose difficilement lisible qui donne la sensation de partir dans tous les sens, m’égarant souvent au passage.
Ainsi, avant de me lancer dans Vineland m’attendais-je à cravacher pour ne pas trop me perdre dans la prose singulière de Pynchon, notamment à travers la galerie attendue de multiples personnages aux noms loufoques. Mais au final, la lecture s’est faite à ma grande surprise de manière très aisée, et les pages ont vite défilé lors de ma lecture. Je l’avais surtout remarqué dans Contre-Jour, le talent d’écrivain de Pynchon est indéniable. On sent que chaque mot est pesé et fait sens, rien n’est laissé au hasard et le tout est d’une précision exemplaire. Dans Vineland, non seulement c’est très bien écrit, mais en plus, le tout est extrêmement fluide et c’est sans doute son livre le plus abordable à mon sens (en tout cas davantage que Vente à la criée du lot 49, souvent recommandé en première lecture). 

Vineland est un récit assez linéaire (bien que les sauts dans le temps dans le style postmoderniste soient fréquents et occupent de larges portions du roman) où l’on suit Prairie, fille de Zoyd Wheeler et d’une mère qu’elle n’a jamais connue. Zoyd, dont nous découvrons le quotidien dans les premières pages du livre, est un fumeur invétéré de marijuana qui touche une pension en tant qu’handicapé mental, à condition de faire « en public quelque chose de visiblement insensé » chaque année, et il ne lui reste plus qu’une semaine pour faire cette démonstration au moment où démarre le récit. Nous n’apprendrons que très tard dans le roman comment Zoyd en est arrivé à une situation aussi comique et burlesque. Zoyd est l’archétype du « héros » pynchonien : il est affublé d'un nom ridicule et comique (parmi d’autres, on trouvera aussi un Baba Havabananda ou une Ditzah Pisk Feldman), et a un comportement à la limite de la paranoïa (liée à ses démêlés passés avec la DEA et le FBI), ce qui en fait un marginal de facto. Cela n’empêche cependant pas Zoyd, et beaucoup d’autres personnages, d’être très attachants à leur manière. En particulier les scènes de séparation sont souvent très réussies et où le style de Pynchon se fait le plus poétique. Lorsque Prairie s’apprête à quitter son père pour partir à la recherche de sa mère disparue, « Zoyd ignorait complètement dans quoi Praire allait se lancer, il se sentait désemparé, il ne savait même pas si la veille au soir il n’avait pas manqué une occasion ni si elle s’en allait pour de bon. […] Elle se confondit avec les Vomitones et leurs petites amies, puis dans un arc de cercle d’une grâce inattendue ils disparurent comme une machine à explorer le temps décollant vers le futur, à jamais trop tôt pour Zoyd, propulsés loin sur l’étroit sentier qui se perdait dans les nuages. » (p.89). Un peu plus tôt, Zoyd songe à Frenesi, sa femme disparue, et se remémore le jour de leur mariage : « Frenesi, sereine, n’avait jamais cessé de sourire. Jamais Zoyd n’oublierait ces yeux bleus déjà célèbres, qui brillaient sous son large chapeau de paille. […] Il l’avait regardée en clignant des yeux, souriant à son tour comme une maîtresse d’école qui ne croit toujours pas à son bonheur. […] « Frenesi, crois-tu que l’amour puisse sauver quelqu’un ? Oui, n’est-ce pas ? » Il n’avait pas encore appris à quel point cette question était stupide. Il avait vu ses yeux qui le dévisageaient sous le bord du grand chapeau. Il s’était dit : « Essaie au moins de te rappeler cela, dans un petit coin bien secret, juste son visage dans cette lumière, OK, ses yeux tranquilles, ses lèvres prêtes à s’entrouvrir… » (p.66-67)

Vineland a pour fil conducteur le passé de la mère de Prairie : qui est-elle exactement ? Pourquoi a-t-elle fui son foyer, abandonnant sa fille alors qu’elle n’était encore qu’un nourrisson ? Que cache son passé d’activiste révolutionnaire ?
A travers ses questions, Pynchon va reconstituer le passé de l’Amérique des années de la présidence Nixon jusqu'à la présidence Reagan (le récit se déroule en 1984), où la contestation révolutionnaire étudiante fut écrasée par les autorités fédérales. Dans Contre-Jour plus tard, Pynchon relatera la lutte désespérée, vouée d’avance à l’échec, de la famille Traverse et à travers elle des anarchistes du mouvement ouvrier et minier, qui fut écrasée par des mercenaires engagés par les grandes sociétés. Dans Vineland également, cette lutte désespérée se retrouve dans l’histoire familiale de Frenesi, dont le grand-père, dénommé Jess Traverse, fut victime d’un accident monté pour le compte de l’Employers’ Association, lors duquel il a perdu ses jambes, alors qu’il tentait de monter un syndicat des bûcherons dans sa région. Ouvertement, Pynchon exprime sa sympathie, sans se faire d’illusions sur leurs possibilités de succès, pour ces luttes, ces tentatives de monter des syndicats puissants qui ont de tous temps été écrasés par la violence aux États-Unis, bien que cet aspect ne soit guère mis en relief dans l’histoire officielle. Dans la période de la présidence Nixon, les révoltes étudiantes à tendance anarchisante ou socialiste, seront de même réprimées brutalement mais occultés dans la version officielle des événements. Frenesi faisait partie d’un collectif, 24 fps, chargé de filmer ces injustices afin d’en garder une trace et de les dénoncer au plus grand nombre. Pynchon imagine une université, le College of the Surf, qui décide brusquement de faire sécession de l’Etat de Californie pour s’autoproclamer la « République populaire du Rock and Roll » (p.300). Devant cette situation, les autorités décident d’infiltrer le mouvement contestataire de l’intérieur pour le détruire, ce qu’ils parviendront à faire par l’intermédiaire du procureur fédéral Brock Vond, opération dans laquelle Frenesi jouera un rôle trouble qui nous sera dévoilé. 

Vineland peut surprendre par le ton très politique qu’il prend, mais cela ne prend jamais le pas sur le récit et les personnages, qui demeurent le cœur du livre. On ressent le désespoir de ces révolutionnaires pleins d’idéaux qui tentent en vain de changer un monde qu’ils perçoivent comme résolument injuste, conformiste et à tendance fascisante. On en vient tout au long du roman à penser à l’auteur lui-même, lui qui vit dans un anonymat complet malgré son statut d’auteur culte. Dans Vineland, on y devine un peu le romancier lui-même, faisant de ce dernier son livre le plus personnel à mon avis. Les médias, que Pynchon met un point d’honneur à éviter à tout prix, ne sont pas présentés sous leur meilleur jour, présentés comme étant « serviles, l’œil fixé sur la braguette de l’orateur, les lèche-bottes des médias… » (p.354) ; « être témoin d’injustice et faire comme si on n’avait rien vu, comme ces équipes de reportage pendant la répression contre les ouvriers agricoles de ce comté quand ils ont essayé de se syndiquer… » (p.282). La télévision est vue comme un outil d’aliénation, comme en témoigne la folie dont est prise Hector vers la fin du roman. Quant au gouvernement, il est ouvertement traité comme en pleine dérive fasciste (s’il ne l’est pas déjà) , en pleine paranoïa lui aussi, « ils tombaient sur les pacifistes, les étudiants extrémistes, ils les faisaient inculper… » (p.152). Les exemples abondent dans le livre, en particulier dans la lutte anti-drogue, portée surtout contre les planteurs de marijuana qui font l’objet d’une sévère répression.

Les digressions foisonnent dans le livre et multiplient les situations et théories loufoques et improbables, mais contrairement aux livres que j’aie lus de Pynchon précédemment, le récit est relativement aisé à suivre : on trouvera pêle-mêle à mesure qu'on avance dans le roman une confrérie de femmes-ninjas, une tentative d’assassinat dans un bordel sur la mauvaise personne, une relation explicite avec une voiture dénommée « Bruno », etc. Le tout est rempli d’un humour très communicatif, parsemé de multiples chansons aux paroles ridicules. Cependant, on sent le désespoir, la désorientation dont sont victimes tous les personnages à des degrés divers. Zoyd qui repense avec nostalgie à sa femme disparue, Frenesi qui ne peut se résoudre à élever sa fille, incapable de rompre avec son passé et de quitter « le temps du jeu, le temps souterrain, le temps qui ne la mènerait nulle part en dehors de son périmètre étroit à l’immortalité trompeuse » (p.416), Takeshi qui a une révélation après sa rencontre avec DL, Brock qui ne parvient jamais à oublier totalement Frenesi etc. Tous les personnages sont désorientés, perdus dans une bulle, dans un espace parallèle auquel ils se sont accoutumés. Les références à ce monde souterrain sont nombreuses ; il y est question d’une « zone en dehors du temps » (p.137) ; « le sensei était devenu un refuge contre le monde invisible qui l’attendait dans le territoire géométrique des cours, clôtures et poubelles du lotissement réservé aux familles, et qui semblait plus décidé que jamais à lui bondir dessus » (p.185) ; « elle décrivit cette époque comme un retour à elle-même, une reconquête de son propre corps, « qu’ils essaient toujours de vous soustraire, comme s’ils en savaient plus que vous, à essayer de vous en écarter le plus possible. Peut-être croient-ils qu’ensuite ça leur sera plus facile de dominer les gens. » Le b.a.ba, c’était : Vous n’en saurez jamais suffisamment sur votre propre corps pour en être responsable, alors mieux vaut le laisser à ceux qui sont compétents, les médecins, les gens dans les laboratoires, et, par extension, les entraîneurs, les employeurs, les types qui bandent etc. » (p.189) ; «  Shade Creek comme ville frontière dans le domaine psychique – et, derrière, toute une région immense dont la carte n’existait pas, habitée par des âmes migrantes sans cesse en mouvement, qui ne vivaient pas mais persistaient, grâce aux plus fragiles espoirs. » (p.251) ; « elle avait eu le privilège de vivre hors du temps, d’arriver et de disparaître à volonté » (p.407)
Un espace où la liberté fait enfin sens, où l’individu est libéré du reste de la société et de ses normes, mais qui sera inéluctablement voué à disparaître devant la réalité. Ainsi, « tôt ou tard, Holytail aurait droit au traitement complet […] sous la forme d’un territoire pacifié – reconquis par l’ennemi pour connaître un avenir illimité et plat d’Américains incapables, […], emprisonnés dans l’économie officielle, musique inoffensive, interminables programmes familiaux à la télé, église toute la semaine et, les jours de fête, quand on s’était particulièrement bien conduit, peut-être un petit gâteau. » (p.317)
Dans chaque Pynchon, on assiste à la construction d’un univers parallèle très imaginatif, fantaisiste, sorte d’échappatoire temporaire à un monde implacable. Les personnages y sont plongés souvent malgré eux et y développent une tendance marquée à la paranoïa devant l’incertitude des motivations des uns et des autres. Malgré leur caractère improbable, les personnages de Pynchon sont parfois très émouvants, et ces passages sont les plus poétiques et les plus réussis de chaque livre, ceux qui nous marquent le plus et nous restent en mémoire, dans lesquels l’amour et le désespoir cohabitent. 

En résumé, Vineland est un excellent roman, bien meilleur qu’escompté. D’aucuns, même parmi ses défenseurs, y ont vu un livre mineur et nettement inférieur au reste de sa littérature. J’y ai au contraire vu un livre très émouvant, drôle, et très bien écrit. Les digressions nuisent peu à la fluidité du récit et le côté politique qui s’en dégage ne se fait jamais envahissant comme on pourrait le craindre. C’est la porte d’entrée idéale pour cet auteur réputé difficile mais indispensable et qu'avec le recul et le temps, j'apprécie de plus en plus.

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