"Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

mercredi 14 janvier 2015

La Montagne magique, Thomas Mann

Ma note : 7/10

Quatrième de couverture :

Un jeune homme, Hans Castorp, se rend de Hambourg, sa ville natale, à Davos, en Suisse, pour passer trois semaines auprès de son cousin en traitement dans un sanatorium. Pris dans l'engrenage étrange de la vie des "gens de là-haut" et subissant l'atmosphère envoûtante du sanatorium, Hans y séjournera sept ans, jusqu'au jour où la Grande Guerre, l'exorcisant, va le précipiter sur les champs de bataille.
Chef-d’œuvre de Thomas Mann, l'un des plus célèbres écrivains allemands de ce siècle, La Montagne magique est un roman miroir où l'on peut déchiffrer tous les grands thèmes de notre époque. Et c'est en même temps une admirable histoire aux personnages inoubliables que la lumière de la haute montagne éclaire jusqu'au fond d'eux-mêmes.
J’avais un bon pressentiment avant de commencer cette Montagne magique. J’avais beaucoup aimé Les Buddenbrook, premier roman de Thomas Mann où j’avais perçu un grand talent d’écrivain et dont la plume m’avait étonné par sa maturité et beaucoup plu dans sa caractérisation des personnages. Le premier tiers de la Montagne magique est du même acabit : j’ai dévoré avec un grand plaisir ces 300 premières pages relatant les trois premières semaines du jeune héros, Hans Castorp, alors qu’il rend visite à son cousin malade, Joachim Ziemssem, au sanatorium international de Berghof, situé dans le Davos, en Suisse. La temporalité, ou plus exactement la perception que l’on a du temps dans la vie, est judicieusement retranscrite. Un peu à la manière d’Ada, les premiers pas de Hans Castorp accapareront une grande partie du roman, puisqu’il découvre un tout nouvel environnement dont il doit apprendre les us et coutumes. Dans la tradition du Bildungsroman allemand, Hans Castorp est initié à un nouveau mode de vie, celui des gens de « là-haut », de la montagne, en opposition aux gens d’ « en bas », de la plaine. Voici comment Mann dépeint le caractère de son héros : « Ma supposition [est] qu’il [Hans Castorp] est un dilettante de l’esprit, que, à la manière de tous les jeunes gens cultivés, il ne se livre provisoirement qu’à des expériences sur toutes les conceptions possibles. Un jeune homme doué n’est pas une feuille blanche, il est au contraire une feuille sur laquelle tout a déjà été inscrit avec de l’encre sympathique, le bon comme le mauvais, et c’est le rôle de l’éducateur de révéler le bon, mais d’effacer par un réactif convenable le mauvais qui voudrait se manifester. » (p.141)

Peu à peu, Hans Castorp va s’imprégner de cette atmosphère singulière au point de ne plus vouloir la quitter et d’en devenir un membre à part entière. Le parcours d’Hans Castorp et sa découverte des mœurs des gens d’en haut est relaté dans un style très ironique : on pense à cette position « horizontale » que Settembrini, l’italien rationaliste et mentor spirituel de Hans Castorp, raille régulièrement, à l’ « excellente » chaise longue que le héros retrouve avec un bonheur toujours égal lors des longues cures de repos auxquelles il se soumet de bonne grâce etc. Comme dans les Buddenbrook, la caractérisation des personnages est surtout l’occasion pour l’auteur d’user de son ironie : Maroussia et son mouchoir parfumé à l’orange, le claquement de porte qui accompagne chaque entrée tardive de Clawdia Chauchat, la mexicaine surnommée « Tous-les-deux », le poumon qui siffle d’Hermine Kleefield, la vulgarité de Mme Stöhr etc.
Cependant, et imperceptiblement, je me suis retrouvé à ressentir un ennui croissant, sans pour autant être insupportable, à la lecture de ce roman, passé le premier tiers. Je n’ai en principe rien contre les passages à forte teneur philosophique, scientifique etc. et parfois difficiles à lire mais dans le cas de la Montagne magique, cela m’a ennuyé plus qu’autre chose et je n’en retiens au final pas grand-chose, à ma grande déception. Dans le même style, L’Homme sans qualités m’a au contraire beaucoup plus séduit alors qu’il est encore plus complexe et difficile à lire à mon avis. La comparaison entre ces deux livres tourne indéniablement en la défaveur de l’ouvrage de Thomas Mann.

En particulier, les longues conversations entre Settembrini et son rival, Naphta, passé leurs débuts prometteurs, m’ont particulièrement ennuyé et me semblent étirer inutilement le roman. J’ai lu quelque part que Mann avait initialement prévu que ce roman fusse résolument plus court, mais qu’il a décidé en cours d’écriture d’en changer la nature afin d’étendre son propos et sa réflexion pour rendre compte de l’état de délabrement et de décadence de la culture occidentale à la veille de la Première Guerre mondiale. A mon sens, ce revirement joue en défaveur de la qualité du roman, surtout si on le compare à L’Homme sans qualités, dont les ambitions sont similaires mais dont le résultat est infiniment meilleur.
Voici néanmoins quelques-uns des meilleurs passages mêlant considérations politiques, philosophiques, culturelles etc. :
« […] l’époque elle-même, en dépit de son agitation, manque de buts et d’espérances, lorsqu’elle se révèle en secret désespérée, désorientée et sans issue, lorsqu’à la question, posée consciemment ou inconsciemment, mais finalement posée en quelque manière, sur le sens suprême, plus que personnel et inconditionné, de tout effort et de toute activité, elle oppose le silence du vide, cet état des choses paralysera justement les efforts d’un caractère droit, et cette influence, par-delà l’âme et la morale, s’étendra jusqu’à la partie physique et organique de l’individu. Pour être disposé à fournir un effort considérable qui dépasse la mesure de ce qui est communément pratiqué, sans que l’époque puisse donner une réponse satisfaisante à la question « à quoi bon ? », il faut une solitude et une pureté morales qui sont rares et d’une nature héroïque, ou une vitalité particulièrement robuste. Hans Castorp ne possédait ni l'une ni l’autre, et il n’était donc qu’un homme malgré tout moyen, encore que dans un sens des plus honorables. » (p.49-50)
« Nous revenons ici sur des considérations que nous avons amorcées plus haut et qui tendraient à cette supposition qu’une altération de la vie personnelle par l’époque est capable d’influencer véritablement l’organisme physique de l’homme. Comment Hans Castorp n’aurait-il pas respecté le travail ? C’eût été contre nature. […] au fond il n’y avait rien de respectable en dehors du travail, il était le principe devant lequel on s’affirmait, ou devant lequel on se révélait insuffisant, c’était l’absolu de l’époque. Son respect pour le travail était de nature religieuse […] Mais une autre question était de savoir s’il aimait ; car cela il ne le pouvait pas, si profond que fût son respect […]. Un travail soutenu irritait ses nerfs, l’épuisait rapidement, et il reconnaissait ouvertement qu’en somme il aimait mieux le temps libre, le temps sur lequel ne pesait aucun poids en plomb d’un labeur pénible, le temps qui eût été devant lui, libre et non pas jalonné d’obstacles qu’il s’agissait de vaincre en grinçant des dents. (p.51-2)
«  La musique est inappréciable comme moyen suprême de provoquer l’enthousiasme, comme force qui nous entraîne en avant et plus haut, lorsqu’elle trouve l’esprit déjà préparé à ses effets. Mais la littérature doit l’avoir précédée. La musique seule ne fait pas avancer le monde. La musique seule est dangereuse. » (p.159)
« Laissez-moi en paix avec la littérature, dit-il. Que nous offre-t-elle ? de beaux caractères ? Que voulez-vous que je fasse avec de beaux caractères ? Je suis un homme pratique et, dans la vie, on ne rencontre jamais de beaux caractères. » (p.136)
«  La littérature était la réunion de l’humanisme et de la politique, réunion qui s’accomplirait d’autant plus aisément que l’humanisme était en lui-même de la politique, et la politique de l’humanisme. […] Et il parlait du verbe, du culte du verbe, de l’éloquence, qu’il appela le triomphe de l’humanité. Car la parole était l’honneur de l’homme, et elle seule rendait la vie digne de l’homme. Non pas l’humanisme seulement, mais l’humanité en général, toute dignité humaine, l’estime des hommes et l’estime de l’homme pour soi-même, tout cela était inséparable de la parole, était lié à la littérature. […] Bien écrire, c’est déjà presque bien penser, et il n’y a pas loin de là jusqu’à bien agir. Toute civilisation et tout perfectionnement moral sont issus de l’esprit de la littérature, qui est l’âme de la dignité humaine et qui est identique à l’esprit de la politique ». (p.219-220)
« […] la seule manière religieuse de considérer la mort consiste à la rencontrer et à l’éprouver comme une partie, comme un complément, comme une condition sacrée de la vie, et non pas […] de l’en séparer en quelque sorte, de l’y opposer, ou même d’en faire un argument contre elle. […] La mort est digne de respect comme le berceau de la Vie, comme le sein du renouvellement. Mais opposée à la Vie et séparée d’elle, elle devient un fantôme, un masque, et pire encore. » (p.276)
« Est vrai ce qui convient à l’homme. En lui, toute la nature est concentrée, lui seul a été créé dans toute la nature, et toute la nature n’est faite que pour lui. Il est la mesure des choses, et son salut est le critère de la vérité. […] Si l’on a préféré la philosophie platonicienne à toute autre, c’est parce qu’elle n’avait pas pour objet la connaissance de la nature, mais la connaissance de Dieu. […] Il est puéril de croire que l’Église a pris la défense des ténèbres contre la lumière. Elle a eu trois fois raison de déclarer coupable une connaissance qui avait la prétention d’être non hypothétique, c’est-à-dire une connaissance qui négligeait de tenir compte de l’élément spirituel et de l’objectif final qu’est le salut. Et ce qui a plongé l’homme dans les ténèbres et l’y plongera de plus en plus, c’est au contraire la science naturelle, « sans prémisses » et aphilosophique. » (p.542-3)

J’ai également fortement pensé au Jeu des perles de verre de Hesse lors de la lecture de ce livre. Dans le roman de Hesse, il était reproché à la Castalie, l’entité garante d’une culture authentique vis-à-vis des tumultes de la société séculaire, de se couper entièrement de cette dernière, se désintéressant par la même occasion de ses destinées et vivant repliée sur elle-même. Thomas de la Trave, référence ouverte d’Hesse à Mann, alors Magister Ludi, incarnait cette coupure voulue entre les deux mondes. Dans la Montagne magique, on retrouve cette coupure complète entre le monde d’en bas (celui de la société ordinaire des hommes) et ceux d’en haut (celui du sanatorium dans lequel Hans Castorp passera au final sept années de sa vie). Hans Castorp se détachera progressivement de la société dont il provient, jusqu’à cesser toute correspondance avec sa famille restante. Ce détachement est nettement visible lorsqu’un de ses oncles vient lui rendre brièvement visite, et l’on constate, nous lecteurs, qu’Hans est alors devenu un membre à part entière de cette société de là-haut, où le temps s’écoule de manière différente, où les mœurs sont si diamétralement opposées à ceux d’ « en bas ».
 « Moi-même qui suis chez moi là-bas, j’ai souvent trouvé cela déplaisant, comme je m’en rends compte à présent, bien que, personnellement, je n’aie jamais eu à en souffrir. Chez un homme qui ne ferait pas servir à ses dîners les meilleurs vins et les plus chers, personne ne voudrait aller, et ses filles ne trouveraient pas de mari. Ces gens sont ainsi. Étendu ici comme je le suis, et en regardant les choses avec un peu de recul, cela me paraît vilain. De quelles expressions vous êtes-vous servi ? Flegmatique et énergétique ? Cela signifie dur, froid. Et que signifie dur et froid ? Cela veut dire cruel. C’est un air cruel qui règne là-bas, impitoyable. Quand on est couché et que l’on regarde cela de loin, cela vous ferait frémir. » (p.273)
«  Vous voulez dire que le contact précoce et fréquent avec la mort incline à un état d’esprit qui vous rend plus délicat et plus sensible aux duretés, trivialités et, disons-le, au cynisme de la vie quotidienne ? » (p.275)
 
Pour conclure, je dirais que, sans avoir été une totale perte de temps, cette Montagne magique m’a grandement laissé sur ma faim. Ce livre est considéré comme un classique incontournable de la littérature allemande mais, à mon avis, cette réputation me semble exagérée. Le récit tire selon moi inutilement en longueur passé le premier tiers du roman et s’enlise quelque peu dans des considérations et réflexions peu à-propos et qui m’ont pour la plupart ennuyé. Dans un registre similaire, j’ai largement préféré l’Homme sans qualités ou le Jeu des perles de verre, deux véritables chefs d’œuvre qui m’ont davantage convaincu et font partie de mes livres préférés.

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