"Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

jeudi 22 janvier 2015

La Ballade de l'impossible, Haruki Murakami

Ma note : 8,5/10

Quatrième de couverture :

Dans un avion, une chanson ramène Watanabe à ses souvenirs. Son amour de lycée pour Naoko, hantée comme lui par le suicide de leur ami Kizuki. Puis sa rencontre avec une jeune fille, Midori, qui combat ses démons en affrontant la vie. Hommage aux amours enfuies, le premier roman culte d'Haruki Murakami fait resurgir la violence et la poésie de l'adolescence.

"Murakami place son roman sous la tutelle de Salinger et de Fitzgerald. [...] Il mêle la grâce à la noirceur avec une subtilité et une élégance qui sont, définitivement, la marque des grands écrivains." Raphaëlle Leyris, Les Inrockuptibles

C'est le premier roman que je lis d’Haruki Murakami. Ce dernier est cité à l’envi à chaque période précédant la remise du Prix Nobel de littérature, et c’est un écrivain mondialement lu et apprécié du grand public. Pour toutes ces raisons, je m’en méfiais quelque peu, d’autant plus que le genre privilégié dans ses romans semblait s’apparenter dans mon esprit à la littérature sentimentale pour adolescents, un genre où les clichés et mièvreries abondent facilement, comme il suffit de le voir parmi tous les livres et films du genre qui sortent par dizaines chaque année.

Heureusement, et malgré un style qui ne m’a certes pas enchanté comme mes auteurs préférés, La ballade de l’impossible est un très bon livre, qui se lit très aisément, aidé en cela par un vocabulaire qui, hormis les termes relatifs à la culture japonaise, est assez simple à lire.
Le livre démarre alors que Watanabe, le personnage principal, se remémore son amour de jeunesse, Naoko, quand l’avion où il se trouve est sur le point d’atterrir en Allemagne. Comme chez Proust, c’est le passage d’une chanson, en l'occurence Norwegian Wood des Beatles, qui sera l’occasion pour Watanabe de se replonger dans son passé. « Comme toujours, cette chanson me troubla. Et je dois dire que, cette fois-ci, elle me remua encore plus profondément que d’habitude ». « Je relevai la tête, observai les nuages sombres qui flottaient dans le ciel au-dessus de la mer du Nord, et songeai à toutes ces choses que j’avais perdues jusqu’alors au cours de ma vie. Les heures envolées, les personnes mortes ou disparues, les pensées qui ne reviendraient plus. » Plus loin dans le livre, dans un des rares passages où la narration s’écarte de la continuité du récit se déroulant presque intégralement durant les premières années universitaires de Watanabe, le narrateur-héros comprend subitement, grâce au recul du temps, une facette de la personnalité d’Hatsumi, la petite amie de son ami Nagasawa : « Je ne cessai de l’observer […] en me demandant de quelle sorte était ce frisson émotionnel qu’elle provoquait en moi. Je n’appris ce que c’était que douze ou treize ans plus tard. J’étais à Santa Fe […]. Dans ce crépuscule écrasant, je songeai souvent à Hatsumi. Et je compris enfin en quoi consistait cette vibration du cœur qu’elle avait en elle. C’était quelque chose comme l’aspiration de la jeunesse, qui n’était et ne serait sans doute jamais comblée. Il y avait bien longtemps que j’avais laissé de côté cette aspiration pure et innocente, et j’avais même oublié qu’elle avait autrefois existé en moi. » (p.326). De nombreux passages similaires parsèment le roman, où un détail anodin fait resurgir du passé des événements douloureux de la vie de Watanabe.

Lorsque le caractère de Watanabe nous est détaillé, on apprend qu’il est « quelqu’un d’ordinaire et insignifiant, qui aimais plutôt être seul, à lire ou à écouter de la musique. » (p.38). « Je ne me fis pas un seul ami à l’université, et mes relations à l’intérieur du foyer restèrent superficielles. Les étudiants du foyer, me voyant toujours en train de lire en solitaire, semblaient persuadés que je voulais devenir écrivain, mais ce n’était pas le cas. D’ailleurs, je n’avais pas envie de devenir quoi que ce soit. » (p.49). « Je n’ai jamais beaucoup aimé m’investir. Tout m’est indifférent. » (p.180). Lorsque Midori lui demande s’il aime la solitude, il répond : « Personne n’aime la solitude, tu sais. Seulement, je ne fais pas d’efforts pour me faire des amis. On est déçus de toute façon… » (p.85). Et lorsqu’il assiste à la fin d’un mouvement étudiant, lors duquel des barricades furent posées, « je m’en moquais éperdument. Aussi quand la grève fut terminée n’éprouvai-je aucune émotion particulière. […] Quand la grève fut terminée et que les cours reprirent sous l’autorité de la police, les premiers à y assister furent ceux qui avaient conduit la grève. […] J’allai les trouver pour leur demander pourquoi ils ne continuaient pas la grève et assistaient aux cours. Ils furent incapables de me répondre. Ils avaient probablement peur de ne pas obtenir leurs unités de valeur à cause de leurs absences répétées. Je trouvais drôle que de tels étudiants aient réclamé la dissolution de l’université. Ces groupes abjects parlaient plus ou moins fort selon la direction du vent. Je me surprenais à apostropher Kizuki pour lui dire combien ce monde était épouvantable. C’étaient eux qui obtenaient leurs examens universitaires et qui, une fois dans la vie active, s’empressaient de nous fabriquer une société pourrie. […]  J’arrivai à la conclusion que les études universitaires n’avaient aucune signification pour moi. Et je décidai de les prendre comme une période d’entraînement à supporter l’ennui. » (p.77-8)

Le thème du marginal est l’un des plus usités en littérature (bien qu'incontournable, car qui connaît un bon écrivain flattant la société dans laquelle il vit ?) et lorsqu’il est mal traité, est l’un des pires clichés qui soit, prétexte souvent à flatter l’ego de son auteur et/ou de son lecteur. Fort heureusement, je pense que Murakami contourne habilement ce piège. Son héros, Watanabe, est un solitaire car il n’a d’autre choix face à la débilité générale qui règne parmi ses camarades de lycée puis d’université. Malgré cela, il se fera peu mais de précieux amis, dont la plupart connaîtront un destin tragique, à l’image de son ami d’enfance, Kizuki, qui s’est suicidé. Nagasawa, par exemple, son seul ami au foyer universitaire, semble être un mélange des personnalités de Dostoïevski et de Nietzsche, doté d’une « étrange humanité, d’un système de pensée original et d’une moralité douteuse », qui couche avec de nombreuses filles dans des affaires d’un soir au su de sa petite amie Hatsumi, qu’il considère trop bien pour lui. Il se lance dans un concours difficile de diplomate dans le seul but d’éprouver ses forces et de voir jusqu’où il peut aller, bien qu’il avoue cyniquement n’avoir aucune ambition. Naoko, encore marquée par le traumatisme du suicide de son ami Kizuki se réfugie dans un endroit très similaire au sanatorium de la Montagne magique de Thomas Mann, dont il est fait référence à de très nombreuses reprises dans le roman et dont la lecture par Watanabe coïncide avec la première visite de ce dernier dans ce lieu particulier. De très nombreuses références littéraires sont disséminées dans le roman, au gré des lectures de Watanabe, allant de Gatsby le Magnifique à l’Ornière de Hermann Hesse pour n’en citer que quelques-uns. Et à travers le personnage de Reiko se multiplient les citations musicales extraites principalement du classique, du jazz et des chansons des Beatles qu’elle joue à Naoko, dont elle partage la chambre dans l’établissement de soins de cette dernière.

Enfin, la mort est le thème omniprésent qui parcourt le livre, et la plupart des personnages sont affectés par la mort ou les morts de leurs proches, que ce soit le suicide d’un ami, d’un membre de leur famille, ou à la suite d’une maladie douloureuse et éprouvante. La pression sociale de réussite, le conformisme étouffant de la société (ce qui est encore plus marqué dans la société japonaise), l’incapacité à s’adapter, thèmes classiques de la littérature adolescente/coming to age, sont traités avec beaucoup de subtilité et de sincérité par Murakami dans ce livre. Le seul reproche qu’on pourrait lui faire, c’est que sa plume, bien qu’agréable, n’atteint pas le niveau de mes auteurs préférés. Son style est précis et clair, dépourvu de superflu, et son écriture se lit très facilement.
En guise de conclusion, je dirai que j'ai été beaucoup séduit par Murakami et par la sincérité et la justesse avec laquelle il aborde ce thème de la mort, et en particulier du suicide, mais aussi du malaise vis-à-vis du monde contemporain avec ce qu'il implique, à savoir la solitude et l'étouffement de l'individualité par un conformisme oppressant.

3 commentaires:

  1. Tous les héros de Murakami ressemblent à Watanabe. Ce sont en effet des solitaires, des individus que leur ouverture d'esprit, et leur étrange sérénité, qui passerait presque pour de l'indifférence, rendent différents.
    Si découvrir davantage cet auteur te tente, je te conseille Les chroniques de l'oiseau à ressort, un texte étrange et fascinant..

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  2. Merci pour le conseil sur Murakami !
    Néanmoins, j'ai déjà 1Q84 et La Course au mouton sauvage sur ma PAL, mais je prends note sur ces Chroniques de l'oiseau à ressort ;)

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    1. J'ai personnellement été déçue par 1Q84, qui souffre à mon avis de longueurs inutiles, et d'un rapide essoufflement de l'intrigue.
      En revanche, je n'ai pas lu La course au mouton sauvage.

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