" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

vendredi 30 janvier 2015

Gatsby le Magnifique, Francis Scott Fitzgerald

Ma note : 8/10

Quatrième de couverture :

On ne peut pas en même temps jouir de la fête et l’organiser, s’en inquiéter, être à la fois « au-dedans » et « au-dehors », sans impunité. C’est une ambition pauvre et fière. Seuls les aristocrates, les riches par naissance, survivent au spectacle. Les autres cotisent, ils n’émargent pas. C’est ce qu’illustre Gatsby le Magnifique, admirable fable moderne où scintillent la fascination de l’argent et les pépites de l’esprit d’aventure, dans une société en pleine compétition.
Antoine Blondin
Porte-parole de la génération d’après la première guerre mondiale, la fameuse « génération perdue », Francis Scott Fitzgerald a connu avec Gatsby le Magnifique un immense succès.

Cette dernière assertion, parlant de l’ « immense succès » qu’aurait connu Fitzgerald avec son roman le plus célèbre, est trompeuse. Car bien que Gatsby soit désormais un incontournable classique littéraire dans les écoles et universités américaines, Fitzgerald ne connut aucun succès de son vivant avec son roman (il en a eu pour ses romans antérieurs toutefois) si l’on en croit la page Wikipédia qui lui est consacrée. C’est un lieu commun d’affirmer, bien qu’on ne le répétera jamais assez, que la plupart des grands romans reconnus comme tels aujourd’hui sont passés (totalement) inaperçus du vivant de leur auteur. Gatsby ne fit pas exception à cette règle générale.
S’il y a bien un classique des lettres américaines parmi les romans contemporains, c’est bien Gatsby le Magnifique. En toute franchise, ma première lecture de ce classique, qui remonte déjà à plusieurs années, ne m’avaient pas laissé un grand souvenir hormis la fin tragique du roman. A la relecture, j’ai bien mieux apprécié le roman, bien que le style d’écriture ne m’a pas entièrement convaincu malgré de très bons passages.
Difficile cependant de savoir si cette relative sécheresse dans le style est due à l’auteur ou à la traduction qui en a été faite. Je possède une vieille version du bouquin traduite d’après ce que j’ai pu en déduire de la page Wikipédia française, c'est-à-dire la première version qu’en a faite Victor Llona en 1926, s’ouvrant par cet incipit : « Quand j'étais plus jeune, ce qui veut dire plus vulnérable, mon père me donna un conseil que je ne cesse de retourner dans mon esprit : / — Quand tu auras envie de critiquer quelqu'un, songe que tout le monde n'a pas joui des mêmes avantages que toi. » Lorsque Nick Carraway, le narrateur du roman, se rend pour la première fois dans la résidence luxueuse de son ami Tom Buchanan et de son épouse Daisy, il y a une succession de « comme si » qui donne un lourd effet de répétition au roman. « Leurs robes ondulaient, palpitaient comme si… » ; « elle restait parfaitement immobile, comme si elle portait dessus en équilibre quelque chose qui risquait de tomber » ; « l’effort qu’il faisait pour penser comportait un élément pathétique, comme si sa fatuité, plus aiguë qu’autrefois, ne lui suffisait plus. » etc. Toutefois, mis à part ces quelques maladresses de traduction, Gatsby s’avère remarquable à plusieurs niveaux.

La principale qualité du roman selon moi est qu’il revient au lecteur d’interpréter en grande partie le caractère et les sentiments des personnages créés par Fitzgerald, et en particulier, bien entendu, celui de Gatsby. On en est averti dès les premières lignes : « Je compris que la phrase [le conseil que son père donne à Nick reproduit plus haut] impliquait beaucoup plus de choses qu’elle n’en exprimait. En conséquence, je suis porté à réserver mes jugements, habitude qui m’a ouvert bien des natures curieuses… ». C’est en suivant ce conseil que Nick parviendra à percer en partie la personnalité très complexe d'un personnage comme Jay Gatsby qui au premier abord, comme Nick lui-même reconnaît dans une phrase célèbre, « représentait tout ce à quoi je porte un mépris dénué d’affection ». Ses premières interactions avec Gatsby le déçoivent grandement : « J’avais parlé avec lui une demi-douzaine de fois pendant le mois qui venait de s’écouler, et à mon vif désappointement, j’avais découvert qu’il n’avait pas grand-chose à dire. Aussi ma première impression de lui, à savoir que c’était un être d’une certaine qualité, s’était peu à peu effacée et mon voisin était simplement devenu pour moi le propriétaire d’une lumineuse hostellerie qui jouxtait ma maison ». Gatsby parle d’une façon si guindée, si ampoulée, que Nick eut un instant « le soupçon qu’il se moquait de moi, mais un regard que je lui jetai me convainquit du contraire. […] Difficilement, je parvins à étouffer un rire d’incrédulité. Les phrases étaient si usagées qu’elles n’évoquaient en moi aucune image. […] A présent, une fascination submergeait mon incrédulité ; ce récit [des années de guerre que Gatsby vécut], c’était comme si j’avais feuilleté à la hâte une douzaine de magazines. » Gatsby semble du premier abord l’incarnation parfaite, banale, et très cliché, de l’American Dream : « il se tenait en équilibre sur le marchepied de sa voiture, avec cette aisance de mouvements qui est si essentiellement américaine – qui vient, je le suppose du moins, de ce que nous n’avons jamais eu à soulever des fardeaux dans notre jeunesse et, davantage encore, de la grâce informe de nos jeux nerveux et sporadiques », il est immensément riche, en témoigne sa somptueuse demeure dans laquelle il organise des fêtes somptueuses et dispendieuses. Une certaine fascination pour l’argent, pour l’ambition et l’ascension sociale parcourt tout le roman, bien que l’auteur, par l’intermédiaire de Nick, en dénonce progressivement les amères illusions et le vide qu’elle représente.

Les travers des personnages, fascinés par un matérialisme exacerbé, sont rapportés sur le ton du pathétique : « [Dan Cody, le premier mentor de Gatsby] découvrit  que le garçon était vif et ambitieux jusqu’à l’extravagance » ; « je le vis en train d’ouvrir un coffre rempli de rubis pour apaiser, de leurs profondes lueurs cramoisies, les tortures de son cœur brisé. » Lorsque Gatsby étale les richesses de sa garde-robe à celle qu’il rêve de reconquérir, « qu’elles sont belles, ces chemises, sanglota-t-elle, d’une voix étouffée par les plis épais. Ça me rend toute triste, parce que jamais je n’avais vu d’aussi…d’aussi belles chemises. » Même Nick, bien que le personnage le plus lucide, aura sa part d’illusions : « Rêvant que, moi aussi, je me hâtais vers la gaieté et partageais la surexcitation de ces gens, je leur souhaitais de trouver le plaisir. »
Mais c’est Gatsby qui symbolise le mieux cette déchéance et les illusions de la richesse et de la poursuite du bonheur, à travers ses manœuvres pour reconquérir celle qu’il aime. Et alors qu’il semble toucher au but, un doute s’immisce en lui : « Le visage de Gatsby avait repris son expression d’ahurissement comme si un doute vague se levait en lui sur la qualité de son bonheur actuel. Presque cinq ans ! Il devait y avoir eu des instants, même en cet après-midi, où Daisy ne s’était pas montrée à la hauteur de ses rêves – non pas par sa faute, mais à cause de la colossale vitalité des illusions de Gatsby. Elles avaient absorbé, dépassé la personne de Daisy, elles avaient dépassé toute réalité. Il s’était jeté dans son rêve avec la passion d’un créateur, l’accroissant sans répit, l’ornant de toutes les plumes brillantes qui lui tombaient sous la main. Rien n’est comparable au volume de feu ou de fraîcheur que l’homme peut emmagasiner dans son cœur spectral. Sentant que je l’observais, il se domina un peu, visiblement… » Un passage qui fait écho à la conclusion du livre, sur l’inaccessibilité du bonheur démesuré auquel aspire tout un chacun : « C’est ainsi que nous avançons, barques luttant contre un courant qui nous rejette sans cesse vers le passé. »

Rapporter l’histoire de Gatsby par l’intermédiaire d’un autre personnage ajoute un supplément de complexité au personnage éponyme du roman, l’entourant d’une part de mystère qu’il revient à nous, lecteurs, d’interpréter, d’essayer de comprendre à travers ses actions vues d’un point de vue extérieur. Le roman perdrait probablement de sa force si le livre était rapporté du point de vue de Gatsby, dans le sens où cela enlèverait cette part irréductible de mystère qui fait toute la complexité du personnage. Bien qu’il soit parvenu à effectuer l’ascension sociale à laquelle il aspirait, Gatsby ne se départira pas d’une certaine bonhomie, qu’il exprime à Nick, son seul véritable ami, qu’il appelle, comme toutes les personnes qu’il rencontre, de « vieux frère ». Personnage plus grand que nature, Gatsby reste toutefois très humain de par ses faiblesses et maladresses. Il ne parviendra jamais vraiment à franchir cette « invisible barrière » entre les « gens convenables » et lui, issu d’un milieu modeste. « Je fais en sorte qu’elle [sa résidence] soit toujours pleine de gens intéressants, nuit et jour. De gens qui font des choses intéressantes. De gens célèbres. » Ces gens intéressants, qui participent aux luxueuses réceptions que Gatsby organise, ne se préoccupent nullement de l’en remercier, voire même ne le connaissent tout simplement pas. Ils ne sont bons qu’à médire sur son compte, et en particulier sur l’origine de sa richesse.

Gatsby est, entre autres, un roman contre les clichés de l’American Dream et de leurs soi-disantes mœurs respectables. Tom Buchanan, qui trompe avec légèreté sa femme, se révolte lorsqu’il apprend que Daisy semble en faire de même, allant jusqu’à donner des leçons de morale alors qu’il n’est pas le mieux placé. De même, Catherine assura que «  sa sœur était parfaitement heureuse avec son mari, que sa sœur ne s’était jamais mal conduite. Finissant par s’en convaincre elle-même, elle se mit à sangloter dans son mouchoir, comme si la seule idée d’une chose pareille dépassait son endurance. […] L’affaire restât sous la forme la plus simple. Et elle y resta. » Gatsby, sous son apparence de dandy mégalomane, est un personnage dépassé par l’immensité de ses rêves et son incompatibilité avec la réalité, avec la vulgarité des gens constituant la classe qu’il s’est tant efforcé de rejoindre. Il n’y trouvera rien, si ce n’est la solitude, le désespoir et enfin la mort.

2 commentaires:

  1. Voici une lecture dont je suis sortie un peu démunie, parce qu'elle a suscité en moi très peu d'émotions, de réactions, et que je me suis presque sentie coupable d'être passée à côté d'un classique qui fait l'unanimité... Peut-être attendais-je un récit très différent de celui auquel je me suis heurtée. Je prévois tout de même, un jour, de lire "Tendre est la nuit"..

    RépondreSupprimer
  2. En effet, j'avais eu la même impression que toi lors de ma première lecture : peu d'enjeux émotionnels, une certaine distance avec des personnages que j'ai trouvé assez froids. Ce n'est pas un livre facile à aborder malgré sa brièveté, je pense qu'il faut le relire pour bien s'en imprégner. En fait, cette relative distance me semble intentionnelle de la part de Fitzgerald et en fait la principale force de ce roman, avec un Gatsby distant, un peu cliché, très naïf... mais très touchant au final si l'on regarde entre les lignes.
    J'espère que tu lui donneras une seconde chance :)

    RépondreSupprimer

Ajouter un commentaire