" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

samedi 13 décembre 2014

L'Homme sans qualités, Robert Musil

Note : 10/10

Quatrième de couverture :
 
Tome 1 : L’Homme sans qualités n’est pas seulement l’une des œuvres majeures du XXe siècle. Elle en condense de manière incomparable les interrogations et les potentialités, les contradictions et les craintes. Elle nous offre l’extraordinaire tableau d’un monde qui allait être précipité dans la catastrophe, et dont Vienne fut le laboratoire.

« L’œuvre de Robert Musil n'a cessé de me fasciner. J'y ai appris que l'on peut s'engager dans une œuvre pendant plusieurs décennies sans être assuré d'en venir à bout, au prix d'une grande patience et d'un entêtement presque surhumain. » Elias Canetti

Tome 2 : « Ce livre étincelant, qui maintient de la façon la plus exquise le difficile équilibre entre l'essai et la comédie épique, n'est plus, Dieu soit loué, un " roman " au sens habituel du terme" : il ne l'est plus parce que, comme l'a dit Goethe, " tout ce qui est parfait dans son genre transcende ce genre pour devenir quelque chose d'autre, d'incomparable ". Son ironie, son intelligence, sa spiritualité relèvent du domaine le plus religieux, le plus enfantin, celui de la poésie ». Thomas Mann, Journal, 1932.

 « Robert Musil opère une synthèse intellectuelle que je n'ai trouvée dans aucune œuvre philosophique ou scientifique de notre siècle. » Milan Kundera


Comme le dit très justement Thomas Mann, L’Homme sans qualités n’est pas un « roman » au sens habituel du terme. Outre sa longueur considérable (près de 2000 pages en y incluant les ébauches et écrits posthumes), l’Homme sans qualités se distingue par les digressions innombrables qui sont incorporées, que ce soient sous la forme de dialogues entre les personnages ou via la plongée extensive dans leurs pensées intérieures, prétextes à de multiples considérations sociales, politiques, scientifiques, philosophiques etc. A juste titre, on pourrait craindre que cette surabondance de digressions ne nuise à la cohérence d’ensemble du récit et le transforme en un succédané de traité philosophique difficilement lisible. Fort heureusement, il n’en est rien.
A l’évidence, l’Homme sans qualités est un livre qui demande une attention et une concentration soutenues. Lors de ma lecture, je suis régulièrement revenu en arrière afin de relire certains passages pour mieux saisir le fil de la réflexion de Musil. Cela ne veut pas dire que le style de Musil soit obscur et difficile à suivre. Au contraire, on a affaire ici à un écrivain au talent évident et si la lecture peut sembler ardue, c’est avant tout car il exige de son lecteur une forte attention (que l’on devrait au demeurant toujours avoir si l’on veut vraiment lire un roman). Cette condition remplie, l’Homme sans qualités se révèle être un livre extrêmement plaisant à lire, en particulier grâce à l’ironie mordante dont fait preuve avec brio Musil et qui m’a fait beaucoup rire, surtout dans le premier tome. Au sortir de la lecture, difficile de ne pas être admiratif devant la démarche de Musil, qui a consacré rien moins que la moitié de sa vie à écrire ce roman inachevé dont l’écriture fût interrompue par la mort de son auteur.
On en vient ici au second point qui pourra rebuter certains après la longueur monumentale de ce livre : son caractère inachevé. Les écrits posthumes regroupés dans le tome 2 de cette édition constituent pour moitié la longueur du livre qui compte environ 1280 pages, sous formes d’ébauches, brouillons, réflexions que Musil avait conservés sur lui et sur lesquels il travaillait avant sa mort. Leur lecture, bien que certains chapitres soient redondants entre eux ou avec d’autres chapitres des trois parties publiées de son vivant, apporte une lumière intéressante sur le travail pharaonique entrepris par Musil et sur son processus d’écriture. On voit même des pistes de réflexion qui n’ont pas été incorporées dans le texte définitif, mais que Musil envisageait peut-être d’intégrer sous une autre forme dans la suite de son roman. Pour résumer rapidement, ces écrits nous en apprennent davantage sur d’autres facettes des personnages (en particulier Clarisse, Hans Sepp ou Léon Fischel), apportant une lumière rétrospective qui seront certainement utiles pour une relecture qui s’impose presque automatiquement. Car l’Homme sans qualités gagne probablement à être relu plusieurs fois tant sa complexité et sa richesse en imposent et font forte impression. 

Au début du récit, nous faisons connaissance avec le protagoniste principal, Ulrich, « l’homme sans qualités », surnom que lui a donné son amie Clarisse et qu’il a lui-même approuvé. Par cette curieuse expression, il faut comprendre qu’Ulrich cherche à trouver ce qu’il appelle « le bon usage de ses capacités ». S’il est un homme « sans qualités », c’est parce qu’il « voyait en lui toutes les capacités et toutes les qualités en faveur de son époque, mais la possibilité de les appliquer lui avait échappé » (p.80)
Voici comment Musil dépeint son complexe personnage principal : « la seule chose qu’il sache de lui-même est que toutes les qualités lui sont à la fois proches et étrangères, et que toutes, qu’elles soient ou non devenues les siennes, lui sont curieusement indifférentes. […] Il s’est développé en lui avec le temps un certain goût de la négation, une souple dialectique du sentiment qui l’induit volontiers à découvrir des défauts dans ce qui bénéficie de l’approbation générale, à prendre la défense de ce qui est interdit et à refuser les obligations avec une mauvaise volonté qui procède de la volonté de se créer ses propres obligations. […] Ulrich est un homme que quelque chose contraint à vivre contre lui-même, alors même qu’il paraît se dérober à toute contrainte. […] La vie qui lui aurait plu, il se l’était représenté naguère comme une vaste station d’essais où l’on examinerait les meilleures façons d’être un homme et en découvrirait de nouvelles. » (p.214-216). Plus loin, on apprend que « pour lui, le bien et le mal, le haut et le bas ne sont pas comme pour le sceptique des notions relatives, mais les termes d’une fonction, des valeurs qui dépendent du contexte dans lequel elles se trouvent. Les siècles lui ont enseigné que les vices peuvent devenir des vertus, et réciproquement. […] Il hait comme la mort tout ce qui feint d’être immuable, les grands idéaux, les grandes lois, et leur petite copie pétrifiée, l’homme satisfait. » (p.218). « Le désir qu’a sa propre nature d’évoluer l’empêche de croire à l’accompli. […] Il pressent que cet ordre n’est pas aussi stable qu’il prétend l’être […], tout est emporté dans une métamorphose invisible, mais jamais interrompue […] Que pourrait-il donc faire de mieux que de garder sa liberté à l’égard du monde […] ? C’est pourquoi il hésite à devenir quelque chose ; un caractère, une profession, un mode de vie défini […]. Il cherche à se comprendre autrement ; avec cet appétit qu’il a de tout ce qui pourrait l’enrichir intérieurement […], il a l’impression d’être un pas, libre d’aller dans toutes les directions. […] (p.344)

La thématique principale qui parcourt continuellement l’Homme sans qualités pourrait se résumer dans cette question fort simple : comment vivre ? C’est à la recherche d’une réponse à cette question primordiale qu’Ulrich a décidé de se mettre « en congé de la vie » un an durant au début du roman. Incapable de décider ce qu’il veut devenir, il se laisse convaincre par son père insistant de jouer un rôle de premier plan dans l’Action parallèle qui se met en place, chargée de « donner réalité à une idée » remarquable en prévision du soixante-dixième anniversaire du règne de l’empereur d’Autriche, en réaction au jubilé prévoyant de célébrer les trente ans de l’empereur de Prusse. Par son caractère singulier, Ulrich voit d’un œil ironique et distant les efforts de sa cousine Diotime, éprise d’idéalisme, rester vains et battus en brèche par la montée à la même époque du nationalisme et du militarisme, conséquences de l’état de décadence et de déliquescence de la culture autrichienne, et par extension, de la culture occidentale.

« Un état d’esprit que n’organise aucune notion générale, que ne décantent ni distinctions, ni abstractions ; un état d’esprit ressortissant à une forme inférieure d’assemblage et qui ne se manifeste jamais mieux que dans l’usage exclusif de la conjonction de coordination élémentaire, de ce malheureux et tenant lieu, pour le faible d’esprit, de relations plus complexes. Or, on peut affirmer que le monde lui-même, en dépit de la masse d’esprit qu’il contient, se trouve dans un état de ce genre, analogue à l’imbécillité. […] La vie toute entière, d’ailleurs, lui faisait cette impression, comme si, à côté de l’intelligence régnant dans le détail et dans les prescriptions officielles, […] régnait dans l’ensemble une irresponsabilité totale. Sans cesse surgissaient des idées qu’on ne connaissait pas, qui allumaient les passions et disparaissaient le lendemain, ou l’année suivante ; les gens couraient tantôt après ceci, tantôt après cela, tombaient d’une superstition dans l’autre. » (p.429,431, T2)

« Je vous ai conseillé un jour de fonder un secrétariat général pour tous les problèmes qui requièrent autant d’âme que de précision. […] C’est cela même que vous regrettiez tout à l’heure, Altesse [dit Ulrich au comte Leinsdorf]. Vous remarquez que le monde a oublié aujourd’hui ce qu’il voulait hier, qu’il est la proie d’humeurs changeant sans raison suffisante, qu’il est perpétuellement agité, qu’il n’aboutit jamais à aucun résultat… » (p.436, T2)

« la visite des expositions, des concerts et les plaisirs. Il haïssait ces institutions. Presque chaque fois, leur contenu blessait profondément son âme. Dans le désordre de ce genre surestimé d’édification s’exprimait avec violence, selon lui, la névropathie de notre époque, avec ses excitations superflues et ses souffrances authentiques, son insatiabilité et son inconstance, sa curiosité et son inévitable décadence morale. Il souriait […] lorsqu’il voyait de « jeunes créatures des deux sexes », le feu aux joues, idolâtrer la culture. […] Ils souffraient tous de la crainte de n’avoir pas de temps pour tout. Lindner avait compris qu’une mauvaise constitution nerveuse ne provenait pas du travail et de son rythme trop rapide, selon les accusations de l’époque, mais tout au contraire de sa culture, de l’humanisme, des récréations, de l’interruption du travail, de ces minutes de liberté où l’homme voudrait vivre pour soi et cherche quelque chose qu’il puisse juger beau, divertissant ou important : minutes d’où montent les miasmes de l’impatience, du malheur et de l’absurde. (p.475, T2)

On pourra s’étonner de voir l’intrigue tournant autour de l’Action parallèle, qui occupe une place centrale dans le premier tome, passer très nettement au second plan dans le tome suivant. Avec cette mise à l’écart s’opère également la marginalisation de la plupart des personnages principaux du premier tome, à savoir Diotime, Arnheim (riche industriel prussien aux intentions troubles), le comte Leinsdorf (officiellement à la tête de l’Action parallèle mais qui se distingue par son manque d’initiative) et dans une moindre mesure le couple Clarisse/Walter (les amis bourgeois névrosés d’Ulrich) et le général Stumm von Brodwehr (qui milite activement au sein de l'Action en faveur d'un renouvellement de l'artillerie militaire !) au profit de la place prépondérante accordée à la sœur jumelle d’Ulrich, Agathe, et dont les conversations avec cette dernière constitueront le socle et le cœur du second volume. Ce revirement est toutefois en adéquation avec la préoccupation principale de l’auteur et par extension, d’Ulrich, à savoir la question que j’ai posée ci-dessus, comment vivre ?
Si Ulrich a décidé de se mettre progressivement à l’écart puis d’abandonner presque entièrement son rôle au sein de l’Action parallèle, c’est parce que sa relation avec sa sœur se révèle pour lui la réponse, partielle, à sa question première qu’il s’est posée au début du roman. C’est donc tout naturellement que Musil consacre toute son attention à l’expérience singulière du frère et de la sœur, unis par un lien mystique qu’il tente de rendre le plus intelligible possible.

« Il existe deux façons de vivre passionnément, deux sortes d’hommes passionnés. […] Elles correspondent à deux tonalités distinctes du sentiment. L’une serait celle du sentiment profane, à qui sont refusés le repos et l’accomplissement ; l’autre devrait être sans doute celle du sentiment mystique, dont l’harmonie perdure, mais qui n’atteint jamais à la pleine réalité. […] Aussi nommerais-je simplement ces deux modes de vie passionnée le mode appétitif et le mode non appétitif. […] Il y a en tout homme une faim qui évoque le comportement du fauve ; et une absence de faim, libérée de toute avidité et de toute satiété, qui mûrit tendrement comme une grappe au soleil d’automne. […] Mon Dieu ! toutes ces œuvres du sentiment, sa richesse profane, ces volontés et ces joies, ces actes et ces infidélités, pourquoi ? Parce que ça donne du mouvement ! […] C’est à la part appétitive de nos sentiments que le monde doit toutes ses œuvres et toute sa beauté, tous ses progrès, mais aussi son agitation, et, en fin de compte, son absurde mouvement circulaire ! (p.693-695, T2)

« L’autre espèce, en revanche, y correspondrait aussi peu que possible : elle est timide, rêveuse, vague : lente à se résoudre, chargée de chimères et de nostalgies, concentrée à l’intérieure de sa passion. Parfois, Ulrich la définissait aussi par l’adjectif « contemplatif » qu’on comprend d’ordinaire autrement, dans le sens assez tiède de « recueilli » ; pour Ulrich, il signifiait un peu plus et équivalait à « oriental », dans le sens anti-faustien. Peut-être ce mot « contemplatif », associé à son contraire appétitif, exprimait-il une distinction capitale de la vie : cela attirait Ulrich plus qu’aucun système. […] Il ne lui échappait pas que ces deux espèces d’hommes se ramenaient aussi à l’opposition de l’homme « sans qualités » et de l’homme disposant de toutes les qualités possibles. » (p.697, T2).

« Elle parla de cet état particulier d’accroissement de la réceptivité et de la sensibilité, qui produit, à la fois, une surabondance et un reflux des impressions […] Dans la tête aussi bien que dans le cœur, le goût de la possession de soi était remplacé par un don de soi, un entrelacement de soi et d’autrui, illimités. […] Il ne s’agit pas pour autant d’un égoïsme à deux. Finalement, les deux sont à peine là l’un pour l’autre, il ne reste plus qu’un monde fait pour deux seuls êtres, un monde d’approbation, d’abandon, d’amitié et de désintéressement. » (p.124-5, T2)

« L’expression « Règne millénaire » n’était pas pour lui une plaisanterie. Si l’on prenait cette promesse au sérieux, elle aboutissait au désir de vivre, par l’amour mutuel, dans une disposition d’esprit profane si élevée que l’on ne pourrait plus sentir ou faire que ce qui sauvegarderait ou exalterait encore cet état. Qu’une telle disposition existât au moins sous forme d’allusions, il en était certain depuis qu’il pensait. Cela avait commencé avec l’«histoire de la majoresse » […] Quand on résumait le tout, on n’était pas loin de penser qu’Ulrich croyait à la « Chute » et au « Péché originel », […] qu’une modification essentielle s’était produite un jour dans la conduite de l’homme, comme quand l’amoureux retrouve son sang-froid : il voit alors « toute la vérité », mais quelque de plus vaste a été détruit, et la vérité n’est plus qu’un reste recousu tant bien que mal. Peut-être même était-ce vraiment le fruit de la « Connaissance » qui avait entraîné cette modification de l’esprit et expulsé la race humaine de son état originel, dont elle ne pourrait retrouver le chemin qu’après d’innombrables expériences et grâce à la sagesse que donne le péché. » (p.258-9, T2)

« Il se dit que, chez un homme qui cherche continuellement autre chose que son entourage, chez un homme qui n’a jamais pu passer de l’antipathie à la sympathie correspondante, la bienveillance et la fade bonté habituelles aux autres hommes doivent se désagréger aisément et se réduire à une masse dure et froide au-dessus de laquelle plane un brouillard d’amour impersonnel. C’était ce qu’il appelait un jour l’amour séraphique. On aurait pu dire aussi, songeait-il, l’amour sans partenaire. Ou aussi bien : l’amour sans sexualité. De nos jours, on n’aimait que sexuellement : les semblables ne pouvaient se souffrir. […] Il était l’amour délivré des aversions sociales et sexuelles […], l’amour sororal, […], l’amour fraternel. » (p262-3, T2)

« Je refuserais à une telle pensée la connaissance de la vérité de la vie ! Car ce qui s’intitule science n’a pas la moindre compétence pour expliquer, à l’aide de ses procédés extérieurs, la certitude intérieure, spirituelle, qui vit dans le cœur de l’homme. La vérité de la vie est un savoir sans commencement, les événements de la vraie vie ne se communiquent pas à travers des preuves : quiconque vit et souffre détient en lui-même cette vérité, c’est la mystérieuse force des exigences supérieures, la vivante interprétation de soi-même ! » (p.497, T2)

« Vivre pour quelque chose, c’est la définition même de l’existence profane. Dans, en revanche, c’est toujours ce pour quoi l’on feint de vivre ou l’on prétend vivre. […] C’est donc probablement pour le salut de la vie que l’humanité a réussi à inventer, à la place de « ce pour quoi il vaut la peine de vivre », la vie pour ou, en d’autres termes, à remplacer son état idéal par son idéalisme. C’est une vie préliminaire ; au lieu de vivre, on aspire : on tend de toutes ses forces à l’accomplissement, mais on est débarrassé du souci d’aboutir. « Vivre pour quelque chose » est le succédané définitif de la vie dans. Tous les désirs, et pas seulement ceux de l’amour, entraînent la tristesse lorsqu’ils sont satisfaits ; mais dans l’instant où l’on a réussi à remplacer le désir par l’activité-pour-le-désir, on a très subtilement aboli ce défaut : l’inépuisable système des moyens et des obstacles a remplacé le but. Même le monomane ne craint plus la monotonie, ayant constamment autre chose à faire. Cette manière de faire ceci « en l’honneur de cela » est d’ailleurs encore plus éloignée de ce « cela » que ne l’est la vie pour. Elle représente la méthode la plus couramment employée, et en quelque sorte la moins coûteuse pour faire au nom d’un idéal tout ce qui est inconciliable avec lui. Car le moindre avantage de la vie pour ou « en l’honneur de » n’est pas que le service de l’idéal réintroduise dans la vie tout ce que l’idéal lui-même en excluait. […] L’actualité ne manque pas non plus de particularités analogues. Par exemple, qu’on organise des soirées de haut luxe pour les miséreux. Ou qu’il y ait tant d’esprits stricts qui insistent sur la mise en pratique de principe officiels auxquels ils se savent soustraits. […] C’est d’ordinaire pour l’amour des moyens, toujours changeants et variés, qu’on accepte des fins morales et sans aucun attrait. Ces exemples semblent-ils frivoles ? L’objection tombe dès que l’on remarque, non sans quelque effroi, que la vie civilisée tend indubitablement aux explosions de brutalité, et que ces explosions ne sont jamais aussi brutales que lorsqu’elles se produisent en l’honneur de grands sentiments, sacrés ou même quelquefois tendre ! A-t-on alors l’impression qu’elles se trouvent excusées ? Ou n’est-ce pas plutôt l’inverse ? » (p.1135-7, T2)

 « Vivre sans quitter le cercle du significatif, serait-ce donc vivre dans le positif pur ? Je m’effraie presque à l’idée que c’est aussi « vivre essentiellement ». Quelle autre signification pourrait avoir le mot « essentiel » ? Sans doute vient-il de la mystique ou de la métaphysique et s’oppose-t-il aux événements terrestres, insatiables et douteux ; mais, depuis que nous nous sommes séparés du ciel, il a réintégré la terre sous la forme d’un désir : celui de trouver entre mille convictions morales l’unique qui donne à la vie un sens inaltérable. […] Et la même conviction partout dans le monde ; le pressentiment que l’homme ne peut vivre sans morale, et la profonde inquiétude à constater que ses propres sentiments sapent toute morale ! Où trouver la possibilité d’une vie « totale », d’une conviction « entière », d’un amour pur, sans nulle trace d’égoïsme ? C’est le désir de vivre dans le positif absolu. Et cela signifie : n’accepter aucun événement sans « signification », chaque fois que je parle d’un état illimité par opposition à l’éternelle et vaine instantanéité de notre activité ordinaire, ou de la subordination de tout état momentané à un état prolongé du sentiment qui nous rend la responsabilité. […] Finalement, une telle vie, dont chaque instant serait aussi significatif que possible, pourrait être assimilée à cette « vie de l’exigence maximale » que j’aie imaginée parfois comme le complément de la science réelle, avec son laconisme résolu. (p.1172-3, T2)

« Je ne veux pas sortir de l’état de « signification », et que je cherche à comprendre ce qu’est la signification, je retombe toujours sur l’état où je suis maintenant, c’est-à-dire mon refus de sortir d’un certain état ! Je ne pense donc pas voir la vérité ; mais ce que j’éprouve n’est pas absolument subjectif non plus, par mille chemins divers cela tend à la vérité. […] Que reste-t-il donc ? Ce n’est ni imagination, ni réalité ; si ce n’est pas non plus de la suggestion, ne devrai-je pas en déduire qu’il s’agit d’un commencement de surréalité ? » (p.1175, T2)

En guise de conclusion, je dirai que l'Homme sans qualités est l'un des romans les plus remarquables que j'aie jamais lus. Il y a tout ce que j'aime dedans : l'auteur écrit non seulement divinement bien mais avec en plus une profondeur et une intelligence en tous points admirables. C'est une œuvre totale, le travail de toute une vie qui nous est proposé dans ce livre et sa lecture est une expérience à nulle autre pareille, inoubliable, renversante.

2 commentaires:

  1. Il y a Marguerite Duras aussi qui dit : « Musil, c’est la tentative du tout. Du tout du monde ». Je suis complètement d'accord avec toi et j'en suis très heureux que tu aies aimé. Il y a de ces romans qui sont complets (même si inachevés parfois par l'auteur) comme celui-ci. Je trouve Middlemarch complet aussi, que je lis en ce moment, de même que Guerre et paix, La Recherche de Proust, 2666 de Roberto Bolano et quelques autres.

    Encore une fois j'ai pris plaisir à lire ta critique, qui est très juste selon moi.

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  2. Je te rejoins tout à fait sur les livres que tu cites. Ils ont en commun d'avoir des personnages s'interrogeant sur la meilleure manière de vivre, que ce soit Ulrich, Dorothea, le prince André/Pierre, le narrateur de la Recherche..., ce qui, alliés avec le génie de leur auteur et leur longueur considérable (mais indispensable pour développer leur propos), en font des romans complets. Le seul problème, c'est qu'en comparaison, les autres livres en paraissent quelque peu fades. La Montagne magique, que je viens d’achever, et sans renier le talent de Mann, souffre incontestablement de la comparaison avec le livre de Musil. Ce dernier est infiniment meilleur que le premier, et ce sur tous les aspects.
    A bientôt :)

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