" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

mercredi 3 décembre 2014

La Métamorphose, Franz Kafka

Note : 10/10


Quatrième de couverture :

« Lorsque Gregor Samsa s'éveilla un matin, au sortir de rêves agités, il se trouva dans son lit métamorphosé en un monstrueux insecte. Il reposait sur son dos qui était dur comme une cuirasse, et, en soulevant un peu la tête, il apercevait son ventre bombé, brun, divisé par des arceaux rigides, au sommet duquel la couverture du lit, sur le point de dégringoler tout à fait, ne se maintenait que d'extrême justesse. D'impuissance, ses nombreuses pattes, d'une minceur pitoyable par rapport au volume du reste, papillonnèrent devant ses yeux. « Qu'est-il advenu de moi ? » pensa-t-il. Ce n'était pas un rêve. Sa chambre, une vraie chambre humaine quoiqu'un peu trop petite, était là, paisible entre les quatre murs familiers... »

Tout comme le Procès, la Métamorphose a suscité une quantité prodigieuse d’interprétations. Difficile dès lors d’écrire quoique ce soit d’original à son propos.
Depuis que j’ai relu le Procès, mon admiration pour Kafka n’a fait que croître dans mon esprit. Je crois que c’est l’écrivain qui a écrit avec la plus grande force sur le désespoir et la solitude absolus que sont la condition humaine. Appréhendés sous cet angle, impossible de ressortir indemne et de ne pas être tourmenté longtemps après la lecture des écrits de Kafka. Lisant des articles consacrés à ce dernier, je suis tombé par hasard sur cet article où Bolaño parle de Kafka. Voici ce qu'il en disait :

“ I had some problems with Kafka, whom I consider the greatest writer of the twentieth century. It wasn’t that I hadn’t discovered his humor; there’s plenty of that in his books. Heaps. But his humor was so highly taut that I couldn’t bear it. That’s something that never happened to me with Musil or Döblin or Hesse. Not with Lichtenberg either, an author I read frequently who fortifies me without fail.
Musil, Döblin, Hesse wrote from the rim of the abyss. And that is commendable, since almost nobody wagers to write from there. But Kafka writes from out of the abyss itself. To be more precise: as he’s falling. When I finally understood that those had been the stakes, I began to read Kafka from a different perspective. Now I can read him with a certain composure and even laugh thereby. Though no one with a book by Kafka in his hands can remain composed for very long.”

Les plus grands écrivains sont probablement ceux qui ont abordé de front ce thème du désespoir, du néant, de cet « abysse » qu’est le monde. Kafka, je pense, a atteint dans ce domaine des niveaux, ou pourrait-on dire, des profondeurs inégalées par ses pairs, comme le souligne justement Bolaño.
Le monde dépeint par Kafka est d’une effroyable monstruosité, et l’homme qui y vit, que ce soit Joseph K. ou Gregor Samsa, est plongé dans un désespoir et dans une solitude sans issue. Le « héros » kafkaïen, perdu dans ses désirs et sa volonté façonnés par ce chaos même, ce monde déshumanisé et terrifiant, n’aura d’autre salut que dans la mort qui mettra un terme à des tourments dont il ne comprendra jamais la véritable nature mais qui l’oppressent tout au long de son parcours.
Dans la Métamorphose, Gregor a beau s’être métamorphosé en ce « monstrueux insecte », on comprend très vite que la véritable monstruosité est plutôt à situer dans l’environnement où il évolue, et en premier lieu sa famille. C’est ce que Nabokov explique très bien dans l’étude incluse dans le livre située à la suite du récit.

Très vite après son célèbre incipit, des coups répétés frappés à « ses portes » se font entendre, enjoignant Gregor de se rendre au plus vite à son lieu de travail. A peine est-il réveillé que Gregor est assailli par son entourage qui ne le laisse jamais en paix.
Bientôt, un gérant en provenance du magasin dans lequel il travaille s'ajoute aux injonctions pressantes de sa famille, venu s’enquérir des raisons de son absence au bureau. Pendant ce temps, Gregor repense à part avec effroi à sa situation professionnelle et des conséquences qu’elles ont sur lui : « Mon Dieu, quel métier éprouvant ai-je choisi ! […] Se lever comme ça, cela vous abrutit complètement. […] Si je ne me retenais pas à cause de mes parents, j’aurais démissionné depuis longtemps ; je serais allé voir le patron et je lui aurais dit le fond de ma pensée, à cœur ouvert. […] Mais dans l’immédiat, il faut que je me lève parce que mon train est à cinq heures. » (p.6-7)
Gregor est épouvanté par les conditions exécrables dans lesquelles il travaille et on le voit tout de suite, ses parents ne sont pas étrangers à son état. Mais malgré toute son horreur, ses pensées le ramènent bientôt à cette conscience professionnelle qui l’anime instinctivement et dans lequel se perd sa réflexion. Un zèle intérieur dont de toute évidence le gérant n’en a que cure, ferme dans sa conviction que tous les employés sont paresseux. « Vous manquez à vos devoirs professionnels d’une manière proprement inouïe ! », lui reproche-t-il vertement. Et alors qu’en parallèle, sa famille lui conjure d’ouvrir la porte, Gregor, horrifié et influencé par ses supplications, se résout à ouvrir de manière pathétique la porte et met en fuite le gérant épouvanté par son apparence. Dans un élan inutile, Gregor se raccroche à ce dernier dans une dernière tentative désespérée de conserver son emploi qu’il exècre mais juge indispensable pour le bien de sa famille.

Une famille qui constitue le point d’horreur principal de la nouvelle. Le père d’abord, qui lui « donna par-derrière un coup violent » pour le renvoyer sans ménagement dans sa chambre et lui portera par la suite le coup fatal qui dégradera rapidement son état physique et entraînera au final sa mort. Ce père qui retrouve une vigueur inédite pour blesser son fils alors qu’il se caractérisait dans le quotidien par une indolence quasi-permanente depuis la faillite de son propre magasin (mais qui n’en est pas vraiment une), suite à laquelle Gregor s’est mis en devoir de rembourser ses dettes et pourvoir aux besoins de sa famille. Maintenant que Gregor s’est métamorphosé et est devenu « inutile » envers ceux pour qui il a jusqu’ici travaillé, ces derniers le traitent avec la plus grande négligence et répugnance. La mère ne peut le voir sans s’évanouir et n’osera pas mettre les pieds dans la chambre de son fils qu’un mois plus tard, pour déménager les meubles de sa chambre et enlever au passage les derniers vestiges de son passé en tant qu’humain. Mais c’est surtout le personnage de Grete, sa sœur, qui est probablement le plus répugnant, le plus repoussant. Cette dernière se glorifie pourtant d’être la seule à « s’occuper » de son frère, ses parents refusant tout contact avec leur fils. Alors qu’au départ, une lueur d’espoir pouvait subsister dans sa volonté de s’occuper malgré tout de son frère, on s’aperçoit vite qu’il n’en est rien. D’ailleurs, dès le départ, la tournure tragique des événements, et la mise à l’écart, la négligence croissante dont Gregor est la victime, est annoncée : lui apportant la nourriture puis la débarrassant, Grete prend soin d’utiliser un chiffon et plus tard un balai pour saisir les restes du repas de Gregor, signe de sa répulsion insurmontable envers son frère. Sa supériorité, et la glorification qu’elle s’en fait culminera dans la scène ridicule et révoltante lors de laquelle elle reproche vertement à sa mère d’avoir, dans un élan mécanique de compassion maternelle, lavé à fond la chambre de plus en plus sale et laissée à l’abandon de son fils.

Le tragique dans la situation de Gregor, c’est qu’il ne se rend pas compte, ou peut-être que trop parcimonieusement, qu’il fût exploité toute sa vie durant par sa famille qui le lui rend bien mal maintenant qu’il aurait à son tour besoin de leur soutien. Gregor s’était fixé pour devoir de rembourser la dette familiale et avait mis dans son entreprise une « ardeur exceptionnelle » (p.37) et se réjouissait d’aider au bien-être et au confort de sa famille. « Cela avait été une période heureuse, qui n’était jamais revenue par la suite, […], bien que Gregor eût gagné plus tard assez d’argent pour être en mesure de supporter les dépenses de toute la famille, ce qu’il fit effectivement. On s’y était habitué, voilà tout, la famille autant que Gregor : on acceptait l’argent avec reconnaissance ; quant à lui, il le donnait volontiers, mais une certaine chaleur manquait désormais. » (p.37)
Son nouvel état d’insecte semble même le rendre plus humain, comme le dit Nabokov : « Sa totale absence d’égoïsme, le fait qu’il se préoccupe constamment des besoins des autres, se détachent avec un relief d’autant plus saisissant par contraste avec ce que son état peut avoir de hideux. » (p.117)
Cette humanité, cette prévenance, lui est rendue bien mal par sa famille vulgaire. « Il se réfugia donc près de la porte de sa chambre et se plaqua contre elle, pour que le père, en arrivant de l’entrée, puisse voir tout de suite que Gregor avait bien l’intention de retourner immédiatement dans sa chambre, qu’il n’était pas nécessaire de le refouler et qu’il suffisait au contraire d’ouvrir la porte  pour qu’il disparût aussitôt. Mais le père n’était pas d’humeur à remarquer pareilles subtilités. » (p.50-51)
Tous persistent à croire que Gregor est incapable de les comprendre et agissent en conséquence ou pour être plus exact, ne font rien et le laissent à l’écart. Philistins tels qu’ils sont, ils sont incapables de se mettre une seconde à la place de Gregor et de tenter de le comprendre, obnubilés par son apparence repoussante. Comme par miracle, après avoir vécu aux dépens de Gregor, tous trois sont dorénavant capables de travailler pour subvenir à leurs besoins et réduire leur train de vie, mangeant moins et renvoyant deux bonnes avant d’engager une femme de service, moins onéreuse. Gregor, dès l’instant où il ne leur est plus d’aucun secours au niveau financier, cesse tout bonnement d’exister à leurs yeux. Ironiquement, c’est sa sœur, qu’il préfère, qui lui porte le coup fatal, en le repoussant avec vigueur dans sa chambre alors qu’il s’aventurait au dehors pour mieux écouter la musique qu’elle joue et dont il est le seul à apprécier la beauté au contraire des trois locataires provisoires dont la famille s’est dotée pour un supplément de revenu. Et après avoir découvert le cadavre de Gregor le lendemain, c’est le soulagement, la fête qui prédomine dans la famille, qui se projette avec enthousiasme dans l’avenir dont les perspectives semblent réjouissantes eu égard à la nouvelle beauté dont se pare Grete…

La métamorphose de Gregor lui a fait constater, sur le tard et partiellement, que sa vie fut menée de manière absurde et inutile. Il a été exploité par sa famille, qui en a même constitué un petit capital dont il se réjouit lorsqu’il en apprend l’existence, avant de se dire que cet argent aurait pu être employé à le délivrer plus tôt d’un travail qu’il abhorre. L’égoïsme, le narcissisme dont font preuve sa famille, sont révoltants, mais Gregor persiste à les excuser de leur comportement inacceptable, et par égard à leurs sentiments, se cache sous son canapé chaque fois qu’ils entrent dans sa chambre pour leur épargner sa vue. Dans leur malheur toutefois, la famille ne pense jamais à le soutenir ou lui témoigner leur affection. Il sera mis à l’écart et les contacts se réduisent au va-et-vient des repas apportés par sa sœur. Après avoir débarrassé ses meubles, la chambre servira de débarras et sera laissée dans un état lamentable. Dans son nouvel état, Gregor se rend compte à quel point il est désespéré. « Il vit réapparaître dans ses songeries » toutes ses connaissances, « ils surgissaient tous, mais au lieu de lui venir en aide, à lui et à sa famille, ils restaient tous inaccessibles, et il était content qu’ils disparaissent. Mais ensuite il n’était plus du tout d’humeur à se faire du souci pour sa famille, il enrageait au contraire de la manière déplorable dont on s’occupait de lui. » (p.58) « Après ces pérégrinations, il demeurait immobile durant des heures, triste et fatigué à mourir. » (p.62)
Gregor est dans une solitude absolue (personne ne s’approche de lui et Grete, la seule à l’approcher, le méprise et le traite de manière abominable) : le gérant s’enfuit à sa vue, « la bonne était bien sûr enfermée dans la cuisine » (p.50), et la nouvelle femme de service vient régulièrement le tourmenter une fois sa besogne achevée pour le traiter de vieux bousier (p.60). Son père, on l’a vu, limite ses interactions à des coups violents à son encontre, et sa mère ne parvient pas à surmonter sa répulsion.

Le récit de Kafka est implacable : son héros est condamné à la solitude et le désespoir le plus total, le plus oppressant, entouré de personnes égoïstes, vulgaires, abjectes. Toutefois, Gregor se distingue de Joseph K. par une humanité plus touchante, quoique pathétique, alors que ce dernier, dans le Procès ne se départit jamais de son égoïsme et sa volonté de domination malgré la situation tout aussi désespérée dans laquelle il est empêtré.
La Métamorphose est une nouvelle d’une puissance inouïe où le style de Kafka, froid et chirurgical comme à l'accoutumée, fait des merveilles et nous plonge dans un univers glacé où aucune échappatoire n'est possible. Une (re)lecture indispensable.

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