" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

samedi 20 décembre 2014

Il n'y a de richesse que la vie, John Ruskin

Dans son autobiographie, Gandhi évoque l’influence déterminante qu’a exercée Unto this last sur lui. Dans un chapitre intitulé « La magie d’un livre », voici ce qu’il écrit sur l’ouvrage de John Ruskin, qu’il dévora lors d’un voyage en train :
« Impossible de m’en détacher, dès que je l’eus ouvert. Il m’empoigna. De Johannesburg à Durban, le parcours prend vingt-quatre heures. Le train arrivait le soir. Je ne pus fermer l’œil de la nuit. Je résolus de changer de vie en conformant ma nouvelle existence aux idées exprimées dans cet ouvrage.
C’était le premier livre de Ruskin que je lisais. Durant toutes mes études, je n’avais presque rien lu en dehors de manuels ; ensuite, je m’étais plongé dans la vie active, et j’avais eu très peu de temps pour lire. Je ne saurais donc me vanter de posséder beaucoup de connaissances livresques (…). Mes lectures limitées m’ont permis de digérer parfaitement les ouvrages qui sont tombés entre mes mains. De ces livres, celui qui a été cause, dans ma vie, d’un bouleversement pratique et immédiat, c’est précisément Unto this last. (…)
Je crois que ce livre immense de Ruskin me renvoya alors, comme un miroir, certaines de mes convictions les plus profondes ; d’où la grande séduction qu’il exerça sur moi et la métamorphose qu’il causa dans ma vie. (…)
Je me levai avec l’aube, prêt à mettre ces principes en pratique. »


Cela faisait longtemps que je voulais lire ce livre, principalement depuis que j'ai appris qu'il a eu une influence si importante sur Gandhi, un homme que je respecte beaucoup, comme en atteste le court descriptif reproduit ci-dessus. De plus, Proust a fait de nombreuses traductions des textes de John Ruskin avant d'entamer l'écriture de sa Recherche. Et bien que je n'adhère pas entièrement aux thèses développées par leur auteur, ou pour être plus exact sur leur faisabilité (je m'abstiendrais néanmoins d'en faire toute critique ou de lui attribuer toute notation, libre à chacun de s'en faire sa propre opinion), il n'en reste pas moins un bon antidote il me semble en ces périodes de fêtes souvent prétexte à une surconsommation matérielle futile et irresponsable. Sur ce, en voici les principaux extraits :

« L’essentiel de ce livre est de donner pour la première fois une définition logique de la RICHESSE, une telle définition étant indispensable comme fondement de la science économique. » p.10
« Le deuxième objectif, c’est que l’acquisition de la richesse n’est possible que sous certaines conditions morales de la société dont la première est la croyance en l’existence de l’honnêteté et même en sa réalisation concrète. […] Mais assurément nous avons perdu la foi en l’honnêteté commune et en sa puissance d’action. Cette foi, c’est notre premier devoir de la retrouver et de la conserver : nous devons nous rendre compte, par l’expérience, qu’il y a encore dans ce monde des hommes qui peuvent être détournés de la fraude autrement que par la crainte de perdre leur emploi.» p.12

« Premièrement donc : école où l’enfant devrait impérativement apprendre les trois choses suivantes : a) les lois de la santé, et les exercices qu’elle exige ; b) les habitudes de la courtoisie et de la justice ; c) un métier qui puisse le faire vivre.
Deuxièmement : en lien avec ces écoles, des manufactures et des ateliers devraient être établis, pour la production et la vente de tout ce qui est nécessaire à la vie et pour l’exercice de tout art utile. Le travail effectué ferait autorité et serait exemplaire, et la substance vendue serait pure et véritable. De sorte d’avoir pour son argent du pain qui serait du pain etc. » p.15

« La variété des circonstances qui influent sur ces intérêts respectifs est si infinie, que toute tentative visant à établir des règles pratiques d’après l’équilibre des profits restera vaine. Le Créateur des hommes n’a pas voulu que les actions humaines fussent guidées par la balance des intérêts, mais par la balance de la justice. Tout homme peut savoir, et la plupart d’entre nous savent ce qu’est un acte juste et un acte injuste. » p.22

« [L’homme] étant au contraire une machine dont la force motrice est une Âme, la puissance de cet élément très particulier entre comme quantité inconnue dans toutes les équations de l’économiste, à son insu, et fausse tous les résultats. Ni l’argent, ni la contrainte, ni le recours à un combustible quelconque ne pourront obtenir de ce curieux engin tout le travail qu’il peut donner. Celui-ci ne sera obtenu que quand la force motrice, c’est-à-dire la volonté ou l’esprit de la créature, sera amenée à sa plus haute intensité par son propre carburant : je veux parler de l’affection. » p.24
« Je considère l’affection comme une force motrice à part entière ; et non pas comme une chose noble et désirable en elle-même, ou abstraitement bonne. Je la regarde seulement comme une puissance extraordinaire, rendant futiles tous les calculs d’un économiste politique ordinaire. L’amour ne devient une véritable force motrice qu’en ignorant tous les autres motifs ou conditions de l’économie politique ». p.26

« Le meilleur travail a toujours été rétribué, comme tout travail devrait l’être, par un salaire invariable. « Quoi !, s’écriera peut-être le lecteur stupéfait, payer le même prix le bon et le mauvais ouvrier ? » Certainement. […] Le système juste et naturel, respectueux de tout travail, serait de payer celui-ci à taux fixe, mais que le bon ouvrier soit employé et le mauvais laissé de côté. Le système devient faux, anormal et destructeur quand le mauvais ouvrier peut offrir son travail à moitié prix, et prendre ainsi la place du bon ouvrier, ou le forcer, par sa concurrence au rabais, à travailler pour une somme insuffisante. » p.31-32.

« La fonction du marchand est de pourvoir aux besoins de la nation. Ce qui revient à dire que le marchand doit connaître jusque dans leur essence les qualités des articles qu’il distribue, et les moyens de se les procurer ou de les produire ; il doit employer son habileté et son énergie pour produire ou obtenir ses marchandises en parfait état, et les vendre au prix le plus bas là où elles sont les plus nécessaires. Et puisque, pour se procurer ou produire quoi que ce soit, il faut nécessairement beaucoup de mains et de vies humaines, le marchand devient, au cours de ses affaires, le maître et le gouverneur de grandes masses d’hommes […] sur lui retombe ainsi en grande partie la responsabilité du genre de vie que mènent ces hommes. […] Il doit affronter sans crainte toutes les formes de détresse, de pauvreté ou de labeur qui peuvent venir à lui, plutôt que de faillir à un seul de ses engagements, plutôt que de consentir à la falsification de ses produits ou de les vendre à un prix injuste et exorbitant. En outre, dans son rôle de gouverneur des hommes qu’il emploie, le marchand ou fabricant est investi d’une autorité et d’une responsabilité clairement paternelles.[…] Le seul moyen pour le maître de rendre justice à ses employés est donc de se demander sévèrement s’il agit envers ses subordonnés comme il agirait envers son propre fils, si celui-ci se trouvait dans la même situation. » p.40-42

« J’observe que les hommes d’affaires connaissent rarement la signification du mot « riche », ce qui est remarquable et très curieux. Du moins, s’ils la connaissent, ils n’admettent pas qu’il s’agit d’un mot relatif, qui implique son opposé « pauvre » d’une manière aussi implacable que le mot « nord » implique son corrélatif « sud ». Presque toujours, les hommes parlent et écrivent comme si la richesse était quelque chose d’absolu, et comme si, en suivant certaines prescriptions scientifiques, il était possible à tous de devenir riches. La force de la guinée que vous avez dans votre poche dépend entièrement de l’absence d’une guinée dans la poche de votre voisin. Le degré de puissance qu’elle renferme dépend totalement du besoin ou du désir qu’il [le voisin] en a – et l’art de devenir riche, c’est par conséquent l’art de maintenir votre voisin dans la pauvreté.
J’aimerais que le lecteur comprenne clairement et profondément la différence qui existe entre les deux économies, auxquelles pourraient s’appliquer non sans raison les épithètes « Politique » et « Mercantile ».
L’économie politique (l’économie d’un Etat, ou des citoyens) consiste simplement à produire, à conserver et à distribuer, au moment et à l’endroit les plus adaptés, des choses utiles ou agréables. […] tous ceux-là sont des économistes politiques dans le vrai sens du mot, car ils ajoutent continuellement à la richesse et au bien-être de la nation. Mais l’économie mercantile, l’économie des « merces » ou des « salaires », signifie l’accumulation, entre les mains d’individus, de droits moraux ou légaux, ou de pouvoir, sur le travail des autres ; chacun de ces droits impliquant exactement autant de pauvreté et de dette d’un côté que de richesses et de privilèges de l’autre.
Une accumulation de patrimoine réel n’est guère utile à son propriétaire, s’il n’a, en même temps, un pouvoir commercial sur le travail. Imaginons qu’avec tout cela il ne puisse trouver aucun serviteur. […] Il lui faudra alors cuire son pain, fabriquer ses propres vêtements, labourer ses champs et faire paître ses troupeaux. Il lui faudra mener une vie d’un labeur dur et banal, pour se procurer simplement le nécessaire. […] En réalité, ce qui est désiré sous le nom de richesse, c’est avant tout le pouvoir sur les hommes ; ou, plus simplement, le pouvoir d’obtenir, pour notre propre avantage, le travail de serviteurs, de commerçants et d’artistes ; et, dans un sens plus large, la capacité de mobiliser de grandes masses humaines à des fins variées. […] Ainsi l’art de devenir « riche », au sens ordinaire, n’est pas seulement l’art d’accumuler beaucoup d’argent pour nous-mêmes, mais aussi de se débrouiller pour que nos prochains en aient moins. En termes clairs, c’est « l’art d’établir le maximum d’inégalité en notre faveur ». p.46-8

« Il n’y a rien dans l’histoire d’aussi déshonorant pour l’intelligence humaine que cette idée moderne selon laquelle l’injonction commerciale « achetez au meilleur marché et vendez au plus cher » représente un principe valable d’économie nationale.
Il n’y a qu’une chose que vous pouvez connaître : c’est si votre commerce est juste et honnête, et c’est tout ce dont vous devez vous préoccuper. Vous serez sûr alors d’avoir apporté votre part pour faire advenir dans le monde un état de choses qui ne conduira pas au pillage ou à la mort. » p.59-60.

« Puisque la richesse consiste essentiellement en un pouvoir sur les hommes, peut-être paraîtra-t-il que les personnes elles-mêmes sont la richesse ? » p.61

« L’idée abstraite des revenus justes ou dus consiste donc à ce que le travailleur reçoive une somme d’argent qui pourra à tout moment lui procurer au moins autant de travail qu’il en a fourni. Et cette équité ou justice du salaire est, remarquez-le, complètement indépendante du nombre d’ouvriers qui se proposent pour un travail. […] Leur nombre ne doit pas affecter d’un iota la question du salaire équitable de celui qui assumera ce travail. » p.77

« Le nominatif de valorem est valor. Valor vient de valere, être bien, ou fort : fort dans la vie (si c’est un homme) ou vaillant ; fort pour la vie (si c’est une chose) ou qui a de la valeur. « Avoir de la valeur » signifie donc « servir la vie ». La chose vraiment précieuse ou salutaire est donc celle qui conduit à la vie de toute sa force. […] La valeur d’une chose est donc indépendante de l’opinion, et de la quantité. » p.100

« La véritable science de l’économie politique est celle qui enseigne aux nations à désirer et travailler pour les choses qui conduisent à la vie, et à mépriser et détruire les choses qui amènent à la destruction. Et si les nations, dans un état infantile, regardent comme ayant de la valeur des choses indifférentes, comme les excroissances de certains coquillages ou des fragments de pierres bleues ou rouges, et gaspillent largement le travail qui devrait être employé à l’extension et à l’ennoblissement de la vie, en allant chercher ces futilités au fond de la mer ou sous la terre puis en les modelant en formes divers ; ou si, avec la même puérilité, ces nations estiment sans valeur des choses irremplaçables et bienfaisantes comme l’air, la lumière et un environnement sain. » p.101

« Il ne peut y avoir aucun profit dans l’échange. […] Toutefois, il peut y avoir acquisition, ce qui est très différent. Si, dans l’échange, un homme peut donner ce qui ne lui a coûté que peu de travail contre ce qui en aura coûté beaucoup à l’autre, il « acquiert » une certaine quantité du labeur de l’autre. Et ce qu’il acquiert, c’est précisément ce que l’autre perd. En langage mercantile, on dit généralement que la personne qui acquiert de cette manière a « fait un profit ». Et je crois que beaucoup de nos marchands sont intimement persuadés qu’il est possible à tout le monde de faire un profit de cette façon. […] Alors que […] le profit, ou gain matériel, ne peut être obtenu que par la construction ou par la découverte, non par l’échange. Chaque fois qu’un gain matériel découle d’un échange, pour chaque plus d’un côté il y a un moins exactement équivalent de l’autre. » p.110
« Le profit que j’obtiens dépend entièrement de l’ignorance, de l’impuissance ou de l’insouciance de la personne à qui j’ai affaire. […] C’est donc une science fondée sur la nescience [contraire de la science, absence de savoir], et un art fondé sur l’absence d’art. Il s’agit donc de la science de l’obscurité. » p.112

« [Le travail] peut être ou constructeur, comme l’agriculture ; ou futile, comme la taille des pierres précieuses ; ou destructeur comme la guerre. Il n’est cependant pas toujours facile de prouver qu’un travail, qui paraît futile, l’est bel et bien. […] De cette manière, je crois que presque tout labeur pourra finalement être divisé en travail positif ou négatif. » p.118

« La consommation absolue est la fin, le couronnement et la perfection de la production ; et une sage consommation est un art beaucoup plus difficile qu’une sage production. […] La question vitale n’est jamais « comment fabriquent-ils ? » mais « à quelles fins dépensent-ils ? ». p.120
« Et la richesse d’une nation ne doit être évaluée que d’après ce qu’elle consomme. L’oubli total de ce fait est la bévue capitale des économistes politiques. L’esprit des économistes est focalisé en permanence sur l’alimentation des comptes en banque, plutôt que l’alimentation des bouches ; et ils tombent dans toutes sortes filets et de pièges, éblouis qu’ils sont par l’éclat des pièces de monnaie. » p.124-5.
« La finalité de l’économie politique est donc de parvenir à une bonne méthode de consommation, et à une grande quantité de consommation : en d’autres termes, de tout utiliser, et de l’utiliser noblement. » p.125
«  Ce sont donc la manière de consommer et sa finalité qui permettent de juger la production. La production ne consiste pas à fabriquer des choses avec peine, mais des articles destinés à une consommation bien orientée. Toute la question pour une nation n’est pas combien de travail elle emploie, mais combien de vie elle produit. De la même manière que la consommation est le but et la fin de la production, la vie est le but et la fin de la consommation. » p.128

« Ne cherchez en aucun cas à faire plus d’argent, mais veillez à faire beaucoup avec l’argent que vous possédez ; en ayant toujours en tête ce grand fait, tangible et inévitable – la règle est la base de toute économie -, que ce que possède une personne, une autre ne peut l’avoir […]. Si cette dépense entraîne la protection de la vie présente ou son développement, alors c’est une dépense bien faite. […] Dans tout achat, considérez d’abord son impact sur les conditions d’existence des producteurs ; puis, si la somme que vous avez payée est correcte pour le fabricant, et lui revient entre les mains en proportion voulue ; troisièmement, à quel usage clair, en ce qui concerne la nourriture, le savoir ou la joie, pourra servir ce que vous avez acheté ; et enfin, à qui et de quelle manière ces choses peuvent être le plus rapidement et le plus utilement distribuées. Dans toute transaction, exigez une entière transparence et une stricte exécution des engagements pris ; et en toutes choses, insistez sur la perfection et la beauté de l’accomplissement, spécialement sur l’excellence et la pureté de toute marchandise commercialisable. Dans le même temps, recherchez toutes les occasions d’atteindre ou de partager la puissance d’un plaisir simple : la somme des joies ne dépend pas de la quantité des choses que l’on goûte, mais de la vivacité et la patience avec lesquelles on les goûte. » p.140-1

« Examinez alors si ce luxe, même en le supposant non coupable, peut encore être désiré par l’un d’entre nous, quand nous voyons clairement autour de nous les souffrances qui l’accompagnent dans le monde. Mais le luxe d’aujourd’hui ne peut être goûté que par les ignorants : l’homme le plus cruel ne pourrait pas s’asseoir à ce festin, à moins qu’il n’ait les yeux bandés. Enlevez ce voile hardiment. Faites face à la lumière. » p.141-2

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