"Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

vendredi 21 novembre 2014

Lolita, Vladimir Nabokov

Ma note : 8/10


Voici la quatrième de couverture :

" Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins. Mon péché, mon âme. Lo-lii-ta : le bout de la langue fait trois petits pas le long du palais pour taper, à trois reprises, contre les dents. Lo. Lii. Ta.
Le matin, elle était Lo, simplement Lo, avec son mètre quarante-six et son unique chaussette. Elle était Lola en pantalon. Elle était Dolly à l'école. Elle était Dolorès sur les pointillés. Mais dans mes bras, elle était toujours Lolita. "

Lolita a été porté à l'écran par Stanley Kubrick (1962), avec Peter Sellers, Shelley Winters et Sue Lyon, puis par Adrian Lyne (1997), avec Jeremy Irons, Melanie Griffith et Dominique Swain.

Je n’ai pas été vraiment conquis par ma première lecture de Lolita. Non pas en raison de son sujet sulfureux et connu de tous, mais, principalement, je pense, par mes préjugés a priori de sa lecture. Je pense que quiconque entreprend la lecture de Lolita est forcément influencé de façon négative, ou du moins biaisée, à l’égard de ce bouquin. Et les avertissements de Nabokov en préambule, à travers le personnage fictif du docteur John Ray, n’y feront pas grand-chose pour atténuer cet état des faits.
Et pourtant, Lolita démarre de manière tout à fait correcte, pour ne pas dire excellente. « Humbert Humbert », comme il a décidé lui-même de se nommer dans ce récit qu’il a écrit durant son séjour en prison en attente de son futur procès (qu’il ne verra jamais en raison de son décès prématuré), débute ses mémoires, un peu à l’image de Van Veen dans Ada, par ses expériences de jeunesse. Orphelin de sa mère très tôt, puis de son père après ses études, le jeune H.H. passa ses jeunes années en France, à l’hôtel Mirana de son père situé sur la côte d’Azur. C’est là, alors qu’il a treize ans, qu’il aura sa première expérience sexuelle avec Annabel Leigh, une vacancière de passage, et dont il affirme que cette expérience initiale a préfiguré son penchant pour les « nymphettes » et son futur amour pour Lolita. « Je suis convaincu, cependant, que, d’une certaine manière, magie ou fatalité aidant, Lolita commença avec Annabel », nous dit-il.
Comme d’habitude chez Nabokov, il nous est offert une profusion généreuse de détails qui nous permettent de visualiser mentalement les scènes dépeintes. Et le talent d’écrivain de Nabokov d’éclater comme d’habitude sous nos yeux : « Une grappe d’étoiles luisait faiblement au-dessus de nous, entre les silhouettes des longues feuilles graciles ; le ciel frissonnant semblait aussi nu que l’était Annabel sous sa robe légère. Je voyais son visage dans le ciel, si étonnamment distinct qu’il paraissait diffuser un faible éclat naturel. Ses jambes, ses jolies jambes si ardentes, n’étaient pas trop serrées l’une contre l’autre, et quand ma main trouva ce qu’elle cherchait, une expression rêveuse et troublante, où se mêlaient plaisir et souffrance, envahit ses traits enfantins. » (p.40)
 
Malheureusement, ce qui suit est un exposé sur le « penchant » développé au fil des années par H.H. Sans nul doute, je pense que ce passage, suivi plus tard de la description par le menu de l’obsession grandissante et dévorante de H.H pour la jeune fille à son arrivée chez les Haze à Ramsdale, et enfin par la scène où débute « officiellement » la relation intime entre H.H. et Lolita, sont ceux qui ont dérangé et dérangeront le plus les lecteurs de Lolita.
Je ne m’attarderai cependant pas sur la polémique de la pédophilie soulevée par ces passages. Car s’il est vrai que ces passages furent inconfortables à la lecture, je ne regrette au final pas d’être allé jusqu’au bout du livre et mon sentiment général fut à l’arrivée positif, bien qu’à mi-parcours, il était pour le moins mitigé. Hormis ces passages, difficile de faire abstraction, et de rendre hommage par la même occasion, au talent de Nabokov. Moult scènes, situations, qui nous sont décrites, sont un pur ravissement pour tout lecteur amateur avant tout d’une belle écriture. Et Nabokov fait probablement partie des très grands dans ce domaine, et il n’est guère étonnant qu’il est l’écrivain préféré de nombre de lecteurs. Reprenons, par exemple, les scènes que Nabokov lui-même aimait à se représenter lorsqu’il pensait à Lolita, dans la postface du livre : « le hasard veut que je choisisse presque toujours les mêmes images pour ma délectation particulière : Mr. Taxovitch [l’amant de la première femme, Valeria, de Humbert], la liste des camarades de classe de Lo à l’école de Ramsdale, Charlotte disant « waterproof » [p.162 et qui suit la scène de la « parabole du crime parfait »], Lolita s’avançant au ralenti vers les cadeaux de Humbert [p.212], les tableaux ornant la mansarde stylisée de Gaston Godin [p.309], le coiffeur de Kasbeam (qui me coûta un mois de travail) [p.361], Lolita en train de jouer au tennis [p.391], l’hôpital d’Elphistone, etc. » [p.530]. En sus de ces scènes précitées, on pourrait rajouter entre autres la scène du sofa un dimanche matin chez les Haze entre Humbert et Lolita (p.110-6), les adieux avant son départ au camp (p.124-5), Lolita caressant un chien dans le hall d’un hôtel, ou bien la scène grotesque et comique de la rencontre entre Humbert et sa victime qui clôt le livre.

Comme dans Ada, Nabokov utilise abondamment de notes ironiques entre parenthèses dans son récit pour ajouter un effet comique supplémentaire. Les deux livres ont en commun d’être racontés à travers le regard de leur personnage principal à partir de leurs souvenirs, et Nabokov de s’amuser avec la sélectivité de la mémoire, entre scènes longuement développées (celles qui ont le plus marqué son « héros » et concernant surtout Lolita), oublis volontaires (la lettre de confession ridicule de Charlotte), et distorsion de la « réalité ». Ainsi, Humbert, qui a la mémoire défaillante sur des détails qu’il juge inintéressants, affuble les personnes qu’il a rencontrées mais dont il ne souvient guère du nom, de sobriquets simplistes. La vieille voisine d’en face, à Ramsdale, devient sobrement « Miss Opposite », de même que ses voisins, plus tard, alors qu’il a emménagé à Beardsley, seront désignés sous les noms respectifs de Miss East et Mr West. 

En parallèle, Nabokov joue beaucoup de la différence de cultures entre Humbert (élevé en Europe et féru de littérature) et le milieu américain où il se retrouve plongé, un peu à la manière de Nabokov lui-même qui émigrât aux Etats-Unis dans la deuxième partie de sa vie, avant de finir ses jours en Suisse. Il moque régulièrement la société de consommation qui est alors en plein essor aux États-Unis et l’attachement croissant au matérialisme qui lui est concomitant. La première concernée est Lolita : Humbert, malgré tout son amour et son désir envers la jeune fille, ne peut s’empêcher de remarquer que « mentalement, je découvris qu’elle était une petite fille horriblement conventionnelle. Le jazz-hot doucereux, le quadrille, les sundaes nappés de chocolat, les comédies musicales, les magazines de cinéma et tutti quanti – tels étaient les articles les plus évidents sur la liste des choses qu’elle adorait.  […] Elle prenait pour parole d’évangile toutes les publicités et toutes les recommandations qui paraissaient dans Movie Love ou Screen Land […]. Les mots « nouveautés et souvenirs » la mettaient littéralement en transe par leur cadence trochaïque. […] Elle était la cible parfaite de toutes les pubs : la consommatrice idéale, le sujet et l’objet de n’importe quelle affiche répugnante. » (p.254-5). Il poursuit plus loin dans la même veine : « j’avais beau supplier et m’emporter, j’étais incapable de lui faire lire d’autres livres que ces satanés albums de bandes dessinées ou ces histoires dans les magazines féminins américains. Toute prose un tantinet plus élevées tenait pour elle du pensum scolaire, […], elle ne tenait absolument pas à gâcher ses « vacances » à lire des livres aussi cérébraux. » (p.296). « Charlotte […] ne discernait pas ce qu’il y avait de faux dans les conventions et les règles de comportement quotidiennes, ou encore dans les nourritures, les livres et les personnes dont elle s’infatuait… » (p.153)
Et lorsque Humbert rencontre Miss Pratt, directrice de l’école de Lolita à Beardsley, cette dernière lui confie : « Nous n’avons aucune envie, Mr. Humbird, de voir nos élèves devenir des rats de bibliothèques […]. Nous sommes davantage intéressés par la communication que par la composition. En d’autres termes, sans vouloir faire injure à Shakespeare et à d’autres, nous tenons à ce que nos filles communiquent librement avec ce monde bien vivant qui les entoure au lieu de se plonger dans de vieux bouquins moisis. » (p.301-2)

Dans un tout autre registre, Lolita fait beaucoup penser à la conception de l’amour-jalousie empruntée à Proust. Ainsi, lorsqu’Humbert se marie à Charlotte, cette dernière se montre très possessive et jalouse : « J’avais remarqué depuis le début son caractère possessif, mais je n’avais jamais pensé qu’elle serait aussi furieusement jalouse de tous les événements de ma vie auxquels elle n’avait pas été associée. Elle manifesta une curiosité farouche et insatiable envers mon passé. Elle voulut que je ressuscite toutes mes amours d’antan à seule fin de me contraindre à les dénigrer, à les fouler aux pieds et à les renier totalement comme un apostat, anéantissant ainsi mon passé. » (p.146).
On peut rapprocher ce passage de cet extrait de la Recherche du temps perdu : « Et je comprenais l’impossibilité où se heurte l’amour. Nous nous imaginons qu’il a pour objet un être qui peut être couché devant nous, enfermé dans un corps. Hélas ! Il est l’extension de cet être à tous les points de l’espace et du temps que cet être a occupés et occupera. Si nous ne possédons pas son contact avec tel lieu, telle heure, nous ne le possédons pas. Or nous ne pouvons toucher tous ces points. […] De là la défiance, la jalousie, les persécutions. » (p.1677, édition Quarto Gallimard)
La jalousie maladive qu’éprouve Humbert vis-à-vis de Lolita l’incitera de même à tenter de contrôler ses moindres et faits et gestes, la tenant en quelque sorte « prisonnière ». Et Nabokov d’expliciter un peu plus loin son hommage à l’auteur français : « je suis arrivé à la section que l’on pourrait intituler « Dolores disparue » (si un autre martyr de combustion interne ne m’avait devancé). » (p.427) Et c’est dans cette optique qu’il commettra le meurtre qui lui vaudra son séjour en prison où il trouvera la mort.

Lolita peut se diviser ainsi : jeunesse d’Humbert Humbert et ses expériences sexuelles pré-Lolita (Annabel, la prostituée Monique, sa première femme Valéria) puis sa rencontre décisive avec Lolita se sub-divisant elle-même en : cohabitation avec Charlotte, puis premier voyage autour des Etats-Unis ; séjour à Beardsley ; deuxième vagabondage ; disparition de Lolita ; retrouvailles et enfin l’acte l’amenant en prison. Les passages sur les détails de la vie intime entre Humbert et Lolita resteront relativement anodins passés la moitié du livre, et Lolita de se transformer en un road-trip souvent drôle où Humbert nous fait partager ses impressions sur la société américaine sous un angle ironique très réussi. Humbert, au final, si l’on laisse de son côté son penchant « monstrueux », est, sur bien d’autres aspects, un personnage relativement sympathique. Son éducation littéraire lui permet de tourner en dérision les mœurs philistines auxquelles il se confronte. Il ne dissimule pas le caractère immoral de sa passion pour les nymphettes, bien qu’il ait parfois tendance à en rajouter, à se rabaisser, pour séduire les membres du jury (de son futur procès) qu’il apostrophe régulièrement dans son manuscrit. Au final, j’ai davantage apprécié ma lecture dans la seconde moitié du roman, et je n’exclus pas de le relire éventuellement à l’avenir pour le lire d’une manière plus attentive que je ne l’ai faite, en particulier durant sa première moitié. Car Lolita est très souvent drôle malgré tout et l’écriture de Nabokov est absolument impeccable.

Quid alors du message ?
Lolita il est vrai pourrait se réduire à un roman plaisant, surfant sur sa réputation houleuse, mais qui ne va guère au-delà. Nabokov, fidèle à sa position, insiste pour que l’on voie Lolita uniquement comme une œuvre d’art procurant un grand plaisir esthétique. Il n’est toutefois pas impossible de voir les choses un peu au-delà. Le solipsisme chevronné d’Humbert nous fait à première vue passer à côté de certains détails : par exemple, il n’arrête pas de moquer Charlotte, sa seconde femme, qu’il traite de tous les noms pour exprimer son dégoût vis-à-vis de sa personne. Mais quand, au détour d’un paragraphe, cette dernière lui confie avoir perdu un fils en bas âge, Humbert se montre curieusement  indifférent. « Dans une de ces rêveries insipides, elle prophétisa que l’âme du poupon décédé allait revenir sur terre en la personne de l’enfant auquel elle allait donner naissance dans le présent mariage. […] Je me dis qu’un accouchement prolongé […] me permettrait d’être seul avec ma Lolita. » (p.148). Et alors qu’il n’arrêtait pas de prendre le parti de Lolita vis-à-vis de sa mère lorsqu’ils cohabitaient ensemble, encensant la première pour mieux rabaisser la deuxième, Humbert fait son mea culpa lorsqu’il se retrouve sur la route avec sa « doucette » : « Charlotte, je commençais à te comprendre ! » (p.256), s’exclame-t-il alors qu’il est la proie aux « tornades de mauvaise humeur » de la jeune fille. L’épisode du coiffeur de Kasbeam, relaté plus haut, est également un épisode bref d’indifférence d’Humbert envers les personnes qui l’entourent. En sus, Humbert évoque trop peu le caractère traumatisant de l’expérience vécue par Lolita, victime d’un Humbert dont le désir est inextinguible. Dans un autre passage, il est pris de tendresse et de compassion pour la petite après lui avoir fait l’amour, et alors qu’il se rend compte des souffrances qu’il lui inflige dans un moment de grâce, ce dernier s’estompe bien vite devant la soudaine résurgence du désir d’Humbert qui contraint sa proie à un nouvel acte sexuel.

Lolita est un livre que j’aie globalement apprécié à l'arrivée. Bien que j’aie ressenti de l’ennui voire parfois du dégoût, surtout lors de la première partie, cela ne saurait occulter le fait que le reste est de très bonne facture. La plume de Nabokov est fantastique. Et Lolita est également plus qu’un objet esthétique, une conviction que j’aie acquise en rédigeant ce billet, bien que Nabokov évidemment en eût dit le contraire. J’ai beaucoup apprécié cette lecture, et n’exclus pas de réviser à la hausse mon évaluation du livre à l’occasion d’une relecture (ce qu’il nous invite à faire tant certains éléments prennent davantage sens une fois le bouquin terminé).

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