" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

vendredi 14 novembre 2014

Les Buddenbrook, Thomas Mann

 Ma note : 8,5/10


Voici la quatrième de couverture :

Les Buddenbrook, premier roman de Thomas Mann, devenu l’un des classiques de la littérature allemande, retrace l’effondrement progressif d’une grande famille de la Hanse au xixe siècle, de Johann, le solide fondateur de la dynastie, à Hanno, le frêle musicien qui s’éteint, quarante ans plus tard, dans un pavillon de la banlieue de Lübeck.
Le style, tout en nuances, où l’émotion se teinte de connivence et d’ironie, d’affinités et de détachement, traduit parfaitement la relation que l’auteur entretient avec la réalité et accentue subtilement la transcription du lent processus de décadence.

Les Buddenbrook, premier roman de Thomas Mann, est globalement une réussite. C’est un livre bien écrit, très bien écrit même et il m’était difficile de croire qu’il fut l’œuvre d’un auteur âgé seulement de 25 ans ! L’écriture est déjà d’une maturité étonnante, fluide et agréable, non avare en descriptions détaillées sans que cela n’entrave notre plaisir de lecture. Mais le principal point négatif, à mon avis, c’est que le récit, au final, réserve peu de surprises : la quatrième de couverture l’annonce d’emblée, les Buddenbrook est une chronique familiale de la décadence, nous contant le déclin irrésistible d’une famille aristocratique des régions du Nord de l’Allemagne actuelle, incapable de s’adapter aux bouleversements de leur époque, à savoir l’industrialisation, l’embourgeoisement et la rationalisation croissants de la société, et à leurs valeurs concomitantes, notamment la recherche absolue du gain nonobstant tout principe moral (par l’ascension, en parallèle, de la famille Hagenström).

Quatre générations de la famille Buddenbrook vont se succéder sous nos yeux au cours des 750 pages de ce livre, bien que l’action se concentre essentiellement sur la troisième génération, petits-enfants du vénérable consul Johann Buddenbrook, et rejetons de Johann « Jean » Buddenbrook, le patriarche. Cette troisième génération se constitue d'Antonie « Tony », la fille aînée alors âgée de 8 ans lorsque démarre le roman, en 1835 ; le fils aîné Thomas, âgé de 9 ans ; son frère cadet Christian, 7 ans ; et enfin, la dernière, Clara qui ne naîtra qu’en 1838. Tony et Thomas seront les personnages et acteurs principaux du roman, la première éperdue de gloire, d’honneurs et de tout ce qui est « distingué » (terme qui reviendra ironiquement et régulièrement pour caractériser son snobisme) et ne pensant qu’à la pérennité et au prestige de sa famille, le second s’efforçant de perpétuer la tradition commerçante de ses ancêtres et « d’élever » encore davantage la réputation des siens, en se plongeant et en dédiant toute sa vie et toute son énergie à son travail. Mais on le sait d’emblée, une seule issue est possible, inéluctable pour les Buddenbrook : une érosion lente et douloureuse de la fortune familiale à mesure que les infortunes et malheurs en tous genres se succèdent puis l’extinction définitive de la lignée familiale, par la mort d’Hanno, malgré tous les efforts entrepris.
Car malgré l’opiniâtreté dont Thomas et Tony font preuve, leur volonté de puissance ou à défaut, de conservation, du prestige des Buddenbrook est sabordée à la fois de l’intérieur, par ses propres membres, et de l’extérieur, par une combinaison de malheurs fortuits ou consécutifs à leur imprudence (dans la majorité des cas). De l’intérieur d’abord par une famille divisée, minée par des tensions internes sordides, et par le manque d’entrain, la répugnance d’autres à entrer dans la « vie active » toute tracée pour eux dès leur prime jeunesse.
Christian, le second fils, en est le principal symbole : c’est un dilettante perpétuel, incapable de se fixer à un travail monotone plus de quinze jours, globe-trotter, extrêmement hypocondriaque (son « tourment ») et par-dessus le marché extrêmement naïf en ce qui concerne les relations amoureuses (ce qui lui vaudra une issue funeste et une ruine accrue de la famille). La voie que Thomas a suivie, obéissant aux attentes placées en lui, a toujours fait horreur à Christian comme il s’en confie amèrement dans une confrontation houleuse avec son frère, qui le méprise intérieurement pour ses choix de vie, après avoir longtemps tu son mal-être : « Travaille ! Mais si je ne peux pas ? Si je ne le peux pas à la longue, Dieu du ciel ? Je ne peux pas faire longtemps de suite la même chose, ça m’accable. […] comme j’en ai assez de ce tact et de cette délicatesse, et de cet équilibre, et de cette tenue, et de cette dignité… J’en suis las à mourir. […] Je suis devenu ce que je suis, parce que je n’ai pas voulu devenir ce que tu es devenu. Si je t’ai évité de toute mon âme, c’était pour me garer de toi, parce que ta manière d’être est un danger pour moi… » (p.586-7).
Christian, qui n’apparaît qu’épisodiquement tout au long du roman, traîne son spleen et sa mélancolie sous ses airs de fêtard invétéré, qui malgré tout apporte une certaine légèreté dans une atmosphère souvent pesante : enfant puis adulte, il a toujours aimé ce qui avait trait à l'imitation, un talent qui lui est unanimement reconnu et l’on se laisse à penser que sa vocation aurait certainement été d’être un acteur de théâtre, une passion dont il est extrêmement friand mais que le reste de sa famille désapprouve fermement.

Le point fort du livre, indéniablement, c’est la remarquable caractérisation de tous les personnages principaux et secondaires, bien qu’ils brillent tous par leur médiocrité ou leur lâcheté. Sans non plus atteindre la perfection d’un Tolstoï, les personnages dépeints par Mann sont très vivants, aidés en cela par des motifs récurrents dans leur comportement ou leurs habitudes : c’est l’obsession de tout ce qui est « distingué » pour Tony, les cigarettes russes que fument en permanence Thomas, le « tourment » dont se plaint continuellement Christian, la peur de vieillir de la matriarche, Elisabeth Buddenbrook, l’appétit insatiable de Clothilde (la cousine effacée des enfants Buddenbrook), le patois comique de Thérèse « Sesemi » Weichbrodt, l’aigreur perpétuelle des dames Buddenbrook de la Grand-Rue (cousines des héros et vieilles filles en raison de leur infortune et leur physique disgracieux) qui dans leur malheur souhaite que tout aille de mal en pis pour le reste de leur famille.
Comme je le disais, Mann dépeint ce milieu aristocratique dont les mœurs à l’évidence le répugnent, ce qu’il fait par un ton ironique plutôt discret mais très mordant, évitant au récit de tomber dans une lourdeur que l’on pourrait craindre de prime abord. J’avais en tête, en commençant le roman, que l’écrivain allemand, en particulier dans ses premières années de romancier, était très influencé par la pensée de Schopenhauer et par son pessimisme et son dégoût de la vie, qui transparaissent nettement dans les scènes de mort morbides qui parsèment le récit, et la récurrence du thème de la décomposition, de la décrépitude des corps, ultime stade inéluctable de la vie. Un côté répugnant de la mort qui se fait d’autant plus jour que le sujet n’est pas prêt à mourir et la craint par-dessus tout : à cet égard, la mort de la matriarche Elisabeth en est l’archétype et sa fin est d’un pathétique repoussant. En fait, on pourrait voir dans sa manière d’appréhender sa mort prochaine comme tout ce qu’il ne faut surtout pas faire lorsqu’on est sur le point de mourir. En voici quelques extraits : « elle la [la maladie] combattait dans la faible mesure de ses forces, […] déployant un tel zèle qu’elle ne parlait presque plus qu’aux médecins ou du moins ne prenait de véritable intérêt qu’à leur conversation. Les visites […] amies, membres des soirées de Jérusalem, vieilles dames de la société bourgeoise, elle les recevait avec apathie ou avec une cordialité distraite et les congédiait bientôt. Les membres de sa famille étaient péniblement impressionnés de l’indifférence que leur mère leur témoignait ; c’était comme une sorte de mépris. Même quand on profita d’un moment favorable pour faire entrer le petit Hanno, elle lui caressa nonchalamment la joue, puis se détourna. Elle semblait vouloir dire : « Mes enfants, vous êtes bien gentils, mais moi, je vais peut-être mourir. » Au contraire, elle accueillait les deux médecins avec chaleur, avec animation et intérêt pour conférer à perte de vue avec eux… » (p.570)
Cette immaturité face à la mort, plus globalement cette insouciance face à la vie, que chacun mène en une quête effrénée de gloire et d’honneur, est une impasse cruelle dont peu de personnages semblent avoir conscience. En filigrane, on devine que Mann, comme Schopenhauer, dénonce la vacuité de la vie menée par la famille Buddenbrook et leurs adversaires commerciaux (en particulier la famille Hagenström, que Tony exècre par-dessus tout), la mesquinerie et l’esprit de compétition (ou plutôt ce besoin primaire d’affirmer sa supériorité sur autrui) qui les animent. Tony, qui fait la connaissance heureuse (mais éphémère) de Morten Schwarckopf, se voit exposée par ce dernier, lucide, la mesquinerie de sa vie aristocratique, en retiendra certaines bribes dans sa pensée mais n’en appliquera jamais les principes. Enfant déjà, Tony se plaît à se pavaner, nantie de son rang qu’elle perçoit comme un honneur et un privilège synonyme pour elle de sa supériorité sociale incontestable. Sa fierté, elle ne s’en rendra jamais compte, causera tous les malheurs dont sera jalonnée sa vie adulte, dont sa jeunesse ne sera qu’un intermède heureux à jamais perdu. On le constate, en particulier lors de son second mariage, Tony est incapable de tenir en place, elle a besoin en permanence « d’activité », « d’événements » pour troubler, colorer sa morne existence (qu’elle perçoit comme telle). Alors qu’il est évident qu’elle a tout pour être heureuse, elle ne peut se résoudre à vivre dans un milieu où les manières, le « distingué » qui lui est si cher, n’ont pas pignon sur rue. Sa trajectoire, sa vie, est une succession de malheurs qu’elle perçoit comme allant du destin, de la fatalité, alors que l’enjeu, la clé de son bonheur (ou pour être plus exact, sa quiétude d’esprit) lui était à portée de main à deux reprises mais qu’elle ne saura jamais saisir et dont elle ne se rendra même pas compte que ce bonheur lui a échappé. Elle ne se départira jamais de sa fierté (même lors de l’enterrement de sa mère !) et est ainsi condamnée à une vie de malheurs sans fins entrecoupée d’instants de bonheur et de triomphe bien brefs en comparaison.
Thomas, malgré tous ses efforts, verra passer sa vie en vain, comme il s’en rendra compte dans ses dernières années. « Il avait réalisé toutes les ambitions permises et il savait qu’il avait depuis longtemps dépassé le point culminant de son existence, si l’on pouvait parler de point culminant, ajoutait-il en lui-même, dans une existence aussi médiocre et aussi mesquine ». Son fils Hanno, le dernier des Buddenbrook, et à la fibre sensible et artistique, ne se rendra compte que trop bien des malheurs de son père sous ses apparats d’amabilité et de courtoisie dans son cadre professionnel. « Il voyait non seulement l’amabilité impeccable de son père envers tous, mais il voyait aussi avec une perspicacité étrange et torturante combien cette amabilité était pénible à produire ; après chaque visite, il voyait son père plus taciturne et plus pâle, les yeux clos, les paupières rougies […] et la terreur au cœur, il voyait […] un masque se poser sur ce même visage… » (p.633)

Au final, la tendresse de Mann se reporte résolument sur quelques personnages, et en particulier Hanno. Ce dernier tient en horreur le système éducatif, alors en pleine mutation également. Son père remarque rapidement que son fils ne s’intéresse guère au métier qu’il lui prédestine et consacre la majorité de son temps à étudier la musique, à ses improvisations ou à écouter des histoires racontées par sa gouvernante, Ida Jangmann ou son ami original, Caïus, comte de Mölln, qui se prédestine au métier d’écrivain. Les deux camarades passent leur temps ensemble à l’école à l’écart de leurs camarades. Le système éducatif est présenté sous un jour peu favorable : les élèves s’y ennuient fermement mais surmontent leur répugnance pour obtenir des bonnes notes et s’attirer les faveurs de leurs professeurs. Le principe de base repose sur le « par cœur », l’évaluation, la notation des élèves et leur aptitude à mémoriser ce qu’on leur dit d’apprendre, et le reste ne semble que secondaire. Ainsi, lorsqu’une traduction en anglais d’Ivanhoé est proposé, « ce fut lamentable, seul le jeune comte Mölln fut capable de traduire un peu parce qu’ils s’intéressaient personnellement à ce roman. Les autres [y compris le « meilleur » élève] trébuchaient, éperdus, sur chaque mot. » Une éducation en somme fantoche, inutile, qui ne vise qu’à inculquer à l’élève le culte de la discipline, de l’apprentissage aveugle et donc inutile, inapplicable, ce qu’ils seront amenés à faire dans leurs métiers respectifs à l’avenir. « Où naguère la culture classique avait passé pour une fin en soi, pour une discipline sereine que l’on suivait dans le calme, à loisir et avec un idéalisme joyeux, les notions d’autorité, de devoir, de puissance, de service et de carrière étaient passées au premier plan. […] L’école était devenue un Etat dans l’Etat, la raideur du service prussien y régnait d’une façon si absolue que, non seulement les maîtres, mais aussi les élèves, se sentaient fonctionnaires, préoccupés uniquement de leur avancement, s’efforçaient pour cette raison d’être bien vus de leurs supérieurs. (p.723)
Bien qu’on puisse y voir une certaine nostalgie du passé, je pense que Mann exprime dans ce roman que l’aristocratie et ses mœurs étaient certes ridicules et souvent méprisables (cf le snobisme constant dont font preuve les Buddenbrook, en particulier avec M. Parmender) mais que l’évolution prise par la société est bien pire en comparaison, où les valeurs morales sont totalement éclipsées par une obsession du gain à tous prix. Les Hagenström, on le voit, sont l’archétype de la société à venir. Leur fortune a été bâtie sur des bases à la morale douteuse, ce à quoi Thomas refuse de céder bien qu’il finisse par le faire, avec beaucoup de scrupules (cf la récolte de M. de Maiboom). Un état d'immoralité qui semble être devenu la norme de la société nouvelle, à l'image du témoignage désabusé fourni à travers le personnage d'Hugo Weinschenk.
Ceux amenés à travailler dans les temps futurs seront plus uniformisés, obéissants, disciplinés que jamais (les condisciples d’Hanno), obsédés par un matérialisme exacerbé comme unique fin dans leur vie, laissant présager et annonçant avec acuité, au-delà de la seule Allemagne, l'état déplorable de nos sociétés occidentales actuelles, où toute sensibilité artistique, toute "originalité" personnelle sont méprisées au profit d'un matérialisme et d'un hédonisme débridés.

Bien que ce processus de décadence soit conté avec beaucoup de talent par le jeune Mann, le peu de surprises qu’on retire à la lecture, surtout si l’on est familier avec la philosophie de Schopenhauer, m’incline à ne pas considérer ce livre comme un chef d’œuvre, bien que je conçois parfaitement qu'on puisse le penser. Le style, bien que très propre et précis, m’a certes beaucoup plu mais pas enchanté non plus, mais cela est compensé par l'ampleur et l'ambition du livre qui navigue habilement entre cette galerie de personnages parfaitement caractérisés.
Thomas Mann est certainement un grand de la littérature, mais pas un très grand je pense, en tout cas à l'aune de ce roman...

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