" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

samedi 1 novembre 2014

Le Brigand, Robert Walser

 Ma note : 9/10.


Voici la quatrième de couverture :

Retrouvé dans les manuscrits difficilement déchiffrables (les «microgrammes») laissés par l'auteur, ce «roman» écrit en quelques semaines pendant l'été 1925 résume tout l'art et toute la personnalité de Walser. Le «brigand» qui en est le héros n'est autre que l'auteur lui-même, ce marginal inoffensif sévèrement jugé par la société, et qu'un narrateur faussement naïf tente de voir de l'extérieur.
Les amateurs de ses autres romans (Le commis, Les enfants Tanner, L'Institut Benjamenta), comme ceux de La promenade ou de La rose, adoreront ce roman qui refuse d'en être un, et qui est une des plus belles réussites de Robert Walser.

A l'image de Simon Tanner, le héros-éponyme des Enfants Tanner, Le Brigand est l'histoire d'un jeune homme en marge de la société, qui erre de ville en ville sans parvenir à se fixer nulle part, et qui, par son mode de vie nomade, s'attire souvent la réprobation et les remontrances de ceux qu'il est amené à côtoyer.
Le roman nous est conté par l'intermédiaire d'un narrateur extérieur et omniscient, qui désapprouve fermement la conduite et le caractère de celui qu'il a décidé de surnommer le "brigand". Son ton se fait volontairement virulent voire insultant : il le répète, il veut rendre compte, dans ce livre qu'il écrit, de toutes les fautes dont le brigand s'est rendu coupable selon lui. Parmi les nombreux sobriquets dont il l'affuble, on a "idiot", "bon à rien, "jean-foutre", autant de qualificatifs visant à disqualifier, rabaisser ce fameux "brigand" qui restera sans nom.
Et pourtant, sous cet apparent portrait à charge, on en vient rapidement à douter des sentiments véritables qu'entretient le narrateur vis-à-vis de sa "victime". Est-il sincère dans sa dénonciation du caractère du brigand ?
Car le narrateur, malgré son ton provocateur, semble davantage envieux, voire admiratif de l'attitude du brigand dans la société que désapprobateur. La plongée profonde dans les pensées du brigand, et leur long développement parfois, tend même à nous faire penser que le narrateur, sous ses apparats de critique, ne serait en fait que le brigand lui-même, ayant décidé de se dénoncer faussement, en se mettant à la place de ses détracteurs, pour mieux faire valoir la vacuité des arguments de ces derniers. Ainsi, au détour d'une page, on trouve cette phrase tendant à confirmer cette hypothèse: " Où ai-je vu cela ? Plutôt, où le brigand a-t-il vu cela ?" (p.112)
La structure du roman innove sur plusieurs points. Tout d'abord, le récit ne se déroule pas linéairement et saute d'épisode en épisode dans la vie du brigand sans véritable transition entre eux, et se permet d'évoquer brièvement et à de nombreuses reprises des événements, des personnes pour mieux les abandonner et les reprendre ultérieurement, abusant de formules telles que "nous reviendrons sur...plus tard" ou "si nous en avons le temps". Cette forme singulière de narration n'entrave cependant pas le plaisir de lecture et l'on est vite happé par ce livre remarquablement écrit par l'un des meilleurs prosateurs que j'aie découvert à ce jour.

Comme je l'ai évoqué plus haut, le brigand est morigéné de toutes parts pour son caractère indolent, sa réticence à se mettre en avant, sa relative passivité ou encore son manque "d'ambition".
"Je suis d'humeur très égale", dit-il, "ce qui naturellement a souvent été confondu avec l'indifférence, le manque d'intérêt. On m'a fait d'innombrables reproches. (p.171).
" [Pourquoi] ne se mettait[-il] pas sur le devant de la scène, ne trouvait pas nécessaire, semblait-il, de "devenir quelqu'un" ? (p.73).
 " Cela ne vous impressionne pas, vraiment, quand vous rencontrez certains messieurs encadrés d'autres messieurs portant des hauts-de-forme ?" (p.150)
On associe souvent Walser à Kafka, son contemporain, car ces deux auteurs nous parlent surtout dans leurs œuvres respectives de l'aliénation croissante de l'individu dans une société de plus en plus rationalisée et bureaucratique. Toutefois, la manière dont ils traitent ce sujet est radicalement différente : chez Kafka, l'individu comprend mal les forces extérieures qui l'oppressent et ont in fine raison de lui (dans le Procès, K. ne saura jamais de quoi on l'accuse, Gregor Samsa dans la Métamorphose est ignoblement rejeté puis tué par sa propre famille) ; chez Walser, l'individu marginal (Walser lui-même) a parfaitement conscience de l'aliénation de la société moderne et c'est pour cette raison, pour préserver son individualité, qu'il se met "en congé" de cette société aliénante.
 
Le marginal walserien ne comprend que trop bien pourquoi le reste de ses semblables le rejettent et le réprimandent, et, au lieu de s'en offusquer, il décide d'en faire abstraction. ""On voulait qu'il s'énerve, on voulait le voir bondir, sauter en l'air, bref, enrager, on voulait le voir en colère. Mais le brigand vit clair dans ces intentions. Aussi, tous ces remueurs de mains [...] l'avaient toujours passablement énervé au commencement. Mais c'était fini depuis longtemps." (p.75).
Car ce qui est en jeu, au final, c'est son propre bonheur. C'est, par ailleurs, au nom de son bonheur, que tant de personnes s'échinent à lui donner des conseils, des recommandations dont il n'a que cure. Ils prétendent ainsi savoir ce qui le rendrait heureux, adoptant un ton paternel et suffisant à son égard.
" Ta modestie n'est rien d'autre qu'une laborieuse pirouette. J'affirme, les yeux dans les yeux, que tu es malheureux. Tu t'arranges simplement pour toujours paraître heureux. - Cet arrangement est si réussi que j'en suis heureux.", lui rétorque le brigand. "Tu ne remplis pas ton devoir de membre de la société." (p.22)
" Elle avait décidé une fois pour toutes qu'il était traître à lui-même, à une partie de ses facultés, [...] qu'il se détruisait lui-même, qu'il galvaudait ses meilleures chances, qu'il se traitait lui-même comme un gueux." (p.21)
Tout comme le docteur Klaus envers son frère Simon dans les Enfants Tanner, les gens sont fermement convaincus que c'est pour son bien que le brigand devrait se ranger et prendre un travail fixe. En agissant de la sorte, ils montrent surtout à quel point notre société est obnubilée par l'argent et la réussite professionnelle, sacralisés au point d'être la condition sine qua non de la considération et du respect en société. En feignant naïvement de prendre le parti de ses détracteurs, le narrateur (Walser) ne fait que grossir davantage leur soumission à ce culte du matérialisme." Nous le prenons pour un nigaud, parce qu'il manque d'argent, qui est dans la vie la baguette magique qui fait miraculeusement sortir des joies et des déluges d'amour des cachettes et des solitudes." (p.225)
En filigrane, Le Brigand est une dénonciation virulente, l'une des plus puissantes qu'il m'ait été donné de lire, de la société moderne, qui est, tristement, plus que jamais d'actualité. Les pages où la grossièreté des mœurs de ceux qui entourent le brigand, sont jubilatoires à la lecture tant elles sont pertinentes et justes.
Walser dresse le portrait peu reluisant d'individus égoïstes, à la recherche uniquement de plaisirs frivoles, inconscients de la réalité qui les entoure, et manquant tous cruellement d'âme et d'esprit. Tout leur bonheur repose ainsi sur la maximisation de ces plaisirs et amusements, et sur des bases irréalistes qui les rendent à jamais insatisfaits et en fin de compte, les condamne au malheur.
Une veuve que le brigand rencontre, dont le mariage fut malheureux et sur lequel notre héros la questionne, reste muette à ce sujet, blâmant son mari trépassé pour l'échec patent de leur union. Le narrateur omniscient va cependant y apporter un élément de réponse : "Mais les simplettes aiment aussi rêver, et le malheur de ce mariage pourrait très bien n'avoir tenu qu'au fait que son mari ne correspondait pas à ses rêves, qu'il n'était ni si gentil, galant, chevaleresque, gai, pieux, respectueux, spirituel, intelligent, bon courageux, inébranlablement confiant, amusant, sérieux, croyant et incroyant aussi, que l'époux qu'elle se représentait dans ses pensées. Il faut très peu de chose parfois pour faire un grand malheur". (p.49)
Plus loin, à propos d’Édith, le narrateur enchaîne : "Elle veut comme tant d'autres simplement s'amuser. C'est ce que font tous ces gens ordinaires, tous ceux qui n'ont aucune présence d'esprit, et trop peu de présent parce que le lien avec le passé leur manque complètement ou essentiellement." (p.214).
Par contraste, le brigand tranche par son peu d'exigence vis-à-vis de la vie, ce qui lui est reproché vertement, tout comme le sont également toutes les croyances qu'il a formulées en rapport à son bonheur personnel. "Il exigeait toujours si peu, se déclarait content comme il était, n'entreprenait aucune offensive contre les dames et autres objets désirables..." (p.72-3)
La différence principale entre le brigand et le reste de la société, c'est que le premier a des besoins limités et, contrairement à la veuve, ne dépend pas exclusivement sur les autres et ne projettent pas des désirs irréalistes comme condition de son bonheur.  "Il avait l'habitude de penser toujours à quelque chose, de gamberger, pour ainsi dire, bien que personne ne le payât pour cela".(p.14)
Et c'est finalement la raison pour laquelle ces personnes auto-suffisantes, peuvent espérer un surcroît de bonheur, par l'amour, qui ne s'ajoute qu'à leur félicité déjà existante, tandis que ceux qui recherchent obstinément cet amour, y projettent trop de leurs espérances, sont toujours déçues dans leur quête. "Ceux qui reposent sur eux-mêmes, ronds et entiers, qui s'acceptent comme ils sont dans leur existence, qui donnent une impression d'équilibre, ceux-là sont aimés. Mais aux autres, ceux qui semblent manquer de quelque chose, on aura sans même y penser plutôt envie de prendre que de donner... Celui qui paraît content de ce qu'il est et de ce qu'il a des chances de recevoir en plus, il éveille la générosité, car on voit qu'il sait posséder, et c'est une chose qu'il faut savoir faire." (p.179) ;
De même, la recherche exclusive du plaisir et de sa satisfaction est une impasse : 
"Ils ne veulent plus le bon et le mauvais, seulement le bon, mais ils s'entêtent sur l'impossible. Comment pourraient-ils être heureux, sentir ce qu'est le bonheur, quand le bonheur est aussi peu séparable du malheur que la lumière de l'ombre. (p.134)

Ces multiples considérations sur, in fine, la manière d'être heureux et de vivre, m'ont beaucoup fait penser aux Aphorismes sur la sagesse dans la vie de Schopenhauer, dont le Brigand semble parfois en être la version romancée. Car, comme le préconise le philosophe allemand, le brigand n'a nullement besoin de la présence permanente de ses semblables. Et si d'aventure, il voulait "se retirer pour se retrouver seul avec lui-même [par rapport à la société des sœurs Stalder, filles frivoles et éternellement immatures], pour lire, ce n'était pas bien. On disait alors qu'il n'était qu'un grognon, un ennuyeux" (p.58)

Ce que l'on peut conclure au final, c'est que si le brigand fait "peur" (p.148) malgré son aspect inoffensif, c'est parce qu'il est l'incarnation physique et le miroir du véritable bonheur perdu et que poursuivent en vain ceux qui gravitent autour de lui. C'est la raison pour laquelle le brigand s'attire autant de réprimandes : les gens ne supportent pas de le voir heureux tandis qu'engoncés dans leur vie terne et insignifiante, ils sont malheureux (au fond d'eux) mais prétendent ostensiblement le contraire. Par conséquent, ils veulent à tout prix que le brigand s'intègre à la société et dans le même temps, partage leur souffrance commune qu'il a jusqu'ici soigneusement évitée.
" On en veut aux biens-portants parce qu'ils sont bien-portants. les gais irritent par leur gaieté. Et les gens ne le font pas exprès, mais qu'ils le fassent instinctivement, c'est peut-être ça la chose vraiment, vraiment triste, la chose sans espoir. Bon, pas trop de philosophie, s'il vous plaît, merci". (p.113) ; " Nous nous faisons mutuellement souffrir, parce que nous souffrons tous de quelque chose. On est plus porté à se venger quand on ne va pas bien soi-même." (p.74)

La société dépeinte par Walser est d'une effrayante laideur, où les individus sont des êtres égoïstes, ignorants et par-dessus le marché pharisiens, un dangereux mélange qui explique en partie la déliquescence et la décadence de la société de son époque (et par extension, la nôtre) :
" Il y a malheureusement beaucoup trop de gens chez nous qui veulent jouer les maîtres d'école. Ne pourrait-on déceler dans notre nation une propension à faire la morale sans nécessité ... La morale faite mal à propos, sans raison, peut provoquer le mal et l'a certainement déjà en maintes occasions allumé et propagé" (p.82)
Une époque où toute vie intérieure, toute ébauche de réflexion personnelle, toute recherche individuelle de la vérité, est découragée et méprisée. En résultent, pour ceux qui s'engagent dans la voie ordinaire tracée par la majorité, une uniformisation terrifiante, "tous ces visages fadement aimables qui se font photographier, qui n'ont aucune valeur, qui témoignent plutôt d'un manque d'existence". (p.124) ;  "Oui, il y a encore des hommes qui grandissent, qui ne sont pas devenus en un tour de main, à une vitesse à faire peur, des produits finis extérieurement et intérieurement, comme si les hommes étaient des petits pains qu'on fabrique en cinq minutes et qu'on vend aussitôt afin qu'ils soient consommés. Il y a encore, Dieu merci, des gens qui doutent. [...] Comme si tous ceux qui y vont carrément [...] étaient pour nous des exemples à suivre. [...] Une société tombe entre les mains du diable quand elle prétend éliminer toute forme de nonchalance et de relâchement." (p.84)
Et, au passage, d'adresser une pique à la littérature de comptoir, remplis de clichés et qui flattent sans vergogne l'égo de son lecteur : "Dieu, que ces petits personnages, encouragés par leur auteur, se faisaient importants.... C'est le type de livre qu'on écrit pour tous ceux-là qui ne connaissent pas la vie, un des ces livres malheureusement nombreux, qui sèment l'orgueil dans les destins modestes. "(p.184-5)

Et, comme par inadvertance, on peut voir le narrateur faire explicitement l'éloge de celui qu'il a tant vitupéré et dont on comprend, à défaut peut-être d'être le brigand lui-même, qu'il admire en fait son caractère intransigeant : "il est quelqu'un de bien plus précieux, bien plus original, plus riche que ce qu'on entend simplement par un honnête garçon ou un brave homme." (p.95)

Pour conclure cette (longue) critique, j'ai adoré Le Brigand, en particulier pour son ton ironique et la narration originale qui en est faite, par l'intermédiaire de ce narrateur extérieur omniscient dont on devine toutefois l'allégeance véritable en filigrane. Le style poétique de Walser est un de ceux qui me touchent le plus. Un livre d'autant plus prodigieux lorsque l'on sait que Walser avait pour habitude d'écrire ses romans en l'espace de quelques semaines seulement !  

2 commentaires:

  1. Je suis content de voir que je ne suis pas le seul à l'aimer ce "Brigand" ! Mais c'est vraiment dommage qu'on ait perdu 3 romans de Walser parce que j'ai l'impression qu'il aurait pu marquer la littérature mondiale encore beaucoup plus...

    À bientôt

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    1. Il est dommage que Walser demeure assez confidentiel... Je l'ai découvert grâce à ton blog et ta critique m'avait vraiment donné envie de le lire. Vu la qualité du Brigand, qui a bien failli être perdu lui aussi, on mesure à quel point ces 3 livres disparus sont une perte tragique...

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