" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

samedi 4 octobre 2014

Portrait de l'artiste en jeune homme, James Joyce

Note : 8/10

 
Quatrième de couverture :  

"C'est le premier succès achevé de Joyce, terminé vers 1914. Roman autobiographique, l'auteur y raconte son enfance et sa jeunesse à Dublin, son éducation chez les jésuites, ses révoltes contre ces mondes clos, sa libération par la vocation artistique (d'où le titre). Le style va du réalisme brutal à la plus grande poésie, de l'ironie à l'émotion. Joyce y donne avec clarté sa vision du réel et de l'imaginaire. Ce roman de formation, document capital sur Joyce, est aussi un grand livre."


Pour découvrir Joyce, j'ai opté pour ce roman plutôt court, en lieu et place des mastodontes que sont Ulysse et Finnegans Wake, ses deux romans les plus célèbres mais reconnus surtout pour leur extrême complexité voire leur côté obscur, abscons. En comparaison, le présent ouvrage, Portait de l'artiste en jeune homme, m'apparaissait comme une porte d'entrée plus aisée, plus facile d'accès, à l’œuvre de l'auteur irlandais.
Dans ce livre, précédé d'un court essai intitulé Portrait de l'artiste, Joyce conte le parcours semé d'embûches de Stephen Dedalus dans l'Irlande catholique et conservatrice de la fin du dix-neuvième siècle. Retravaillé à partir du roman laissé inachevé Stephen le héros (publié à titre posthume), Portrait de l'artiste en jeune homme, par le biais de nombreux éléments autobiographiques à l'auteur, retrace comme son titre l'indique le cheminement progressif de Stephen vers une conscience et une vocation artistiques (à travers l'élaboration d'une théorie esthétique), seule échappatoire pour le héros face à un environnement social réprimant toute réflexion, toute imagination personnelles.
Si Stephen décide, à la fin du roman, de quitter l'Irlande pour l'Europe continentale (comme le fera d'ailleurs Joyce), c'est d'abord pour échapper à ce "Léviathan social" aux formes multiples : Église catholique, nationalisme irlandais, famille immédiate (en particulier sa mère).
Dès son plus jeune âge déjà, le jeune Stephen expérimente la dureté et l'extrême rigidité de la société irlandaise dans laquelle il est plongé. Le style, dans cette première partie, épouse l'état d'esprit de son protagoniste ainsi que son niveau de réflexion, lorsque Joyce emploie le style indirect libre pour nous faire partager les pensées et émotions de son héros. Après avoir subi un châtiment corporel sévère et injuste, le jeune Stephen s'interroge : "C'était injuste et cruel, puisque le médecin lui avait défendu de lire sans lunettes et qu'il venait d'écrire à son père ce matin même de lui en envoyer d'autres [...]. Et voilà qu'il était traité de combinard devant toute la classe, et battu [...]. C'était injuste et cruel, de l'avoir fait mettre à genoux, au milieu de la classe. [...] Mais c'était injuste et cruel. Le préfet des études était un prêtre, mais c'était injuste et cruel." La plongée dans les pensées du personnage, dans la mouvance du stream of consciousness, est utilisée avec abondance dans le roman, qu'il s'agisse de réminiscences du passé ou sous forme de monologue intérieur, un style très similaire au Mrs Dalloway de Virginia Woolf que j'aie lu récemment. Ces voyages dans le temps, au moyen de la mémoire involontaire, ne sont évidemment pas sans rappeler la Recherche du temps perdu de Proust, dont Joyce fut le contemporain.
" [...] il frappa légèrement Stephen au mollet avec sa canne [...] une soudaine réminiscence le transporta vers une autre scène, qui venait de surgir comme par enchantement, à l'instant même où il observait les petits plus cruels aux coins des lèvres souriantes de Héron, et où il recevait le coup familier de la canne sur son mollet [...]. Cette scène avait lieu vers..." (p. 134).

La scène du tram, dans son enfance, où Stephen ressent pour la première fois une attirance pour sa voisine, Eileen Vance, sera évoquée à plusieurs reprises dans le roman et constitue un moment capital dans la connaissance de soi du héros.
"Ils avaient l'air d'écouter, lui en haut du marche-pied, elle en bas. Dans les intervalles de leur conversation, elle montait sur sa marche à lui, puis redescendit sur la sienne, et une ou deux fois elle se tint tout contre lui, oubliant de descendre, puis elle redescendait. Le cœur de Stephen dansait au gré de ses mouvements, comme un bouchon sur les flots de la marée. Il entendait ce que ses yeux lui disaient de dessous le capuchon : il savait qu'au fond d'un passé brumeux, soit en réalité, soit en songe, il avait déjà entendu leur conte. Il la regardait faire parade de ses frivolités, de sa belle robe, de sa ceinture, de ses bas noirs, et savait qu'il avait déjà cédé mille fois à ces attraits. Cependant une voix intérieure dominait le bruit de son cœur dansant et lui demandait s'il accepterait d'elle le don vers lequel il n'avait qu'à tendre la main. [...] Et il se souvint du jour où lui et Eileen étaient [...] et comment soudain Eileen était partie d'un éclat de rire et s'était mise à courir au tournant de l'allée en pente [ndlr : épisode furtivement évoqué p.90]. Maintenant, comme alors, il demeurait à sa place, l'air indifférent, tranquille spectateur de la scène qui se déroulait devant lui." (p. 123).
C'est à cet instant que Stephen, éveillé aux plaisirs sensuels, commence à fréquenter les maisons closes, acte fermement réprouvé par l’Église catholique et dont le héros tentera avec force de se repentir lorsque, étant encore jeune et influençable, il entend un sermon promettant un enfer effroyable aux pécheurs non repentants. Une importante section du roman s'attarde sur les discours moralisateurs de l’Église, insistant longuement sur la nature éternelle du châtiment divin auquel s'exposeraient les pécheurs.
" La dernière, la suprême torture parmi toutes les tortures de cet effroyable séjour, c'est l'éternité de l'enfer. Éternité ! mot redoutable et terrifiant ![...] une éternité de souffrance.[...] Essayez de vous représenter l'effroyable signification de ce mot." (p.204).
Il est par ailleurs amusant de noter qu'auparavant, le même prêtre nous dise, avec tout autant de conviction : "Souvenez-vous que Dieu est un être infiniment bon". Personnellement, j'ai parfois du mal à concilier dans mon esprit la vision d'un Dieu "infiniment bon" avec celle d'un Dieu vengeur, cruel, prêt à infliger un châtiment éternel de souffrances pour des péchés (souvent insignifiants) commis durant la vie terrestre. Mais passons...

Bien qu'impressionné par ces sermons, Stephen finira par rejeter la proposition qui lui est faite d'entrer dans les ordres, et dans le même temps, toute filiation avec l’Église catholique irlandaise. "La sagesse de l'appel du prêtre ne le touchait pas au vif. Il était destiné à acquérir sa propre sagesse à l'écart des autres ou à acquérir la sagesse des autres lui-même en errant parmi les embûches de ce monde. Les embûches du monde, c'étaient ses voies de péché."
Cette voie du péché, principalement par l'intermédiaire de la femme, sera sa principale voie d'illumination de l'âme, ou pour reprendre le terme privilégié par Joyce, son épiphanie. L'épiphanie, concept fondamental dans la théorie esthétique de Joyce, peut être interprétée comme une sorte de révélation mystique, intérieure qui s'impose d'elle-même. Mais laissons Joyce s'exprimer lui-même pour tenter de définir ce difficile concept :
"C'est nous [artistes] qui tenons la vérité, dit-il ; les autres sont dans l'erreur. Parler de ces choses, chercher à comprendre leur nature, puis, l'ayant comprise, essayer lentement, humblement, sans relâche, d'exprimer, d'extraire à nouveau, de la terre brute ou de ce qu'elle nous fournit - sons, formes, couleurs, qui sont les portes de la prison de l'âme - une image de cette beauté que nous sommes parvenus à comprendre -, voilà ce que c'est que l'art." (p.301)
" La beauté exprimée par l'artiste ne peut éveiller en nous une émotion d'ordre cinétique [qui suscite un désir ou un rejet de posséder l'objet]. Elle éveille en nous, ou devrait éveiller [...] une stase esthétique, [...], provoquée et enfin dissoute par ce que j'appelle le rythme de la beauté. [...] L'émotion esthétique est statique par cela même qu'elle arrête l'esprit, dominant le désir et la répugnance. [...] L'art, c'est la disposition par l'homme de la matière sensible ou intelligible à une fin esthétique." (p.298-302).
Dans sa théorie esthétique de l'art, Joyce expose que "l'art se divise nécessairement en trois formes, chacune en progrès sur la précédente. Ce sont : la forme lyrique, où l'artiste présente son image dans un rapport immédiat avec lui-même ; la forme épique, où il présente son image dans un rapport médiat entre lui-même et les autres ; la forme dramatique, où il présente son image dans un rapport immédiat avec les autres". (p.310).
Il continue plus loin : "On atteint la forme dramatique lorsque la vitalité [...] remplit chacun de ces personnages avec une force telle que cet homme ou cette femme en reçoit une vie esthétique propre et intangible. La personnalité de l'artiste, d'abord cri, cadence, ou état d'âme, puis récit fluide et miroitant, se subtilise enfin jusqu'à perdre son existence, et, pour ainsi dire, s'impersonnalise. L'image esthétique exprimée dramatiquement, c'est la vie purifiée dans l'imagination humaine et reprojetée par celle-ci. Le mystère de la création esthétique, comme celui de la création matérielle, est accompli. L'artiste, comme le Dieu de la création, reste à l'intérieur, ou derrière, ou au-delà, ou au-dessus de son œuvre, invisible, subtilisé, hors de l'existence, indifférent, en train de se limer les ongles." (p.312)
C'est ainsi que Stephen écrira quelques vers, dix ans après, sur l'épisode du tram décrit plus haut, complétés ensuite le lendemain. "Tel un nuage de vapeur ou telle une eau baignant de toutes parts l'espace, les lettres liquides de la parole, symboles de l'élément mystérieux, débordèrent du cerveau de Stephen". De cet épisode fondamental, Stephen situe que ce n'est qu'à partir de ce moment "seulement son âme avait commencé à vivre, à partir de son premier péché". Un désir inassouvi, une souffrance depuis lors qui ont nourri "ses pensées d'amertume et de désespoir", d'où "un cri monta, ininterrompu, en un acte d'hymnes d'actions de grâces". Et ces vers, il les "redit à voix haute depuis le commencement, jusqu'à ce que leur musique et leur rythme eussent inondé son esprit en y propageant une tranquille indulgence".
Bien que je ne lise pas à ce jour de poésie (à mon grand regret bien que je compte à l'avenir corriger cette erreur), j'ai été très sensible à ce passage de Joyce où ce dernier expose les tourments et souffrances du poète, et plus généralement, de l'artiste vis-à-vis de sa création, de sa genèse à sa finition, ainsi que sur sa finalité esthétique. C'est l'art comme moyen de rébellion unique, comme liberté fondamentale de l'individu, que Joyce célèbre dans ce roman de formation de l'artiste, contre les forces oppressantes de la société qui n'ont que pour visée de restreindre cette liberté, cet "essor de l'âme". Une liberté que Joyce place au-dessus de tout, en dépit du fait qu'il puisse, il le reconnaît, se tromper et rester dans l'erreur.
" Je ne veux pas servir ce à quoi je ne crois plus, que cela s'appelle mon foyer, ma patrie ou mon Église. Et je veux essayer de m'exprimer, sous quelque forme d'existence ou d'art, aussi librement et aussi complètement que possible, en usant pour ma défense des seules armes que je m'autorise à employer : le silence, l'exil et la ruse.[...] Je ne crains pas d'être seul, ni d'être repoussé au profit d'un autre, ni de quitter quoi que ce soit qu'il me faille quitter. Et je ne crains pas de commettre une erreur, même grave, une erreur pour toute la vie, et pour toute l'éternité aussi, peut-être." (p.353-4)

Bien que j'aie parfois éprouvé de l'ennui devant ce livre (en particulier durant le long passage sur l'enfer promis aux pécheurs par l’Église), mon sentiment avec le temps (j'en ai achevé la lecture il y a plus de deux semaines au moment où ce billet est publié) tend à en rehausser la valeur et la profondeur. Le long monologue lors duquel Stephen tente d'expliquer à son ami Cranly sa vision de la théorie esthétique, que j'aie repris extensivement via des citations prolongées, gagne à être relu (ce que j'aie fait au demeurant) attentivement.  
Portrait de l'artiste en jeune homme est un livre très bien écrit (le style de Joyce n'y est nullement abscons et au contraire d'une grande fluidité), parfois drôle (surtout lors de sa première partie), doublé d'une réflexion sur l'art (comme unique moyen d'émancipation vis-à-vis d'une société rigide et étouffante) que j'aie beaucoup apprécié.

2 commentaires:

  1. Ah j'ai vraiment hâte de lire ce livre, surtout que j'ai eu de la difficulté avec Ulysse, roman que Virginia Woolf qualifiait, et je trouve qu'elle a raison, de lecture totalement ennuyeuse.

    Je vois que tu as Le Brigand et Ada ou l'Ardeur dans ta liste de lecture, j'espère que tu en parleras sur le blog, j'ai hâte de voir ce que tu en penses.

    À bientôt et très bonne continuation...

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  2. Je viens de finir Ada et je te rejoins tout à fait, c'est un très très grand roman, je me suis régalé. Du coup, je suis impatient de découvrir d'autres livres de Nabokov, dont Feu pâle que tu as mentionné.
    Je suis en plein milieu de Dublinois, et pour le moment Joyce m'a conquis. Malgré quelques appréhensions (au vu de sa longueur et de l'ennui souvent pointé), j'ai hâte de me frotter à Ulysse...

    Merci pour ton commentaire et à bientôt :)

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