" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

samedi 11 octobre 2014

Journal d'un curé de campagne, Georges Bernanos

Ma note : 8/10.
 
Voici la quatrième de couverture :

Ce qu'ils ont écrit du Journal d'un curé de campagne.

"Ce livre d'une puissance singulière est plein de beautés, de grands éclairs de sombre amour...et de foi" (Henri de Régnier)
"Le don magnifique de Bernanos, c'est de rendre le surnaturel naturel..." (François Mauriac)
" Le Journal d'un curé de campagne est, à n'en pas douter, le chef d’œuvre de M. Georges Bernanos, et c'est un livre bouleversant." (Gabriel Marcel)
"Une œuvre capitale. Tout dans ce livre est simple, sobre et grand." (Edmond Jaloux)
"Bernanos est un incomparable sculpteur de la personne humaine." (André Rousseaux)

"Ma paroisse est une paroisse comme les autres. Toutes les paroisses se ressemblent. Les paroisses d'aujourd'hui, naturellement.[...] Ma paroisse est dévorée par l'ennui, voilà le mot. Comme tant d'autres paroisses ! L'ennui les dévore sous nos yeux et nous n'y pouvons rien. Quelque jour peut-être la contagion nous gagnera, nous découvrirons en nous ce cancer. On peut vivre très longtemps comme ça. L'idée m'est venue hier sur la route. [...] Le village m'est apparu brusquement, si tassé, si misérable sous le ciel hideux de novembre. [...] Il avait l'air d'être couché là, dans l'herbe ruisselante, comme une pauvre bête épuisée. Que c'est petit, un village ! Et ce village était ma paroisse. C'était ma paroisse, mais je ne pouvais rien pour elle, je la regardais tristement s'enfoncer dans la nuit, disparaître... [...] Jamais je n'avais senti si cruellement sa solitude et la mienne.[...] Oh ! je sais bien que ce sont des idées folles,..."

D'emblée, les premières pages de ce Journal d'un curé de campagne dresse le portrait d'un village lugubre, inquiétant, impression immédiate que le curé-narrateur ressent lorsqu'il découvre le lieu où il est amené à officier. On mesure dès lors la tâche immense, incommensurable qui attend notre jeune curé.
D'autant plus difficile sera sa mission qu'on apprend tout aussi vite que le héros-narrateur est gauche et crédule en matière de relations sociales, interprétant mal les codes implicites de la société. Ainsi, à peine arrivé, il se laisse à penser que l'épicier, M. Hamyre, dont l'accueil semble des plus chaleureux, lui offre à titre gracieux plusieurs bouteilles de vin, alors qu'il en attendait au contraire une contrepartie financière.
"J'ai cru bêtement qu'il me les offrait", regrette amèrement le curé, après coup. 
Une incompréhension des normes sociales dont il ne se départira jamais et qu'il se sent incapable de rectifier. "Vous êtes comme un enfant", lui dira-t-on à maintes reprises.
Le caractère singulier, naïf du jeune curé n'est pas sans rappeler le prince Mychkine de Dostoïevski. Les deux personnages partagent en effet de nombreuses similitudes : ce sont des êtres purs, innocents, affligés de surcroît d'un mal physique (le curé souffre d'une douleur chronique à l'estomac qui limite drastiquement son régime alimentaire, d'où une faiblesse physique permanente) et dont le comportement en société déconcerte et entraîne moult railleries de la part de leurs congénères.
 
Plongé dans une société en pleine déliquescence morale, livrée à elle-même et à ses passions, le curé sera confronté directement aux maux qui rongent sa paroisse, et, par extension, la société toute entière. Une société où la foi chrétienne, et plus généralement, toute valeur morale corrigeant la conduite de tous les jours, ont pratiquement disparu, laissant le champ libre à toutes les vicissitudes de l'homme.
Bernanos, fervent chrétien, a dénoncé toute sa vie cette extinction progressive des valeurs morales dans nos sociétés occidentales, dont l’Église s'est rendu largement complice (il reproche en outre à celle-ci de ne plus fournir des "chefs de paroisse, des maîtres, des hommes de gouvernement", mais des "va-nu-pieds qui lâchent tout" à la première difficulté), et dont l'effondrement coïncide avec l'importance croissante accordée aux puissances de l'argent et des valeurs qui lui sont corollaires, à savoir une exacerbation de l'égoïsme et de la cupidité.
Bernanos, par la bouche du curé de Torcy, le mentor sage et avisé du jeune héros, définit ainsi ce qui devrait être le devoir du prêtre en ces temps tourmentés. "Soyez d'abord respectés, obéis. L’Église a besoin d'ordre. Faites de l'ordre à longueur du jour. Faites de l'ordre en pensant que le désordre va l'emporter encore le lendemain parce qu'il est justement dans l'ordre, hélas ! que la nuit fiche en l'air votre travail de la veille - la nuit appartient au diable." 
Le Mal, grande thématique de l’œuvre de Bernanos qui en a recherché l'origine dans ses invariables facettes, est implacable, invincible et ce malgré toutes les actions que l'on pourra entreprendre pour l'éradiquer car il est inhérent à la nature humaine. Par conséquent, avoir pour ambition d'y mettre fin définitivement est une vaine illusion, une utopie. Le curé de Torcy poursuit, un peu plus loin : "Moi, je crois que l'homme est l'homme, qu'il ne vaut guère mieux qu'au temps des païens. La question n'est d'ailleurs pas de savoir ce qu'il vaut, mais qui le commande. Ah ! si on avait laissé faire les hommes d’Église !".
Le constat désabusé de cette résurgence du Mal, de son caractère éternel, loin de verser dans un pessimisme sans retour, est au contraire une composante essentielle de la foi chrétienne. Pour expliciter sa pensée, Bernanos utilise la métaphore de l'enfance. "D'où vient que le temps de notre petite enfance nous apparaît si doux, si rayonnant ? Un gosse a des peines comme tout le monde, il est en somme désarmé contre la douleur, la maladie. [...] Mais c'est du sentiment de sa propre impuissance que l'enfant tire humblement le principe même de sa joie. [...] Présent, passé, avenir, toute sa vie tient dans un regard, et ce regard est un sourire. Et bien, si l'on nous avait laissés faire, nous autres, l’Église eût donné aux hommes cette espèce de sécurité souveraine. [...] L’Église a été chargée par le bon Dieu de maintenir dans le monde cet esprit d'enfance, cette ingénuité, cette fraîcheur. [...] L’Église dispose de la joie,  de toute la part de joie réservée à ce triste monde."

Bien qu'étant pour ma part athée, j'ai néanmoins été touché par la sensibilité chrétienne, mais avant tout humaniste, qui s'exhale de la plume de Bernanos. Car ce dernier, un peu à la manière de Dostoïevski, sonde d'abord et avant tout l'âme humaine dans toute sa complexité, dans sa lutte incessante entre le Bien et le Mal. Un Mal qui ronge subrepticement, tel le ver dans le fruit, le cœur des nombreuses personnes avec qui le curé est amené à interagir dans le cadre de ses fonctions sacerdotales. 
La jeune Mlle Chantal, fille du comte, est orgueilleuse et habituée à imposer sa volonté à son entourage. Elle ne supporte pas l'influence grandissante de Mlle Louise, sa gouvernante, auprès de son père, et en particulier le projet conjointement décidé de l'envoyer à l'étranger, et entend se venger de cet affront en fuguant, en se déshonorant, voire en se suicidant. Plus loin, son orgueil transparaît nettement lorsqu'elle s'exclame : " Je désire tout, le mal et le bien. Je connaîtrai tout. [...] Si la vie me déçoit, n'importe ! Je me vengerai, je ferai le mal pour le mal."
 Alarmé, le curé rend visite à la comtesse, la mère de Mlle Chantal, pour la dissuader d'envoyer sa fille à l'étranger. Mais leur entretien va prendre un tour inattendu, et se transformer en une lutte spirituelle entre le jeune héros et son hôte d'abord glaciale, sur la question existentielle de Dieu.
La comtesse a perdu un petit garçon en bas âge, et depuis lors, ne s'est jamais remis de ce drame et s'est refermée sur elle-même, délestant et reniant son mari et sa fille et reniant dans le même temps sa foi religieuse. Elle va jusqu'à se glorifier, sarcastiquement, de supporter la tyrannie de sa fille et les multiples infidélités de son mari. "Vous n'aimez pas votre fille", lâche alors le curé dans un moment d'audace qui le surprend lui-même. "Faut-il faire plus de cas de l'orgueil de ma fille que du mien ? Ce que j'ai enduré, ne peut-elle donc l'endurer à son tour ?", lui rétorque la comtesse. Épouvanté par ces paroles, le curé médite fugitivement sur le Mal rampant et pernicieux qui s'est insinué dans ce foyer : "Quoi ! l'ignorance, la maladie, la misère dévorent des milliers d'innocents, la maladie, la misère dévorent des milliers d'innocents, et lorsque la Providence, par miracle, ménage quelque asile où puisse fleurir la paix, les passions viennent s'y tapir en rampant, et aussitôt dans la place, y hurlent jour et nuit comme des bêtes."
Il reprend, réaffirmant sa foi en Dieu, qu'importe les souffrances et épreuves que chacun est amené à traverser dans sa vie : "La dureté de votre cœur peut vous séparer de votre fils pour toujours [...] L'enfer, madame, c'est de ne plus aimer. [...] Qu'un homme vivant, notre semblable, le dernier de tous, vil entre les vils, soit jeté tel quel dans ces limbes ardents, je voudrais partager son sort, j'irais le disputer à son bourreau. Partager son sort !... Le malheur, l'inconcevable malheur de ces pierres embrasées qui furent des hommes, c'est qu'elles n'ont plus rien à partager.[...] Dieu n'est pas le maître de l'amour, il est l'amour-même".
A travers ce passage exceptionnel et bouleversant, Bernanos livre sa vision d'un christianisme profondément humaniste, une religion où l'amour, la compassion, la résignation de l'être et la reconnaissance de son impuissance sont les seules échappatoires d'un monde où sévissent perpétuellement souffrances et malheurs. Seule l'admission de notre impuissance et la reconnaissance de Dieu sont à même de ramener la paix, la joie à l'âme en souffrance. 
Le curé, bien qu'il traverse tout au long du roman une profonde crise de foi en raison de sa marginalisation et de sa solitude croissante au sein de sa paroisse, finit par reconnaître la Grâce divine dans les  souffrances qu'il a lui-même endurées.
A l'opposé, son ami, le docteur Delbende, a perdu la foi devant l'injustice, la misère perpétuelles du monde. "Vous savez, l'abbé, je les [les victimes de l'injustice] fourre tous dans le même sac que leurs exploiteurs, ils ne valent guère mieux. En attendant leur tour d'exploiter, ils me carottent. [...] Autre chose est souffrir l'injustice, autre chose la subir. Ils la subissent. Elle les dégrade. Je ne peux pas voir ça.[...] L'orgueil, quoi, toujours l'orgueil ! [...] Après vingt siècles de christianisme, il ne devrait plus y avoir de honte à être pauvre. Ou bien, vous l'avez trahi, votre Christ !"

Avec le Journal, Bernanos a écrit un roman très touchant, grâce surtout au ton faussement candide, naïf, d'une simplicité presque enfantine, qui s'en dégage, puisque le récit est rapporté du point de vue du jeune curé qui nous fait partager ses réflexions, ses émotions, ses doutes et souffrances surtout, mais également ses (rares) joies (l'épisode de la motocyclette de M.Olivier). 
Le Journal est le récit du combat intérieur que ce jeune curé livre pour ne pas sombrer dans le désespoir et le pessimisme le plus noir. Il trouvera son plus grand secours, son plus grand réconfort à travers l'écriture de ce journal, qu'il ne destine a priori à personne d'autre que lui-même, et qu'il perçoit comme un compagnon, un ami invisible l'aidant à surmonter sa solitude morale et ses fréquentes crises de foi.
Un combat qu'il gagnera au final puisqu'à la toute fin du livre, le jeune curé trouve encore la force d'âme d'écrire, malgré l'ultime malheur dont il est la proie,"qu'il lui est très doux de dire que personne ne s'est rendu coupable à mon égard d'excessive sévérité - pour ne pas écrire le grand mot d'injustice. [...] Je répugnerai toujours à dire à me savoir la cause ou l'occasion de la faute d'autrui."

J'ai apprécié ce livre beaucoup plus que ce à quoi je m'y attendais lorsque j'en ai entamé la lecture. En particulier, Bernanos fait preuve d'une grande compréhension de la nature humaine et en sonde très bien les tréfonds et contradictions, avec une profondeur qui est proche des sommets de Dostoïevski. L'épisode de la comtesse sur lequel je me suis longuement étendu est un sommet tout court de la littérature, le point culminant de ce livre très émouvant.

Pour définir son livre, qu'il préférait par rapport au reste de son œuvre, Bernanos disait: "Le Journal, ah ! le Journal...C'est un livre sincère, qu'il faut entendre comme une leçon, la plus haute leçon. Si j'avais un conseil à donner aux hommes, je leur dirais de se faire petits, tout petits, le plus petits possibles... !"

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