" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

vendredi 24 octobre 2014

Dublinois, James Joyce

Quatrième de couverture :

Après la publication en 1907 de poésies de jeunesse, James Joyce publie en 1914 un recueil de nouvelles commencé dès 1902. Il s'agit de Dublinois. Quelle surprise pour les lecteurs de découvrir ces quinze nouvelles, si sages, si classiques, si claires. Dans ce livre, Joyce décrit, avec un sens profond de l'observation, les mœurs de la bourgeoisie irlandaise, l'atmosphère trouble et le destin tragique de la société de l'époque. Les thèmes favoris de Joyce, l'enfance, l'adolescence, la maturité, la vie publique sont ici incarnés par divers types d'habitants de Dublin, «ce cher et malpropre Dublin» que Joyce aimait tant.


1)  Les sœurs.
Un garçon apprend la mort du père James Flynn, avec lequel il était ami. Une amitié désapprouvée par sa famille, "c'est pas bon pour les enfants. A mon idée, un gamin ça doit courir et jouer avec ceux de son âge au lieu de...", dit le vieux Cotter, que le garçon voit comme "une espèce de vieux crétin à trogne rouge". Tandis qu'il se remémore les moments passés avec le défunt, qui lui avait appris entre autres le latin, les sœurs de ce dernier organisent son service funéraire et par leur conversation insipide, insignificante, montrent qu'elles n'ont jamais compris leur frère...8/10

2) Une rencontre.
Deux garçons, le narrateur et un camarade d'école, Mahony, décident de faire l'école buissonnière pour échapper à la monotonie de leur quotidien. Durant leur vagabondage, ils rencontrent un vieil homme, qui au premier abord semble cordial, compréhensif envers les jeunes, avant de se montrer dur, partisan de châtiments corporels brutaux : " un coup sur les doigts ou une gifle ne servait à rien : ce qu'il fallait, c'était une bonne petite séance de fouet." Il est également hostile à toute interaction entre filles et garçons, décrivant le plaisir qu'il aurait à administrer "une fouettée comme jamais aucun garçon au monde n'en avait reçu" si d'aventure il le pouvait. Le narrateur, horrifié, retrouve avec soulagement Mahony, qu'il voit sous un autre angle malgré le mépris secret qu'il nourrissait envers ce dernier. 8/10

3) Arabie.
Le narrateur s'éprend de la "sœur de Mangan", qui lui fait part de son envie d'aller à une kermesse à l'Arabie. Dans les jours qui suivent, le narrateur ne pense qu'à sa brève rencontre avec la jeune fille, "je restai près d'une heure, sans rien voir d'autre que la silhouette vêtue de brun que projetait mon imagination, que la lumière du réverbère effleurait délicatement à la courbe du cou, à la main posée sur la grille et à l'ourlet dépassant de la robe".
Mais arrivé à la kermesse, aucune des félicités promises n'eut lieu. Le narrateur s'y ennuie, rien ne s'y passe et c'est avec désespoir et colère qu'il rentre chez lui. 8,5/10

4) Evelyne.
Evelyne rêve d'échapper à une vie terne remplie seulement des devoirs familiaux. Alors qu'elle se rend à la gare pour rejoindre son fiancé Franck, désapprouvé par sa famille, elle s'interroge sur le bien-fondé de sa décision et son cœur balance entre la liberté et le devoir. 8,5/10

5) Après la course.
Jimmy Doyle est le fils d'un boucher ayant amassé une fortune importante au prix d'années de dur labeur. Jimmy a reçu une éducation bourgeoise et fait la fierté de son père. Dans ce nouveau milieu, il s'efforce de bien paraître et se méprend sur les "bons moments" qu'il passe avec ses "amis", alors qu'il accumule des dettes considérables... 8/10

6) Deux galants.
Deux hommes, Lenehan et Corley, se rendent au lieu de rendez-vous de ce dernier. Tandis que son ami convole avec une femme, Lenehan, 31 ans, médite sur la vie dissolue qu'il a menée jusqu'alors et rêve à un foyer stable avec une femme aimante... 7,5/10

7) La pension de famille.
Mr Moran est l'objet de ragots pour avoir flirté trop ouvertement avec Polly, la fille de Mrs Mooney, la propriétaire de son logement. Cette dernière le somme de prendre sa fille pour épouse pour éteindre les racontars et sauver son "honneur". Pris au piège, Mr Moran rumine sur la perte de sa liberté que lui conférait le célibat, à laquelle il est profondément attaché... 8,5/10

8) Un petit nuage
Little Chandler rencontre son vieil ami Ignatius Gallaher, de retour à Dublin pour quelques jours. Les deux amis confrontent leur existence depuis leur dernière rencontre, l'un étant resté en Irlande pendant que l'autre s'est installé à Londres et a eu l'occasion de voyager à maintes reprises en sa qualité de journaliste. De retour chez lui, Little Chandler a des idées sombres, ruminant amèrement sur la vie qu'il a menée dans un foyer qu'il voit comme une prison... 8,5/10

9) Contreparties.
Farrington, employé de bureau insatisfait de sa condition, est sermonné et humilié par son patron, Mr Alleyne, qui lui reproche vertement son dilletantisme tout en flirtant avec une cliente. La nuit venue, il fait la tournée des bars après avoir mis sa montre en gages, mais la soirée vire au cauchemar quand il sera ridiculisé par un autre homme. Rentré chez lui, rempli d'amertume, il bat son fils pour déverser la rage qu'il a accumulée tout au long de cette journée... 8,5/10

10) Argile
Maria est une servante modèle : appréciée dans la maisonnée qui l'emploie, elle se rend après son travail chez Joe, qu'elle a élevé en quelque sorte quand elle servait autrefois dans son foyer. Des querelles, insignifiantes, entre Joe et son frère Alphy, sont ressassées durant la soirée, tandis que Maria, mélancolique, laisse entrevoir, sans que personne ne le remarque, la tristesse et la solitude de son existence à travers une chanson qu'elle déclame...7,5/10

11) Un cas douloureux.
James Duffy mène une vie insolite : "il n'avait ni compagnons, ni amis, ni Eglise, ni foi. Sa vie spirituelle, il la menait sans communion aucune avec autrui, rendant visite aux membres de sa famille pour Noël et les accompagnant au cimetière lorsqu'ils mourraient. Il accomplissait ces deux devoirs mondains par respect pour les anciens usages mais il ne faisait pas d'autres sacrifices aux conventions qui règlent la vie en société". Il rencontre un soir Mrs Sinico, et les deux conviennent de se voir régulièrement, sans qu'une véritable liaison amoureuse ne s'établisse. Un drame subséquent remettra en cause le mode de vie qu'il a jusqu'alors mené... 9/10

12)  "Ivy Day" dans la salle des commissions.
L'ineptie de la classe dirigeante politique irlandaise se fait jour dans une longue conversation lorsque la comparaison se fait avec Parnell, figure emblématique du nationalisme irlandais, qui fut remercié suite à un scandale de mœurs. La nouvelle la plus faible sans aucun doute. 6,5/10

13) Une mère.
Mrs Kearney aide à l'organisation de quatre concerts, auxquels sa fille doit prendre part. Mais devant les réticences des organisateurs à avancer l'argent promis à sa fille lors de la dernière représentation (en accord avec les lois tacites du milieu cependant), elle va compromettre sa réputation et celle de sa fille. 7/10

14) La grâce.
Tom Kernan est retrouvé inconscient dans un bar. Il a sombré dans l'alcoolisme depuis que son charme en tant que voyageur de commerce s'est érodé. Ses trois amis, Power, Cunnigham et M'Coy conviennent que le meilleur moyen de le remettre sur de bons rails est un regain de foi dans le catholicisme. S'ensuit une conversation inepte sur la religion. Le père Purdon, dont ils entendent un sermon en fin de nouvelle, développe toutefois une théorie plus cohérente de la foi religieuse... 7,5/10

15) Les morts.
Gabriel Conroy et sa femme Gretta sont conviés au dîner de Noël tenu par ses tantes, Misses Kate et Julia Morkan. Au cours de cette soirée mondaine, noyée dans des discussions insipides et futiles, Gabriel se dispute violemment avec Miss Ivors, nationaliste irlandaise qui lui reproche la chronique littéraire qu'il tient dans un journal britannique et le lieu de ses vacances, systématiquement passées hors de son pays natal. Les conversations languissent et tournent en rond : lorsque le sujet semble prendre en profondeur et bifurquer vers des thèmes plus "pessimistes" tels que la mort, "le sujet étant devenu lugubre, les convives l'enterrèrent dans un silence". (p.318). Gabriel livrera un discours tout aussi insipide, lors duquel il loue l'hospitalité irlandaise et celle dont font preuve ses tantes chaque année à la même période.
La soirée s'achèvera lorsqu'un secret concernant sa femme refera surface d'une manière inattendue... 9/10

Objectivement, la meilleure nouvelle du recueil est celle qui est la plus célébrée, la plus encensée, à savoir la dernière, Les morts, qui est également, de loin, la plus longue. Les dernières pages de cette nouvelle sont tout simplement renversantes, tout comme celles qui clôturent l'autre nouvelle que j'ai préféré, Un cas douloureux, dont la conclusion est tout aussi bouleversante. A n'en pas douter, Joyce possède un talent d'écrivain évident et son style est là encore impeccable, plus encore que dans Portrait de l'artiste en jeune homme, dont les nombreuses parties théoriques (que j'ai néanmoins beaucoup appréciées) peuvent peut-être en rebuter certains.
Rien de tout cela dans Dublinois, recueil dans lequel Joyce s'en tient strictement à la narration et à ses personnages, bien qu'il use, dans son style caractéristique, extensivement du stream of consciousness qui est sa marque de fabrique.
Chaque personnage, dans ses nouvelles, se retrouve à un moment donné confronté à une illumination, à une épiphanie. La mort du père Flynn, le jour du départ d'Evelyn, la soirée désastreuse de l'Arabie, etc., tous ces événements vont remettre en cause la vie, les croyances ou les attentes qu'on y attache, et seront l'occasion pour chaque personnage de prendre conscience ou de la vacuité de leur vie (Les morts, L'argile) ou de leur méprise quant aux conceptions qu'ils s'en sont forgées (Une rencontre, Evelyn). Une illumination qui toutefois n'aura pas forcément des conséquences heureuses, en particulier dans Contreparties, ou resteront probablement sans suite (Après la course).
Dans ce recueil, Joyce parle des thèmes qui lui sont chers ou qui ont marqué sa jeunesse à Dublin : la religion catholique évidemment (La grâce) dans laquelle se complaisent des esprits grossiers et obtus, la rigidité de la société qui opprime les individus (La pension de famille), le nationalisme irlandais et l'ineptie totale de la politique en général (Ivy Day), le culte de l'argent et le matérialisme (Après la course, Une mère), les attentes illusoires de l'amour et du bonheur (L'Arabie, Evelyn), le désenchantement de la vie bourgeoise et sa vacuité (Les morts, Les sœurs). Au milieu de tout cela, Un cas douloureux fait figure d'exception, en décrivant le quotidien d'un homme qui a décidé de se mettre en marge de la société qu'il méprise et dont il n'attend plus rien.

Pour résumer, les nouvelles qui constituent Dublinois sont d'un niveau excellent et relativement homogène. Seules deux ou trois nouvelles plus faibles sont clairement un ton en-dessous, compensées toutefois largement par deux autres tout bonnement extraordinaires qui, à elles seules, rendent la lecture de ce recueil indispensable.

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